LE
PETIT-NEVEU
DE GRÉCOURT
OU
Étrennes Gaillardes
Recueil de Contes en vers, réimprimé sur l'édition de 1782.
[Marque d'imprimeur: SCIENTIA DUCE I L]
PARIS
Isidore LISEUX, Éditeur
Quai Malaquais, nº 5
1883
_Tiré à cent cinquante exemplaires numérotés_
_Nº 10_
AVIS DE L'ÉDITEUR
On ne s'attend pas à de longues recherches bibliographiques sur ce léger
recueil de gaietés: ce serait faire trop d'honneur à un petit vagabond,
sans feu ni lieu, et sans histoire. Tout ce que nous en savons, c'est
que d'abord mis au monde, en 1781 ou 1782, sous le titre de _PETIT-NEVEU
DE GRÉCOURT... à Gibraltar, chez les Moines_, il a été vite adopté par
Cazin, qui en a donné deux éditions, avec un titre nouveau: _ÉTRENNES
GAILLARDES, dédiées à ma commère... à Lampsaque, de l'imprimerie du Dieu
des Jardins_, 1782 et 1784. Voilà donc, à bien compter, trois éditions,
lesquelles doivent se valoir, vu le mérite à peu près égal des
imprimeurs: le Dieu des Jardins, au XVIIIe siècle, n'avait sûrement pas
de plus dignes émules que les Moines, de Gibraltar ou d'ailleurs.
Maintenant, qui a composé ce volume? Un homme de goût, évidemment. On a
pensé que ce pouvait bien être Félix Nogaret, à cause des initiales Y X,
dont signe l'éditeur; mais ce n'est là, qu'une supposition fort
aventurée. Nogaret avait le bonheur de posséder un X dans son prénom:
d'accord; mais tous les anonymes n'ont-ils pas le même droit à l'X? Et
quant au goût de Félix Nogaret, qui passe avec plus de raison pour avoir
fait les insipides huitains de l'_Arétin Français_, n'est-il pas trop
douteux pour justifier l'attribution?
La chose, en somme, est de minime importance. Quel que soit l'Amateur
qui a recueilli ces bluettes, acceptons-les pour elles-mêmes et ne leur
demandons pas plus qu'elles ne peuvent tenir. Elles ont été glanées un
peu partout: cependant, la majeure partie n'en est guère connue; elles
sont lestes, court-vêtues, provocantes, et si elles donnent au Lecteur
une heure ou deux d'amusement, nous aurions grand tort de regretter les
quelques feuilles de joli papier que nous avons sacrifiées pour cette
modeste édition.
I. L.
Paris, le 20 Juillet 1883.
A MA COMMÈRE
Ce n'est pas une Épître dédicatoire que je vous adresse, c'est une
simple Lettre que je vous écris; n'y cherchez donc ni tournures
délicates, ni périphrases ingénieuses, ni tout ce qui sent l'Auteur. Je
ne le suis pas, Dieu merci: je ne suis qu'un Éditeur gai et gaillard;
j'ai consacré quinze ou vingt jours, plus ou moins, à rassembler des
Contes joyeux, pour vous rendre une fois le plaisir que vous m'avez
donné mille. De toutes les Francomtoises qui embellissent et récréent la
Capitale, vous êtes sans contredit la plus aimable: votre taille est
svelte, vos yeux sont noirs et vifs, vos genoux charnus et ronds, vos
mains potelées, vos joues parées des plus belles couleurs; enfin vous
êtes à trente ans ce qu'une autre femme est à vingt. Vous croyez
peut-être, ma chère Commère, que ma franchise ordinaire a fait place au
ton complimenteur, détrompez-vous: tel je suis en parlant, tel en
écrivant, et je vais vous répéter ce que je vous ai dit vingt fois sans
que votre amour-propre en ait paru blessé, tant vous êtes modeste! Votre
sein n'est ni plus ferme, ni plus rond qu'un autre, votre petit pied
fait mentir le proverbe; mais ces légères imperfections servent d'ombres
au tableau: vous n'en êtes pas moins chère à tous ceux qui vous
connoissent, on ne parle de vous qu'avec feu, et je sais bien pourquoi:
c'est que dans un siècle où chacun vante beaucoup l'humanité, vous êtes
humaine autant qu'on peut l'être. Avec quel désintéressement ne
venez-vous pas au secours d'une foule d'Amateurs! votre main s'ouvre
pour les uns, et votre coeur pour les autres. Vous savez que la
faiblesse humaine et vos charmes changent une offrande libre en un impôt
forcé, et malgré cela, vous ne rançonnez personne. Le pauvre Abbé
Piquet, le petit Vicaire de notre Paroisse, et le Père Briffard, que
j'ai rencontrés ce matin, me le disaient encore; tel Géomètre le
démontre, et tel Musicien le chante à qui veut l'entendre. Si tous ces
Messieurs publient votre générosité sur les toits, puis-je faire moins
que de l'élever jusqu'aux nues, moi que vous avez distingué dans la
foule, moi à qui vous avez accordé tant de faveurs piquantes pour le
seul plaisir de m'en accorder, moi enfin à qui vous avez avoué en
rougissant que j'avais fait votre conquête? Je serais le plus ingrat des
hommes, ma Commère, si je ne continuais pas à vous voir sur le même
pied, surtout lorsque mes facultés et votre manière d'agir à mon égard
s'accordent si bien ensemble. Cependant il ne sera pas dit que je ne
cherche pas à m'acquitter envers vous; je sais que vous aimez la belle
littérature, je vous ai surprise plus d'une fois le _Moyen de parvenir_
à la main, et je me suis même aperçu que, douée d'une imagination très
vive, vous vous trouvez, à la suite de vos lectures, dans des
dispositions qui tournent à bien pour vous, et à mal pour moi; mais
dussé-je risquer de nouvelles fatigues, je vous offre ce petit Recueil,
en vous priant de le lire, de le recommander à vos amis, et surtout de
l'envoyer à Besançon. Sur ce, ma Commère, je vous baise les mains. Ne
soyez pas étonnée que je ne vous fasse aujourd'hui ma cour que par
écrit: notre dernière entrevue m'a mis pour quelque temps hors d'état de
vous la faire autrement; ce qui n'empêche pas que mon amour ne réponde
au vôtre.
Votre Compère,
Y. X. ***.
LE
Petit-Neveu de Grécourt
OU
Étrennes Gaillardes
LA FEMME SANS CHOSE
Le trait suivant, Lecteur, est d'assez bon aloi:
Je le tiens de Monsieur Géronte,
Lequel me l'a donné pour une histoire, et moi
Je vous le donne pour un Conte:
Car il faut, tant qu'on peut, être de bonne foi.
C'est tout près de Paris que se passe la scène.
Un Grenadier (La Rose étoit son nom)
Jeune, bien fait, bon compagnon,
Étant en semestre à Surène,
De Thérèse un beau jour lorgna le pied mignon.
«Corbleu!» dit-il, «la bonne aubaine!
»Qui pourroit l'attirer à soi
»Auroit un vrai morceau de Roi,
»Ou tout au moins de Capitaine.»
Il aborde à l'instant Thérèse sans façon,
D'un air joyeux lui conte sa fleurette
Et lui porte la main au-dessous du menton.
Son geste, son habit, son ton
Plurent beaucoup à la fillette:
Bref, quelques jours après la retrouvant seulette,
Dans le fond d'une grange à sa dévotion,
Il ne put résister à la tentation,
Et l'affaire fut bientôt faite.
N'en parlons plus; ajoutons seulement
Que depuis cet heureux moment,
Thérèse et son ami, tous les jours en cachette,
Alloient au même lieu se rendre exactement.
Thérèse y vint un soir, elle étoit inquiète
Et paraissoit rêver profondément.
En regardant La Rose, elle reste muette.
«Qu'as-tu,» lui dit-il, «mon enfant,
»Et qui peut te causer une peine secrète?
»Ne cache rien à ton Amant,
»Parle.» Thérèse enfin parla naïvement:
--«On me dit que je suis gentille;
»Mais la serai-je encor longtemps?
»Vienne Saint-Nicolas, j'aurai mes vingt-deux ans,
»Et je ne veux pas mourir fille.
»Je sais que le Meunier du village voisin
»A mon père en secret a demandé ma main;
»Et mon père a dit oui: suffit que j'y consente,
»J'épouserai Colas pas plus tard que demain
»Conseille-moi!--Colas, parbleu! c'est mon cousin,»
Reprit le Grenadier, «car sa mère est ma tante;
»Ce garçon là n'est pas malin,
»Mais il a malgré ça quelque chose qui tente;
»C'est deux cents bons écus de rente:
»Si je les avois, je... Mais puisque je n'ai rien,
ȃpouse-le, tu feras bien.
»J'exige seulement...--Quoi?--Tu sais bien, ma chère,
»Que je dois te quitter dans vingt jours au plus tard;
»Avant le temps fixé pour mon départ
»La noce, dis-tu, peut se faire.
»En ce cas je prétends à ton benêt d'époux
»De ses droits conjugaux interdire l'usage:
»Si donc il t'invitait à des ébats trop doux,
»Dès la première nuit brusque le personnage,
»Dusses-tu le mettre en courroux.
»Quand je serai parti, je lui donne carrière;
»Mais jusque-là, Madame la Meunière,
»De Monsieur le Meunier je serois trop jaloux.
»--Comment? tu veux que, sans défense,
»Dès la première nuit, seulette entre deux draps,
»Avec un homme...? Allons, tu te moques, je pense.
»Qui pourroit se tirer d'un pareil embarras?
»J'aurois beau faire la mutine,
»Beau me fâcher, beau le gronder,
»Colas croiroit que je badine;
»Il seroit le plus fort, il faudroit bien céder.
»--D'accord, mais si je peux par un bon stratagème
»Lui fermer ce qu'il croit ouvert?...
»--Pour te prouver combien je t'aime,
»Je consens volontiers à le prendre sans vert.
»--Eh bien! avertis-moi la veille de la noce,
»Et nous agirons de concert,
»Afin que, comme un sot, il donne dans la bosse.»
A point nommé La Rose est averti:
Imaginez un peu ce qu'il fit à Thérèse.
(Vous avez vu qu'à tout la belle a consenti
Pour empêcher que Colas ne la baise).
Il colle artistement sur un certain endroit,
Que point ne veux nommer, que pourtant on devine,
Une peau de mouton douce, fraîche et très fine.
Le pli le plus léger, il l'efface du doigt,
Et partout, ainsi qu'on le croit.
Appliquant une main experte et libertine,
Il fait si bien qu'on n'aperçoit
Ni le creux du vallon, ni le duvet qui croît
Sur le penchant de la colline.
Ceci peut sembler fort, mais un amant adroit
Exécute aisément tout ce qu'il imagine,
Mieux encor qu'on ne le conçoit.
Et puis, ami Lecteur, un peu de complaisance;
Prêtez-vous à l'illusion,
Et vous croirez qu'après cette opération
Thérèse n'en eut plus... du moins en apparence.
Au fait. Le lendemain elle épouse Colas:
En sortant de l'église on vint faire bombance,
On but du petit vin, on servit de grands plats;
Mais parlons du souper, lequel suivit la danse:
Le souper d'une noce est le meilleur repas.
Le marié, droit comme un échalas,
D'aller se mettre au lit brûloit d'impatience.
La Rose, riant aux éclats,
Par des couplets gaillards égayoit l'assistance,
S'approchoit de Colas, et lui disoit tout bas:
«Cousin, tu m'as bien l'air d'un croqueur de pucelles;
»Gageons que cette nuit tu ne dormiras pas:
»La mariée est des plus belles;
»Demain, les yeux battus et les membres bien las,
»Tu nous en diras des nouvelles.»
Tout en parlant de bagatelles,
On entendit sonner minuit:
Lors au lit nuptial chaque époux fut conduit,
Et l'on éteignit les chandelles:
On sait déjà tout ce qui se passa.
Colas, dont on se peint aisément la surprise,
Pour fêter sa commère en vain se trémoussa,
Tentant dix fois l'assaut, et dix fois lâchant prise.
D'un jeu si déplaisant enfin il se lassa,
Et fut toute la nuit dans une horrible crise.
Au point du jour, mon Jocrisse à grands pas
Va chez le Grenadier en poussant des hélas!
--«Si vous saviez, cousin La Rose,
»Ma femme, elle n'a pas de...--Quoi?
»--De... la... de...--Quoi donc?--Aidez-moi!
»Eh bien! elle n'a pas... elle n'a pas de chose!
»--Ah! parbleu, n'est-ce que cela?
»On peut remédier à cet accident-là;
»Et je ne sais pourquoi tu t'inquiètes:
»Beaucoup de femmes n'en ont pas;
»Mais je leur en fais, moi.--Comment, vous leur en faites!
»--J'en fis un l'an dernier à celle de Lucas;
»Tu pourrois même aller la trouver de ce pas,
»Et par des questions secrètes...
»En observant surtout de lui parler bien bas,
»Peut-être avoueroit-elle...--Ah! que je serois aise
»Si vous pouviez ce soir en faire un à Thérèse!
»--Ce soir, le terme est un peu court;
»Mais apporte au logis avant la fin du jour
»Douze livres de crin, douze francs pour ma peine;
»Pars demain, va passer huit jours chez ta marraine,
»Imagine quelque détour
»Afin de lui cacher le sujet qui t'amène:
»Dis-lui que par malheur tu deviens un peu sourd,
»Et qu'on t'a conseillé de voyager en plaine.
»Sur le chose de ta Chrétienne
»Sois plus muet que la bouche d'un four,
»Entends-tu bien, Colas?--Oh! qu'à cela ne tienne!
»--C'est aujourd'hui lundi, je fixe ton retour
»Au Mardi de l'autre semaine:
»Ce jour-là tu pourras sans gêne
»Faire un petit Colas.--Ah! Thérèse, ah! mamour,
»Mardi j'en aurai donc l'étrenne!
»--Adieu, cousin.--Bonsoir.» Une heure après
Le crin est envoyé, les douze francs sont prêts;
Et comme une franche pécore,
Colas le lendemain partit avant l'aurore.
Vous jugez bien que notre amant
Sut mettre à profit son absence.
A Thérèse il fit un enfant,
Puis il vendit le crin pour en avoir l'argent,
Et riant du cousin docile à la défense,
Il regagna son Régiment.
Colas, au bout de la huitaine,
Croyant avec raison l'ouverture certaine,
Revient trouver sa femme en faisant les yeux doux,
--«Couchons-nous,» lui dit-il, «ma reine.»
Thérèse au lit suit son époux;
Là, sans compliment il l'engaîne.
Le jeu fini, Colas visita son domaine;
Et lorsqu'en tous les coins il eut passé la main:
--«Ouais!» s'écria-t-il, «cousin,
»Par ma foi, je vous garde une bonne semonce:
»Vous m'avez demandé douze livres de crin,
»Et je n'en trouve pas une once!»
LA CROYANCE FONDÉE
Un jour que Madame dormoit,
Monsieur fêtoit sa Chambrière;
Celle-ci qui la danse aimoit,
Remuoit fort bien la charnière:
Or la Coquine, toute fière,
Lui dit: «Monsieur, sur votre foi,
»Qui le fait mieux, Madame ou moi?
»--C'est toi, Barbe, sans contredit.
»--Saint Jean!» dit-elle, «je le croi;
»Car tout le monde me le dit.»
LA DÉCLARATION MILITAIRE
A MADAME ***
Puisque vous m'avez dit souvent
Que vous n'aimez pas la morale.
On m'a fait un conte plaisant.
Il faut que je vous en régale:
Un Mousquetaire soupiroit
Pour Fatime, beauté sévère;
Quel est celui qui me diroit
Comment soupire un Mousquetaire?
Depuis si longtemps un bruit court
Que, dans le délai le plus court,
Ces Messieurs font toujours l'affaire!
Le pourquoi n'est plus un mystère;
Mars qui s'entend avec l'Amour
Est exempt du préliminaire.
Mon Héros, qu'on nommoit Valcour,
Et qui certe auroit eu vergogne
D'en être à son troisième jour
Sans finir la douce besogne,
Pour la finir n'épargna rien;
Si, qu'à son deuxième entretien,
Bien résolu de passer outre,
Il s'écria: «Je voudrois bien,
«Madame, vous...--Quoi donc?--Vous foutre.»
Foutre est un mot très indécent;
Fatime se mit en colère,
Et dit:--«Monsieur le Militaire,
»Vous êtes un impertinent.
»--Un impertinent soit, ma chère;
»J'en agis toujours rondement,
»Et ne réponds au compliment
»Que par trois mots: laissez-moi faire.»
Entre ses bras il vous la prend.
On devine que la Commère
Se débat, ou bien fait semblant:
Plus elle feint, plus il la serre.
Bref, il la pousse vivement.
Elle, tout en se débattant,
De tomber dans une bergère;
Lui d'avoir, en moins d'un instant
Fait quatre ou cinq tours à Cythère.
Mademoiselle, en se pâmant,
De lui demander doucement
S'il peut encore en faire autant?
Et Monsieur, toujours plus galant,
De ne pas rester en arrière.
Mon Lecteur, qui sait que souvent
Le plus vigoureux assaillant
Après trois exploits tombe à terre,
Ne doit pas trouver surprenant
Qu'ayant fait six fois la carrière,
Sans prendre haleine seulement,
Mon coquin, d'un air triomphant,
Enflé de sa valeur guerrière,
Dit à Fatime en la quittant:
--«Pour foutre, vive un Mousquetaire!»
Ni que Fatime souriant
Prenne le parti de se taire;
Car un Auteur qui n'est pas sot,
Sur _foutre_ a donné cette glose:
Les Dames pardonnent le mot
A celui qui fait bien la chose.
LA RÉPONSE SENSÉE
CONTE
Ces jours passés, une Catin
Dit à Pattu le Médecin:
«Je vous paierai, coûte que coûte;
»Tirez-moi d'un grand embarras;
»Monsieur, vous avez vu des _cas_:
»Les cas sont-ils barbus?--Sans doute.
»--Pourquoi le mien ne l'est-il pas?
»--En voici la raison, écoute,»
Lui répond gravement Pattu;
«Ne sais-tu pas un vieux Proverbe,
»Qui dit qu'en un sentier battu
»On ne vit jamais pousser d'herbe?»
LA PLAINTE INJUSTE
A la campagne, un jour qu'il faisoit beau,
Gilet fut voir Madame du Martelle.
Bien fut reçu dans l'antique Château:
Pour le traiter, on mit tout par écuelle;
Mais il se plaint que la ronde femelle
L'ait fait coucher auprès d'un grand Valet.
Or de la Dame à tort se plaint Gilet:
Mieux n'eût choisi, si c'eût été pour elle.
BADINAGE IN-PROMPTU
_En voyant la Statue de la Pucelle d'Orléans dans la place publique de
cette Ville._
Passants, respectez celle
Que vous voyez céans:
C'est la seule pucelle
Qui soit dans Orléans.
LA BELLE ACCOMMODANTE
Léon, poussé d'humeur folâtre,
Regardoit à son aise un jour
Les jambes plus blanches qu'albâtre
De Lise, objet de son amour.
Tantôt il s'attache à la gauche,
Tantôt la droite le débauche;
«Je ne sais plus,» dit-il, «laquelle regarder;
»Une égale beauté fait un combat entre elles.
»--Ah!» dit Lise, «ami, sans tarder,
»Mettez-vous entre deux, pour finir leurs querelles!»
IN-PROMPTU
Vous me priez toujours de vous faire des vers,
Je vous l'ai dit vingt fois, Madame, en bonne prose:
Je les ferois tout de travers;
J'aime mieux vous faire autre chose.
COUPLET
Air: _La faridondaine, la faridondon._
Pendant six mois, notre voisin
Crut sa femme hydropique;
Mais en criant un beau matin:
«Aye! aye! J'ai la colique,»
Elle accoucha d'un gros garçon,
La faridondaine, la faridondon,
Qui ressemble au pauvre mari,
Biribi,
A la façon de Barbari,
Mon ami.
BOUQUET A Mlle ***
En ce jour que je dois fêter,
Je vous présente ma personne;
C'est le bouquet que je vous donne,
Mais voudrez-vous bien le porter?
LA RAGE D'AMOUR
CONTE
A Cupidon la jeune et belle Amynthe
Malgré l'hymen sacrifioit toujours;
Son pauvre époux toujours étoit en crainte
Qu'elle ne fît de nouvelles amours.
Il ne pouvoit en siller la paupière;
Veilles, soucis l'eurent tôt emporté.
Lui mort, Amynthe, en pleine liberté,
A son humeur donna belle carrière;
On en jasa; son Curé crut devoir
L'en avertir: «Vous vous perdez, Madame,
»Changez de vie, ou c'est fait de votre âme!
»--Hélas! Monsieur, je voudrois le pouvoir,»
Lui répondit la trop fringante veuve;
«Mais plaignez-moi, tel est mon ascendant,
»Que je ne puis avoir l'esprit content,
»Si chaque mois je n'ai pratique neuve.
»Cela me vient d'un accident fatal:
»A quatorze ans d'un chien je fus mordue,
»Chien enragé. Pour prévenir le mal,
»L'avis commun fut qu'il me falloit nue
»Plonger en mer. Nue on me dépouilla.
»Honteuse alors de me voir sans chemise,
»Incontinent je portai la main là...
»Où vous savez, sans jamais lâcher prise.
»On me plongea; mais qu'est-il arrivé?
«C'est que mon corps, ô pudeur trop funeste!
»Partout ailleurs du mal fut préservé,
»Hors cet endroit où la rage me reste.»
LE PRÉTENDU MALIN
Jean recherchoit pour l'hyménée
Pâquette l'émerillonnée;
Chacun disoit à Jean: «Pâquette a mauvais bruit,
»Son honneur est un grand peut-être.
»--Oh!» dit Jean, «la première nuit
»Je saurai bien le reconnoître.»
LA GAGEURE
Deux Penaillons, voulant prendre un ébat
Pour égayer l'ennui du Monastère,
Gageoient un jour deux flacons de muscat
A qui plutôt auroit dit son Bréviaire:
Ce n'est du tout agir Chrétiennement.
Avant d'entrer en si plaisante lice,
Nos deux Frocards se prêtèrent serment
De ne sauter un mot du saint Office.
Le serment fait, les voilà donc en train
De marmoter; quand l'un, gagnant la fin.
Dit: «Je n'ai plus qu'un bout de patenôtre.
»--Ah! malheureux, tu m'as fourbé vraiment,
»Car je ne suis qu'au milieu,» répond l'autre,
«Et j'ai passé tout le commencement!«
LE PAIEMENT D'AVANCE
Dans Paris plus d'un Bourgeois,
N'ayant maîtresse ni femme,
Pour un écu tous les mois
S'en va rafraîchir sa flamme.
Témoin Monsieur Rogaton,
Qui sait où le bât le blesse,
Et de temps en temps, dit-on,
Cède à l'humaine faiblesse.
L'autre jour une drôlesse
L'aperçut de son balcon,
Et la voilà qui l'invite
Par un _st, st_ redoublé.
Mon homme de monter vite
Sitôt qu'il est appelé;
Il entre; elle de lui dire:
«Mon fils, sois le bienvenu;
»C'est moi qu'on nomme Zelmire:
»Ce nom, je crois, est connu.
»Ici l'on trouve à sa guise,
»Blancheur, fraîcheur, fermeté;
»Ces trois mots sont ma devise.
»Je suis en bonne santé;
»Dans mes bras tout Paris tombe;
»J'ai la gorge de Duté
»Et les fesses de Colombe.
»Viens t'asseoir à mon côté
»Et mets-moi vite à l'épreuve;
»Mais auparavant fais preuve
»De ta générosité.
»--Dis-moi combien tu demandes?
»--Combien? Six livres, mon cher,
»Et douze si tu marchandes;
»C'est un prix fait en hiver.
Mons Rogaton sur la bouche
Un gros baiser lui colla;
Zelmire, d'un air farouche:
--«Il faut mettre six francs là,
»Et sois sûr que sans cela
»Je ne veux pas qu'on me touche.
»Dépêchons, il se fait tard;
»Six francs, ou bats en retraite.»
Rogaton les lui départ.
La Commère, satisfaite,
Ses charmes lors dévoila,
En lui disant: «Me voilà
»Comme le bon Dieu m'a faite.
»--Ah! Ciel! je suis infecté!
»Ici que n'ai-je apporté
»De l'ambre ou de la civette?
»Cache, cache tes attraits,»
Dit l'autre, «je gagerois
»Que tu n'as pas fait toilette.
»Fi!--Si tu n'es pas content,
»Tu peux regagner la porte.
»--Eh bien! rends-moi vitement
»Mes six francs, et que je sorte.
»--Tes six francs? oh! doucement:
»Je ne fais point de corvée;
»On ne rend jamais l'argent
»Lorsque la toile est levée.»
IN-PROMPTU
_Chanté dans la maison de M. le Marquis de L***, à V***, le jour qu'on y
pendit la Crémaillère._
Sur l'air: _La bonne aventure, ô gué._
Comme de vrais _sans souci_,
Donnons-nous carrière;
Près des Dames que voici,
Liberté plénière!
Surtout point d'Amant transi,
Car rien ne doit pendre ici,
Que la Crémaillère, ô gué,
Que la Crémaillère!
LA CALOMNIE FOUDROYÉE
«Oui, vous feriez en vain le délicat,
»Monsieur l'Abbé, je ne serois pas dupe;
»Avouez, croyez-moi, que vous aimez la jupe.
»Et sur ce point n'ayons plus d'altercat.
»--Mais, Madame, jetez les yeux sur mon rabat...
»--Toutes vos raisons sont frivoles...
»--Vous êtes incrédule et voulez un éclat?
»Eh bien! retenez ces paroles:
»Du cotillon je fais si peu d'état,
»Que je donnerois cent pistoles
»Pour que personne n'en portât!»
LA FENTE
CONTE
Orante avoit fait emplette
D'un quarteau de vieux Rota;
Sa chambrière Pâquette,
Un beau matin le goûta
Et le trouva bon sans doute.
Elle y revint: Jean l'aida.
Verre à verre, goutte à goutte
La feuillette se vida.
Au bout d'une quarantaine
Il advint que le Patron,
Qui croit la feuillette pleine,
Va pour en prendre l'étrenne.
L'eut-il? Vous savez que non.
Abusé dans son attente,
D'abord il est stupéfait,
Puis songeant que le vin tente
Et se doutant du méfait,
Il appelle sa servante
Et lui dit ce qu'elle sait.
Pourtant elle s'émerveille:
Jamais, jamais on n'a vu
Une aventure pareille!
--«Certe, qui l'auroit prévu?»
Répondit-elle à son maître,
«D'où peut provenir cela?
»Quelque fente aura peut-être
»Causé cet accident-là;
»Nous pourrons le reconnoître.»
Elle va prendre un flambeau.
L'allume, vient, fait sa ronde:
Rien ne manquoit au tonneau.
--«Morgué! le tour est nouveau;
»Voyons par-dessous», dit-elle.
Au même instant la donzelle,
En se baissant, met au jour
Ce qui plaît dans une belle,
Morceau digne de l'amour.
Et pour parler sans détour,
Le parois de sa Chapelle
Que couvroit un jupon court.
--«C'est assez», lui dit Orante,
En lorgnant le défilé,
«Viens que je bouche la fente
»Par où mon vin a coulé.»
LE REPENTIR SINCÈRE
Avec la brune et la blonde
Un Prieur Bénédictin
Prit tant d'ébats, qu'un matin
Il gagna le mal immonde.
Voyant son chose maigri,
L'horreur du crime le frappe;
«Fin,» dit-il, «qui m'y rattrape...
»Avant que je sois guéri!»
L'ARMURE DE VÉNUS
Vénus manioit près de Mars
Son casque, son glaive, ses dards,
Armes de défense et d'attaque.
Mais le Dieu lui cria soudain:
«Belle, j'en ai sous ma casaque
»De plus propres pour votre main.»
A MA MAITRESSE
_Qui, la veille en dinant chez moi, avait paru désirer un serin que
j'avais._
Reçois la cage et le serin charmant
Dont tu louois hier l'agréable ramage:
Il en reste encore un à ton fidèle amant;
Mais c'est à toi de lui donner la cage.
_Les Désolations et les Consolations._
VAUDEVILLE
Cloris avec un gros Seigneur,
L'hiver dernier, perdit sa fleur;
C'est ce qui la désole.
Mais alors elle n'avoit rien,
Et maintenant elle a du bien;
C'est ce qui la console.
Lise avoit Lindor pour amant,
Sa mère la met au Couvent;
C'est ce qui la désole.
Un Directeur qui vaut de l'or,
Près d'elle remplace Lindor;
C'est ce qui la console.
Lisimon est bien convaincu
Que son voisin le fait cocu;
C'est ce qui le désole.
En secret le drille malin
Rend la pareille à son voisin;
C'est ce qui le console.
ÉLÉGIE
Au diable soit la donzelle
Qui, me prenant par la main,
Me fit rebrousser chemin,
Et me conduisit chez elle!
Sot que je fus ce jour-là!
En arrivant dans sa chambre,
Sur un lit parfumé d'ambre
Ses charmes elle étala.
Las! j'en perdis la parole.
Que faire? j'étois vaincu:
Jean Chouart joua son rôle;
Barbe gagna son écu,
Moi, je gagnai la vérole.
ÉPIGRAMME
L'épousé, la première nuit,
Rassuroit sa femme farouche.
«Mordez-moi,» dit-il, «s'il vous cuit,
»Voilà mon doigt en votre bouche.»
Elle y consent, il s'escarmouche;
Et quand il l'eut bien déhousée;
«Or ça,» dit-il, «tendre Rouzée,
»Vous ai-je fait du mal ainsi?
»--Ah donc!» répondit l'épousée.
«Je ne vous ai pas mors aussi!»
LE TRIOMPHE DE LA MAROTTE
OU
L'ESPRIT DE MES CONFRÈRES
CHANSON
Sur l'air: _O reguingué, ô lon lan la._
Entre les différents états
Qui font vivre l'homme ici-bas,
On ne démêle qu'altercas,
Peines d'esprit, vains embarras:
Chez le Héros, chez le Pagnote,
Tout n'est que sottise et marotte.
La débauche plaît au Rentier,
Le faux point d'honneur au Guerrier,
L'opulence entiche un Caissier,
L'amour-propre le monde entier;
Petits-Maîtres, Gens de maltote,
Chacun a son bien de marotte.
Mais laissant au joug de leurs fers
Tant de personnages divers,
L'Église fournit à mes vers
De quoi blasonner ses travers;
Le plus mince porte-calotte
Donne prise à quelque marotte.
Le Pape avec les Cardinaux,
Vénérables Grippeminauds,
Pasteurs quelque peu larronneaux,
Font voir en tondant leurs troupeaux,
Malgré les statuts de la rote,
L'appât du lucre pour marotte.
Un Évêque dûment renté,
Plein d'embonpoint et de santé;
Au séjour de la volupté,
Dans une sainte oisiveté,
Sur le duvet qui le dorlotte
Laisse appercevoir sa marotte.
J'aime un Chanoine fortuné
Qui, dans son fauteuil cantonné,
Prémédite après déjeuner
L'assortiment de son dîner,
Et qui baptise d'Ostrogote
La loi contraire à sa marotte.
Abbés charmants, petits collets,
Pour qui la mitre a tant d'attraits,
Aussi souples que des valets,
En rôdant autour des Palais,
J'opine ce qui vous balotte;
Les grandeurs sont votre marotte.
La gouvernante d'un Curé,
Sous un parentage ignoré,
Prend en vain le ton maniéré;
Je dis au bon Prêtre leurré:
L'amour entre vous et Javotte
N'a-t-il point mis quelque marotte?
Les Moines, par plus d'un endroit,
Méritent qu'on leur fasse droit;
D'abord viennent ceux de Benoît,
Gens absolus, vrais pisse-froid;
Craignez cette race dévote,
L'intolérance est leur marotte.
Un Bernardin au lansquenet
Fouette la carte en prestolet,
Hausse le temps, et d'un buffet
Range les cristaux au parfait,
Fredonne quelque air de gavotte:
Telle est au juste sa marotte.
Le Célestin entre deux draps
Couloit des jours sans embarras;
Du Latin qu'il n'entendoit pas,
Laissant l'usage aux Savantas,
Il trouvoit dans une marmotte
Le symbole de sa marotte.
Un gros Carme à triple menton,
Prélude fort bien sur le ton
Propre à l'amoureuse chanson;
Mais au lutrin c'est un oison:
Il prouve en écorchant la note,
Qu'un autre accord fait sa marotte.
Voulez-vous au fond d'un cellier
Goûter de ce jus singulier
Qui repose sur le chantier?
Prenez pour guide un Cordelier;
Bientôt en sifflant la linotte,
Il démasquera sa marotte.
Le Capucin peu délicat,
Né pour choquer notre odorat,
Tantôt zélé, tantôt pied-plat,
Emprunte la griffe du chat,
Et des bribes qu'il escamotte,
Dresse un trophée à sa marotte.
Prêcheurs, Soccolants, Augustins,
Petits et grands Observantins,
Famille d'Archi-patelins,
Vrais escrocs, adroits carabins,
Orgueilleux au sein de la crotte,
L'impudence est votre marotte.
Hermaphrodites incertains,
Moitié Moines, moitié mondains,
Trinitaires, Génovéfains,
Antonistes, plats aigrefins,
L'eau de senteur, la papillotte
Manifestent votre marotte.
Chartreux saintement désoeuvrés,
Et vous rebondis Prémontrés,
Cafards, on le sait, attitrés,
Au demeurant baudets jurés,
Ma Muse ombrageuse et capotte
Ne voit goutte à votre marotte.
Disciples du grand Loyola,
Après vous il faut dire, holà!
Quiconque franchit ce point-là,
Ne craint Charybde ni Scylla.
Pascal, Auteur de haute note,
A su frapper votre marotte.
Fine fleur d'un sexe rusé,
Tour à tour chéri, méprisé,
Tendres Nonnains, si j'ai glosé
Sur le raz et sur le frisé,
Vous méritez bien qu'on vous cote
Dans les fastes de la marotte.
Héritières du vain caquet
De cet éloquent perroquet,
Naguère chanté par Gresset,
Je vais prononcer votre arrêt:
Le babil et l'humeur bigote
Sont votre éternelle marotte.
Indigne de former des noeuds,
La coquette attise nos feux,
La prude évite leurs aveux,
La volage reste entre deux;
Tandis que la froide vieillotte
Regrette en secret leur marotte.
Prédicateur hors de saison,
Quel fruit produira mon sermon?
Du vent, rien plus. Jamais chanson
Ne fit un Saint d'un Pantalon.
Dans la liste que je fagotte,
Moi-même j'ai double marotte.
LES CINQ POINTS
A MADEMOISELLE DE ***
Fleur de quinze ans, si Dieu vous sauve et gard,
J'ai en amours trouvé cinq points exprès:
Premièrement, s'offre à vous le regard,
Puis le parler, puis le baiser après;
L'attouchement le baiser suit de près,
Et tous ceux-là tendent au dernier point,
Lequel est...--Quoi?--Je ne le dirai point;
Mais s'il vous plaît en ma chambre vous rendre,
Je me mettrai volontiers en pourpoint,
Voire tout nud, pour vous le faire apprendre.
L'UN POUR L'AUTRE
CONTE
Près de s'unir à sa discrète amie,
Le bon Damis, chez elle, un beau matin,
Sur un sopha la trouvant endormie,
Osa risquer un geste libertin;
Mais par malheur s'éveille la Donzelle,
Et ses beaux yeux encore appesantis:
«Mon cher Louis, ah! tu vaux trop,» dit-elle,
(Louis étoit un valet du logis),
«Toute la nuit, tu m'as prouvé ton zèle;
»Le jour au moins, repose-toi, Louis.»
LA PRÉSENCE D'ESPRIT
Martin menoit son cochon au marché,
Avec Suzon, qui dans la plaine grande,
Pria Martin de faire le péché
De l'un sur l'autre, et Martin lui demande:
«Mais, qui tiendroit notre cochon, friande?
»--Qui?» dit Suzon, «bon remède il y a.»
Lors le cochon à sa jambe lia,
Puis Martin grimpe, et lourdement engaîne.
Le porc eut peur, et Suzon s'écria:
«Serre, Martin! notre cochon m'entraîne.»
LA DÉFENSE BIEN OBSERVÉE
«Quoi! maman me laisse seulette?
»Pour moi j'en suis presque en courroux;
»Il semble qu'exprès avec vous
»Je voulois rester tête à tête;
»Mais non, Monsieur, n'en croyez rien;
»Vraiment je vous le défends bien.
»Pour favoriser le mystère,
»Ma porte est fermée aux verroux;
»Ici, sans crainte des jaloux,
»On pourroit jouir et se taire;
»Mais non, Monsieur, n'en faites rien;
»Vraiment je vous le défends bien.
»Prêt à rire de ma colère,
»Peut-être que mon négligé,
»Mon mouchoir un peu dérangé,
»Vont vous rendre trop téméraire;
»Mais non, Monsieur, qu'il n'en soit rien;
»Vraiment je vous le défends bien.
»Dans vos yeux je lis votre audace,
»Vos regards dévorent mon sein;
»Vous allez y porter la main,
»Votre bouche en prendra la place;
»Mais non, Monsieur, n'en faites rien;
»Vraiment je vous le défends bien.
»Mais que vois-je? ma jarretière
»Se défait et tombe à mes pieds;
»Souffrir que vous la rattachiez!
»Oh! pour cela je suis trop fière!
»Non, non, Monsieur, n'en faites rien;
»Vraiment je vous le défends bien.»
Comprenant enfin la défense,
Par degré Damon s'enhardit,
A la belle il désobéit,
Pour prouver son obéissance.
Jusques au bout il fit si bien,
Qu'on ne lui défendit plus rien.
LE DÉGEL
Un jour d'hiver Robin, tout éperdu,
Vint à Catin présenter sa requête,
Pour dégeler son chose morfondu,
Qui ne pouvoit quasi lever la tête.
Incontinent Catin fut toute prête;
Robin aussi prend courage et s'accroche;
On se remue, on se joue, on se hoche.
Puis quand ce vint au naturel devoir,
«Ah!» dit Catin, «le grand dégel approche!
»--Oui,» répond-il, «je sens qu'il va pleuvoir.»
HISTOIRE VÉRITABLE ET REMARQUABLE D'UN ABBÉ
Qui avoit donné un rendez-vous à une femme mariée; le mari, instruit de
ce rendez-vous, mit à sa chaste épouse une ceinture fort usitée en
Italie.
Air: _Tarare, pon, pon._
C'est approchant comm' ça,
Vers Novembre
Ou Décembre,
Que Flore me donna
Un rendez-vous pour ça.
En entrant dans sa chambre,
Flore dit: «Ah! pour ça,
»Ah! l'abbé, sent-on l'ambre
»Comm' ça?»
--«La Dulac[1] est comm' ça,»
Réplique
L'Abbé R'lique;
«Mais son ambre a cela
»De me rendre comm' ça.
»--Abbé,» dit-elle, «unique,
»L'on ne voit sonica,
»Qu'un Ecclésiastique
»Comm' ça.
»Je ne suis pas comm' ça,
»Si preste:
»Malepeste!
»Mon mari jaloux m'a
»Mise en cage comm' ça;
»La ceinture funeste
»Que vous me voyez là,
»Vous interdit un geste
»Comm' ça.»
--«Je n'ai rien vu comm' ça;
»Le traître!»
Dit le Prêtre,
«Ce chien de mari-là!
»Gêner un coeur comm' ça!
»Sans que j'en sois le maître.
»Cette vue a déjà
»Fait que je cesse d'être
»Comm' ça.»
--«Une histoire comm' ça,»
Dit la Belle,
«Est nouvelle;
»Quel tour plaisant c'est là!
»L'Abbé, j'en ris comm' ça.»
L'abbé, riant comme elle,
Fait ses adieux, s'en va,
Laissant la Demoiselle
Comm' ça.
[1] Marchande renommée pour les odeurs et les parfums.
L'EXPÉDIENT FACILE
Martin étoit dedans un bois taillis
Avec Alix, qui, de tendre manière,
Lui dit: «Martin, le long de ces palis,
»Ta mie Alix d'amour te fait prière.
»--Mais,» dit Martin, «si quelqu'un par derrière
»Nous surprenoit, ce seroit grand vergogne?
»--Bon, bon! du cul vous ferez signe arrière,
»Passez chemin, laissez faire besogne.»
ON FAIT CE QU'ON PEUT
Blaise, dont jadis le crédit
Voloit de Paris jusqu'au Gange,
Est plus déchu que l'on ne dit.
Il s'endette du pain qu'il mange;
Et Catin, pour gagner de quoi
Mettre une chemise sur soi,
Lui met des cornes sur la tête:
Voyez quelle diversité!
Pour chasser la nécessité,
Blaise emprunte, et sa femme prête.
LE QUIPROQUO OU COLIN-MAILLARD
Un jour deux Capucins, l'un père et l'autre Frère,
En regagnant Paris, passoient par Bagnolet;
Les filles, ce jour-là, pour fêter Sainte Claire,
S'égayoient et dansoient au son du flageolet.
«--Mes compagnes,» s'écria Rose,
«D'un excellent projet je veux vous faire part:
»Voilà Frère François, avec Père Bernard;
»Qu'on les fasse approcher, et puis qu'on leur propose
»De jouer à Colin-Maillard;
»Je gage mon sabot qu'ils acceptent la chose.»
Rose savoit de bonne part
Que jamais Capucins ne craignirent la glose.
On les appela donc, et le couple gaillard
Eut bientôt mis besace et bâton à l'écart.
Ils tirèrent au sort, à ce que dit l'histoire;
L'un étoit jeune, l'autre vieux,
Et grâce à la bonté notoire
De l'être prévoyant qui fait tout pour le mieux,
Le sort échut au jeune, on lui banda les yeux.
Vous le voyez d'ici tourner à l'aveuglette,
Aller à droite, à gauche, à grands, à petits pas,
Les deux jarrets tendus aussi bien que les bras,
Et le corps en avant comme un Chasseur qui guette.
Il avoit tant tourné qu'enfin il étoit las,
Quand par bonheur une fillette
Vint le tirer par sa jaquette;
C'étoit Rose, il la jette à bas;
Et portant une main légère
A certain endroit défendu:
«C'est vous!» dit-il, «Révérend Père,
»Votre barbe vous a vendu.»
L'INOCULATION
CONTE
«La petite vérole est un mal, belle Agnès,
»Dont, passé dix-huit ans, on ne guérit jamais,»
Dit un jeune Esculape, «ou du moins, c'est bien rare;
»Vous en avez quatorze; à mes soins fiez-vous,
»Que d'un poison traître et barbare
»Je sauve avec vos jours des charmes aussi doux;
»Souffrez enfin... que je vous inocule.
»--Oh! vous me ferez mal.--Très peu.
»Vous verrez que ce n'est qu'un jeu;
»Votre frayeur est ridicule.
»--A demain.--Aujourd'hui.--Non, non--Soit, à demain.»
Le lendemain, Agnès toujours tremble et résiste;
Notre inoculateur, comme on le croit, persiste;
Il fait l'insertion autre part que Tronchin.
Agnès crie, ensuite se prête
A ses efforts. L'opération faite,
--«Que n'allez-vous,» dit-elle, «votre train?
»Vous n'auriez qu'à m'avoir manquée!»
Il double, il triple, il cesse.--«Encore un autre grain,
»Quand j'en devrois être marquée!»
LA MUETTE
CHANSON
Air: _Je vous prêterai mon manchon._
Dans un bosquet, près de Lisette,
Colin parloit de ses amours;
La belle faisoit la muette,
Par signe approuvant son discours.
«Que dois-je,» dit-il, «penser de ce geste;
»Si ton coeur ne me dit le reste?
»Mais, Mamzelle Louison, répondez donc,
»Dites oui ou non,
»Comment trouvez-vous ça?
»Suis-je bien là?
»Comment trouvez-vous ça?»
Dans son silence elle s'obstine;
Colin, pour la faire jaser,
Sur la bouche de la mutine
Prend et reprend un doux baiser.
«Je sens,» dit-il, «qu'il augmente ma flamme;
»Mon feu passe-t-il dans ton âme?
»Mais, Mamzelle Louison, etc.»
«Ma foi je n'y puis rien comprendre,»
Dit-il, en découvrant son sein;
«Quoi! faut-il, pour te faire entendre,
»Promener là-dessus ma main?
»Je vois, je sens que mon âme est joyeuse;
»Ah! tu n'es donc pas chatouilleuse?
»Mais, Mamzelle Louison, etc.»
Pas un mot, pas une parole.
«Ma foi,» dit-il, «tu parleras;
»Je suis pressé, le temps s'envole.»
Soudain il la prend dans ses bras.
Puis avec elle il tombe sur l'herbette:
«Eh bien! à qui tient-il, Lisette?...
»Mais, Mamzelle Louison, etc.»
Lise, d'un oeil mourant et tendre.
De Colin imite l'ardeur;
Et sans songer à se défendre
Souffrit qu'il fût trois fois vainqueur.
«Eh bien!» dit-il, «sens-tu comme je t'aime,
»A présent m'aimes-tu de même?
»Mais, Mamzelle Louison, etc.»
--«Ah! fort bien!» lui répond Lisette,
Laissant échapper un soupir;
»Le désir me rendoit muette,
»Mais je parle, grâce au plaisir.
»Ami, tu peux à présent sans obstacle
»M'interroger.--Ah, quel miracle!
»Quoi! Mamzelle Louison, vous parlez donc?
»Le tour est bon;
»Vous parlerez demain
»Avec Colin,
»Vous parlerez demain.»
L'OBSTACLE
CONTE
A quoi bon prodiguer les mots?
Tous nos Conteurs, pour l'ordinaire,
S'épuisent en avant-propos;
N'en faisons point, allons droit à l'affaire.
Un Jouvenceau taillé pour plaire,
Après avoir bien soupiré,
Menti, promis et conjuré
(C'est des amants le langage vulgaire),
Parvint près de sa belle au moment désiré:
Il touchoit à son but, quand, par triste aventure,
Sans pouvoir avancer d'un pas,
Il se démène, il souffle, il sue, il jure;
On peut, je crois jurer en pareil cas.
Disons le fait: Dame Nature
Avoit fermé d'amour la gentille serrure,
Si bien que la clef n'entroit pas.
Certain barreau... mais on m'entend de reste;
Qu'Amour, jeunes beautés, veuille vous préserver
D'un accident aussi funeste!
Ainsi soit-il. Venons à notre Amant:
Le désir de ses sens par l'obstacle s'enflamme.
Il redouble d'efforts, mais inutilement;
D'amour et de colère il enrage en son âme:
On peut se fourvoyer, quand on marche à tâton.
Son chalumeau, déjà baissant d'un ton,
Dans le sentier voisin... Arrêtons, et pour cause:
Car ce sentier... ma foi, je n'ose
Vous le nommer; mais je peux, sans qu'on glose,
Dire que sa Vénus ne fut plus qu'un Giton.
A ce nouvel assaut n'étant point préparée,
En vain la belle _imperforée_
Lui crie: «Arrêtez donc, quel est votre dessein?
»--Rien de plus simple que la chose,»
Répond le gars; «chez vous je trouve porte close:
»J'écris mon nom chez le voisin.»
LE TRIBUT CONJUGAL
La Marquise de Montuza
Étant presque sexagénaire,
Aimoit un jeune Mousquetaire
Qui, pour ses écus, l'épousa.
La première nuit le compère
Lui dit, en lui serrant la main:
«Madame, en vertu de l'hymen
»Ne puis-je pas, sans vous déplaire...?
»Vous m'entendez...--Oui mon poulet,
»Fais tout ce que tu voudras faire...»
Le Mousquetaire fit un pet.
LE CONSEIL INUTILE
«Madame, il se répand un bruit qui vous outrage:
»Monsieur le Président, dit-on,
»Sans respecter les noeuds du mariage,
»Tous les jours en secret fait un petit Giton
»Du Chevalier qui de votre maison
»Occupe le troisième étage.
»Chassez donc, croyez-moi, ce vilain personnage,
»Pour fermer la bouche aux railleurs,
»Et surtout pour votre avantage:
»Votre époux ne doit pas aller répandre ailleurs
»Un bien qui n'est qu'à votre usage.
»--C'est bien dit: cependant si vous le trouvez bon,
»Madame, vos conseils n'auront pas mon suffrage;
»Vous ne connaissez pas le Chevalier Cléon:
»Ce bon ami, cet honnête garçon
»Ne veut rien avoir à personne;
»Il n'est pas tel qu'il vous paroît,
»Il me rend avec intérêt
»Ce que le Président lui donne.»
LA CONFIDENCE
«Babet, vous avez du chagrin?
»--Oui vraiment, je suis désolée.
»--Et de quoi?--De ce que Martin
»Cet hiver-ci m'a violée.
»--Ciel...! contez-moi vite cela.
»--Ah! Monsieur, c'étoit un Dimanche:
J'avois mis, ce Dimanche-là,
Une jupe de Perse blanche;
Martin me vit et m'appela.
Le traître étoit dans une grange,
J'y fus sans trop savoir pourquoi.
«Babet,» me dit-il, «sur ma foi,
»Vous êtes belle comme un Ange!»
Lors il me mena dans un coin,
Et là près d'un grand tas de foin,
De beaux compliments il me berce.
Je riois: il me saute au cou,
Me fait tomber à la renverse,
Et puis prenant je ne sais où
Un... chose roide comme un clou:
«Lève,» me dit-il, «ou je perce!»
Je levai ma jupe de Perse,
De crainte qu'il n'y fît un trou.
LE CHAPELAIN
CHANSON
Sur l'Air: _Ne vlà-t-il pas que j'aime._
Il me falloit faire une fin
Comme tout bon Apôtre;
Je suis devenu Chapelain,
Ce poste en vaut un autre.
Iris m'offroit à desservir
Sa gentille Chapelle:
Je n'ai jamais su qu'obéir
Aux ordres d'une belle.
Elle est au fond d'un bois couvert,
Gardé par le mystère;
Son sanctuaire n'est ouvert
Qu'à mon seul ministère.
Un double autel de marbre blanc
Est de sa dépendance;
Mais ce bénéfice important
Oblige à résidence.
Sans Vicaire, de jour, de nuit,
Suivant les anciens rites,
Je fais l'office à petit bruit
Avec deux Acolytes.
Quoi qu'en puissent dire les gens,
Même aux Fêtes de Vierge,
Dans ma Chapelle, en tous les temps,
Je n'allume qu'un cierge.
Gros Prieurs et brillants Prélats
Tout engraissés d'offrande,
Non, non, je ne troquerois pas
Avec vous de Prébende.
LE MARCHAND DE LOTO
ÉTRENNES AUX DAMES
A mon loto, soir et matin,
Sous vos doigts un brillant destin
Portera des boules heureuses;
Ce que j'assure, je le sais:
Si vous en êtes curieuses,
Mesdames, faites-en l'essai
A mon loto.
Un peu de secours fait grand bien;
Tant soit peu d'art ne nuit à rien,
Il faut quelquefois s'en permettre;
C'est mon avis; on ne sauroit
Le dédaigner et se promettre
Tout l'avantage qu'on auroit
A mon loto.
Jamais une joueuse habile
Ne tint son sachet immobile:
Il faut l'agiter prestement.
Il faut que mollement pressée
Entre ses doigts légèrement
La boule ait été caressée,
A mon loto.
Selon son goût ou son talent,
On a le tirer prompt ou lent:
Il n'y faut aucune science,
Ou s'il en faut, il en faut peu;
Un quart d'heure d'expérience
Suffit pour bien jouer le jeu,
A mon loto.
De celles qu'un ambe contente.
Il se plaît à tromper l'attente,
Fi de l'ambe! il est trop commun.
D'un terne la chance est mesquine;
D'un terne? Oui, de deux jours l'un,
Je puis vous répondre d'un quine,
A mon loto.
Au quaterne, par accident,
S'il se réduit en attendant,
La perte est bientôt réparée.
Le jour qui suit ce jour fatal,
On peut compter sur la rentrée
De l'intérêt du capital,
A mon loto.
Mais de la superbe machine
Le pouvoir merveilleux décline
De jour en jour; c'est son défaut.
Je vous en préviens, blonde, ou brune;
Vous n'avez que le temps qu'il faut,
Si vous voulez faire fortune
A mon loto.
Ma demeure est à Vaugirard,
Tout vis-à-vis maître Abélard,
Qui montre aux enfants la musique:
L'on se pourvoit, ou l'on souscrit.
Sous mon enseigne magnifique,
En lettres d'or, il est écrit:
AU GRAND LOTO.
LE LENDEMAIN DES NOCES
FOLIE DIALOGUÉE
«Hier soir, ma chère maman,
»Tout bas vous me fîtes entendre
»Que la nuit je devois m'attendre
»A passer un mauvais moment.
»Tout en tremblant, pauvre innocente,
»J'attendois cet instant fatal...
»Hélas! le bon Monsieur Chrysante
»Ne m'a pas fait le moindre mal.
»--Est-il vrai, ma fille?--Au contraire,
»Il ne m'a fait que du plaisir.
»Quand nous fûmes au lit: Ma chère,
»Je puis t'embrasser à loisir,
»Dit-il; aussitôt il me baise
»Sur chaque joue... et même...--Eh bien,
»Comment tu rougis, ma Thérèse?...
»Qu'a-t-il fait? ne me cache rien.
»--Vous m'aviez, qu'il vous en souvienne,
»Défendu de rien refuser...
»--Sans doute. Auroit-il?...--Sur la mienne
»Sa bouche prit un doux baiser.
»--Et puis?...--Il me dit à l'oreille:
»Bonsoir, et s'endormit soudain.
»--Ma pauvre enfant!... Et ce matin?
»--Ah! plus tendre encor que la veille.
»II me dit d'un air caressant:
»Ma chère femme, je t'adore,
»Et me le prouve en m'embrassant.
»--Et puis?...--Puis il m'embrasse encore.
»--Ensuite?--Du lit il descend,
»Afin, dit-il, que je repose:
»Peut-on être plus complaisant?
»--Il ne t'a pas fait autre chose?
»--Eh! non; c'est l'homme le plus doux:
»Maman, vous lui faites injure...
»Quoi! vous pleurez?... Mais je vous jure
»Que je n'ai pas de mon époux
»Reçu la moindre égratignure!»
LE CONFESSEUR EXEMPLAIRE
Au temps de Pâque, aux pieds de Père Jule,
Se confessoit un jeune Garnement,
Et des péchés dont fait dénombrement,
Cil de Sodome honoroit la cédule.
--«Qu'ai-je entendu! Ciel! quel égarement
»Que de pécheurs aux infernales flammes,
»Livrés pour ce dont vous vous accusez!
»Défaites-vous de ces amours infâmes,
»De notre sexe, ô mon cher fils, n'usez,
»Et, comme moi, ne voyez que des femmes.»
L'ESPRIT FORT
CONTE
Aux pieds d'un Directeur, Climène, un beau matin,
Avec un repentir sincère,
Déclara nettement que le petit Colin
N'étoit pas le fils de son père.
--«Halte là!» dit le Confesseur,
«Pour un _Confiteor_ vous n'en serez pas quitte;
»Il en faut deux au moins, ce crime fait horreur.
»Faut-il qu'injustement votre enfant déshérite
»Un légitime successeur?
»Il faut, Madame, vous résoudre
»A confesser le fait à votre époux,
»Sans quoi je ne puis vous absoudre.»
L'avouer ne se pouvoit pas.
La voilà dans un embarras
Qu'on ne peut exprimer, car enfin l'aventure
Étoit à digérer trop dure.
Il fallut succomber, et, d'un mortel chagrin,
Tomber dans une maladie
Qui pensa lui coûter la vie.
Sur le rapport du Médecin,
Son époux connoissant que la mélancolie
Alloit couper la trame de ses jours,
La pria d'en dire la cause.
Elle veut l'en instruire, et jamais elle n'ose.
--«Ose tout,» dit-il, «mes amours:
«Rien ne me déplaira, pourvu qu'on te guérisse;
»Quoi! faut-il qu'un secret te donne la jaunisse,
»Et qu'une femme meure, à faute de parler?
»Cela seroit nouveau.--Je vais tout révéler,
»Puisqu'aussi bien,» dit-elle, «un repos favorable
»Doit terminer bientôt mon état déplorable.
»J'étois à la maison des champs,
»Où je faisois la ménagère,
»Quand la voisine Alix, par des discours touchants,
»Auxquels on ne résiste guère,
»Me prouva qu'avoir des enfants
»Étoit à vous chose impossible;
»Me prôna les malheurs de la stérilité,
»Qui chez les Juifs passoit pour un défaut terrible;
»Puis dans un jour charmant me fit voir la beauté
»D'une heureuse fécondité.
»Je me rendis, hélas! à cette douce amorce,
»Et Lucas, le Valet de notre Métayer,
»Avec moi se trouvant un jour dans le grenier,
»Je me souvins d'Alix, et je manquai de force.
»Il est, cela soit dit sans vous mettre en courroux,
»A faire des enfants plus habile que vous.
»Je lui parlai d'amour, il comprit mon langage,
»Et sur un sac de blé, sac funeste et maudit!
»Faut-il en dire davantage?
»De ce malheureux sac, notre Colin sortit.
»A Lucas je donnai, je pense,
»Quelques boisseaux de blé pour toute récompense.
»Si je vous ai trahi, je meurs, pardonnez-moi;
»A cela près, toujours je vous gardai ma foi.
»--N'est-ce pas de mon blé que tu payas l'ouvrage?»
Lui répondit Damis, nullement effrayé.
«Cet enfant est à moi, puisque je l'ai payé;
»Ne m'en parle pas davantage.»
COUPLET
Sur l'air de _Nina_.
Après avoir fourni trois fois
L'amoureuse carrière,
Le pauvre Colin aux abois
Ne pouvoit plus rien faire.
Sa Maîtresse, ainsi le voyant,
S'écria tout en pleurant:
«Ah! quel tourment,
»Quand l'instrument
»Duquel le plaisir dépend,
»Pend!»
ÉPIGRAMME
Un jour Fanchon la Couturière
Acheta d'un Fripier un lit pour vingt écus;
Elle a gagné, dit-on, deux cents louis dessus:
Ah! c'est une grande usurière!
LE CAS DÉCIDÉ