M. Sauvage répondit, avec cette gouaillerie parisienne reparaissant
malgré tout:
«Nous leur offririons une friture.»
Mais ils hésitaient à s'aventurer dans la campagne, intimidés par le
silence de tout l'horizon.
A la fin, M. Sauvage se décida: «Allons, en route! mais avec
précaution.» Et ils descendirent dans un champ de vigne, courbés en
deux, rampant, profitant des buissons pour se couvrir, l'oeil inquiet,
l'oreille tendue.
Une bande de terre nue restait à traverser pour gagner le bord du
fleuve. Ils se mirent à courir; et dès qu'ils eurent atteint la berge,
ils se blottirent dans les roseaux secs.
Morissot colla sa joue par terre pour écouter si on ne marchait pas
dans les environs. Il n'entendit rien. Ils étaient bien seuls, tout
seuls.
Ils se rassurèrent et se mirent à pêcher.
En face d'eux l'île Marante abandonnée les cachait à l'autre berge. La
petite maison du restaurant était close, semblait délaissée depuis des
années.
M. Sauvage prit le premier goujon, Morissot attrapa le second, et
d'instant en instant ils levaient leurs lignes avec une petite bête
argentée frétillant au bout du fil: Une vraie pêche miraculeuse.
Ils introduisaient délicatement les poissons dans une poche de filet
à mailles très serrées, qui trempait à leurs pieds. Et une joie
délicieuse les pénétrait, cette joie qui vous saisit quand on retrouve
un plaisir aimé dont on est privé depuis longtemps.
Le bon soleil leur coulait sa chaleur entre les épaules; ils
n'écoutaient plus rien; ils ne pensaient plus à rien; ils ignoraient
le reste du monde; ils péchaient.
Mais soudain un bruit sourd qui semblait venir de sous terre fit
trembler le sol. Le canon se remettait à tonner.
Morissot tourna la tête, et par-dessus la berge il aperçut, là-bas,
sur la gauche, la grand silhouette du Mont-Valérien, qui portait
au front une aigrette blanche, une buée de poudre qu'il venait de
cracher.
Et aussitôt un second jet de fumée partit du sommet de la forteresse;
et quelques instants après une nouvelle détonation gronda.
Puis d'autres suivirent, et de moment en moment, la montagne jetait
son baleine de mort, soufflait ses vapeurs laiteuses qui s'élevaient
lentement dans le ciel calme, faisaient un nuage au-dessus d'elle.