Ils se serrèrent la main, secoués des pieds à la tête par
d'invincibles tremblements.
L'officier cria: Feu!
Les douze coups n'en firent qu'un.
M. Sauvage tomba d'un bloc sur le nez. Morissot, plus grand, oscilla,
pivota et s'abattit en travers sur son camarade, le visage au ciel,
tandis que des bouillons de sang s'échappaient de sa tunique crevée à
la poitrine.
L'Allemand donna de nouveaux ordres.
Ses hommes se dispersèrent, puis revinrent avec des cordes et des
pierres qu'ils attachèrent aux pieds des deux morts; puis ils les
portèrent sur la berge.
Le Mont-Valérien ne cessait pas de gronder, coiffé maintenant d'une
montagne de fumée.
Deux soldats prirent Morissot par la tête et par les jambes; deux
autres saisirent M. Sauvage de la même façon. Les corps, un instant
balancés avec force, furent lancés au loin, décrivirent une courbe,
puis plongèrent, debout, dans le fleuve, les pierres entraînant les
pieds d'abord.
L'eau rejaillit, bouillonna, frissonna, puis se calma, tandis que de
toutes petites vagues s'en venaient jusqu'aux rives.
Un peu de sang flottait.
L'officier, toujours serein, dit à mi-voix: «C'est le tour des
poissons maintenant.»
Puis il revint vers la maison.
Et soudain il aperçut le filet aux goujons dans l'herbe. Il le
ramassa, l'examina, sourit, cria: «Wilhem!»
Un soldat accourut, en tablier blanc. Et le Prussien, lui jetant la
pêche des deux fusillés, commanda: «Fais-moi frire tout de suite
ces petits animaux-là pendant qu'ils sont encore vivants. Ce sera
délicieux.»
Puis il se remit à fumer sa pipe.