En lui touchant la main, il sentit qu'une fièvre la brûlait. Il se mit
à causer à mi-voix, tendre et galant, berçant cette âme épuisée au
charme de paroles amoureuses. Elle l'écoutait sans répondre, pensant à
l'autre, croyant entendre l'autre, croyant le sentir contre elle, dans
une sorte d'hallucination. Elle ne voyait que lui, ne se rappelait
plus qu'il existait un autre homme au monde; et quand son oreille
tressaillait à ces trois syllabes: «Je vous aime», c'était lui,
l'autre, qui les disait, qui baisait ses doigts, c'était lui qui
serrait sa poitrine comme tout à l'heure dans le coupé, c'était lui
qui jetait sur ses lèvres ces caresses victorieuses, c'était lui
qu'elle étreignait, qu'elle enlaçait, qu'elle appelait de tout l'élan
de son coeur, de toute l'ardeur exaspérée de son corps.
Quand elle s'éveilla de ce songe, elle poussa un cri épouvantable.
Le capitaine Fracasse, à genoux près d'elle, la remerciait
passionnément en couvrant de baisers ses cheveux dénoués. Elle cria:
«Allez-vous-en, allez-vous-en, allez-vous-en!»
Et comme il ne comprenait pas et cherchait à ressaisir sa taille, elle
se tordit en bégayant: «Vous êtes infâme, je vous hais, vous m'avez
volée, allez-vous-en.»
Il se releva, abasourdi, prit son chapeau et s'en alla.
Le lendemain, elle retournait au Val de Ciré. Son mari, surpris, lui
reprocha ce coup de tête. «Je ne pouvais plus vivre loin de toi»,
dit-elle.
Il la trouva changée de caractère, plus triste qu'autrefois; et
quand il lui demandait: «Qu'as-tu donc? Tu sembles malheureuse. Que
désires-tu?» Elle répondait: «Rien. Il n'y a que les rêves de bons
dans la vie.»
Mouton Fidèle vint la voir l'été suivant.
Elle le reçut sans trouble et sans regrets, comprenant soudain qu'elle
ne l'avait jamais aimé qu'en un songe dont Paul Péronel l'avait
brutalement réveillée.
Mais le jeune homme, qui l'adorait toujours, pensait en s'en
retournant: «Les femmes sont vraiment bien bizarres, compliquées et
inexplicables.»