Mais Le Poittevin reprit: «On ne fusille pas les civils, celui-ci doit
être livré au bourreau. I1 faut le conduire au poste.
L'argument nous parut concluant. On ramassa l'homme, et comme il ne
pouvait marcher, il fut placé sur une planche de table à modèle,
solidement attaché; et je l'emportai avec Le Poittevin; tandis que
Sorieul, armé jusqu'aux dents, fermait la marche.
Devant le poste, la sentinelle nous arrêta. Le chef de poste, mandé,
nous reconnut, et, comme chaque jour il était témoin de nos farces, de
nos scies, de nos inventions invraisemblables, il se contenta de rire
et refusa notre prisonnier.
Sorieul insista: alors le soldat nous invita sévèrement retourner chez
nous sans faire de bruit.
La troupe se remit en route et rentra dans l'atelier. Je demandai:
«Qu'allons-nous faire du voleur?»
Le Poittevin, attendri, affirma qu'il devait être bien fatigué, cet
homme. En effet, il avait l'air agonisant, ainsi ficelé, bâillonné,
ligaturé sur sa planche.
Je fus pris à mon tour d'une pitié violente, une pitié d'ivrogne,
et, enlevant son bâillon, je lui demandai: «Eh bien, mon pauv'vieux,
comment ça va-t-il?»
Il gémit: «J'en ai assez, nom d'un chien!» Alors Sorieul devint
paternel. Il le délivra de tous ses liens, le fît asseoir, le tutoya,
et, pour le réconforter, nous nous mîmes tous trois à préparer bien
vite un nouveau punch. Le voleur, tranquille dans son fauteuil, nous
regardait. Quand la boisson fut prête, on lui tendit un verre; nous
lui aurions volontiers soutenu la tête, et on trinqua.
Le prisonnier but autant qu'un régiment. Mais, comme le jour
commençait à paraître, il se leva, et, d'un air fort calme: «Je vais
être obligé de vous quitter, parce qu'il faut que je rentre chez moi.»
Nous fûmes désolés; on voulut le retenir encore, mais il se refusa à
rester plus longtemps.
Alors on se serra la main, et Sorieul, avec sa bougie, l'éclaira
dans le vestibule, criant: «Prenez garde à la marche sous la porte
cochère.»
On riait franchement autour du conteur. Il se leva, alluma sa pipe, et
il ajouta, en se campant en face de nous:
«Mais le plus drôle de mon histoire, c'est qu'elle est vraie.»