--Eh bien, monsieur, allons au théâtre.»
Ils entrèrent au Vaudeville, par faveur, grâce à lui, et, gloire
suprême, elle fut-vue par toute la salle à son côté, assise aux
fauteuils de balcon.
La représentation finie, il lui baisa galamment la main: «Il me
reste, madame, à vous remercier de la journée délicieuse...» Elle
l'interrompit.--«A cette heure-ci, que faites-vous toutes les nuits?»
--Mais...mais... je rentre chez moi.»
Elle se mit à rire, d'un rire tremblant.
«Eh bien, monsieur... allons chez vous.»
Et ils ne parlèrent plus. Elle frissonnait par instants, toute secouée
des pieds à la tête, ayant des envies de fuir et des envies de rester,
avec, tout au fond du coeur, une bien ferme volonté d'aller jusqu'au
bout.
Dans l'escalier, elle se cramponnait à la rampe, tant son émotion
devenait vive; et il montait devant, essoufflé, une allumette-bougie à
la main.
Dès qu'elle fut dans la chambre, elle se déshabilla bien vite et se
glissa dans le lit sans prononcer une parole; et elle attendit blottie
contre le mur.
Mais elle était simple comme peut l'être l'épouse légitime d'un
notaire de province, et lui plus exigeant qu'un pacha à trois queues.
Ils ne se comprirent pas, pas du tout.
Alors il s'endormit La nuit s'écoula, troublée seulement par le
tic-tac de la pendule; et elle, immobile, songeait aux nuits
conjugales; et sous les rayons jaunes d'une lanterne chinoise elle
regardait, navrée, à son côté, ce petit homme sur le dos, tout rond,
dont le ventre en boule soulevait le drap comme un ballon gonflé de
gaz. Il ronflait avec un bruit de tuyau d'orgue, des renâclements
prolongés, des étranglements comiques. Ses vingt cheveux profitaient
de son repos pour se rebrousser étrangement, fatigués de leur longue
station fixe sur ce crâne nu dont ils devaient voiler les ravages. Et
un filet de salive coulait d'un coin de sa bouche entr'ouverte.
L'aurore enfin glissa un peu de jour entre les rideaux fermés. Elle
se leva, s'habilla sans bruit, et, déjà elle avait ouvert à moitié
la porte, quand elle fit grincer la serrure et il s'éveilla en se
frottant les yeux.
Il demeura quelques secondes avant de reprendre entièrement ses sens,
puis, quand toute l'aventure lui fut revenue, il demanda: «Eh bien,
vous partez?»
Elle restait debout, confuse. Elle balbutia: «Mais oui, voici le
matin.»
Il se mit sur son séant: «Voyons, dit-il, à mon tour, j'ai quelque
chose à vous demander.»
Elle ne répondait pas, il reprit: «Vous m'avez bigrement étonné depuis
hier. Soyez franche, avouez-moi pourquoi vous avez fait tout ça; car
je n'y comprends rien.»
Elle se rapprocha doucement, rougissante comme une vierge. «J'ai voulu
connaître... le... le vice... eh bien... eh bien, ce n'est pas drôle.»
Et elle se sauva, descendit l'escalier, se jeta dans la rue.
L'armée des Balayeurs balayait. Ils balayaient les trottoirs, les
pavés, poussant toutes les ordures au ruisseau. Du même mouvement
régulier, d'un mouvement de faucheurs dans les prairies, ils
repoussaient les boues en demi-cercle devant eux; et, de rue en rue,
elle les retrouvait comme des pantins montés, marchant automatiquement
avec un ressort pareil.
Et il lui semblait qu'en elle aussi on venait de balayer quelque
chose, de pousser au ruisseau, à l'égout, ses rêves surexcités.
Elle rentra, essoufflée, glacée, gardant seulement dans sa tête la
sensation de ce mouvement des balais nettoyant Paris au matin.
Et, dès qu'elle fut dans sa chambre, elle sanglota.