Elle prit un air fâché.--«Oh non, très bon.
--Mais tu ne l'aimes pas, toi?»
Elle me fixa avec ses larges yeux étonnés.
«Si, je l'aime beaucoup, au contraire, beaucoup, beaucoup, mais pas
tant que toi, mon coeurrr,»
Je ne comprenais plus du tout, et comme je cherchais à deviner, elle
appuya sur ma bouche une de ces caresses dont elle connaissait le
pouvoir, puis elle murmura:--«Tu viendrras, dis?»
Je résistai cependant. Alors elle s'habilla tout de suite et s'en
alla.
Elle fut huit jours sans se montrer. Le neuvième jour elle
reparut, s'arrêta gravement sur le seuil de ma chambre et
demanda:--«Viendras-tu ce soir dorrrmirrr chez moi? Si tu ne viens
pas, je m'en vais.»
Huit jours, c'est long, mon ami, et, en Afrique, ces huit jours-là
valaient bien un mois: Je criai:--«Oui» et j'ouvris les bras. Elle s'y
jeta.
Elle m'attendit, à la nuit, dans une rue voisine, et me guida.
Ils habitaient près du port une petite maison basse. Je traversai
d'abord une cuisine où le ménage prenait ses repas, et je pénétrai
dans la chambre blanchie à la chaux, propre, avec des photographies
de parents le long des murs et des fleurs de papier sous des globes.
Marroca semblait folle de joie; elle sautait, répétant:--«Te voilà
chez nous, te voilà chez toi.»
J'agis, en effet, comme chez moi.
J'étais un peu gêné, je l'avoue, même inquiet. Comme j'hésitais, dans
cette demeure inconnue, à me séparer de certain vêtement sans lequel
un homme surpris devient aussi gauche que ridicule, et incapable de
toute action, elle me l'arracha de force et l'emporta dans la pièce
voisine, avec toutes mes autres hardes.
Je repris enfin mon assurance et je le lui prouvai de tout mon
pouvoir, si bien qu'au bout de deux heures nous ne songions guère
encore au repos, quand des coups violents frappés soudain contre
la porte nous firent tressaillir; et une voix forte d'homme
cria:--«Marroca, c'est moi.»
Elle fit un bond:--«Mon mari! Vite, cache-toi sous le lit.»
Je cherchais éperdument mon pantalon; mais elle me poussa,
haletante:--«Va donc, va donc.»
Je m'étendis à plat ventre et me glissai sans murmurer sous ce lit,
sur lequel j'étais si bien.
Alors elle passa dans la cuisine. Je l'entendis ouvrir une armoire,
la fermer, puis elle revint, apportant un objet que je n'aperçus pas,
mais qu'elle posa vivement quelque part; et, comme son mari perdait
patience, elle répondit d'un voix forte et calme:--«Je ne trrrouve pas
les allumettes;» puis soudain:--«Les voilà, je t'ouvrrre.»; Et elle
ouvrit.
L'homme entra. Je ne vis que ses pieds, des pieds énormes. Si le reste
se trouvait en proportion, il devait être un colosse.
J'entendis des baisers, une tape sur de la chair nue, un rire; puis il
dit avec un accent marseillais:--«Zé oublié ma bourse, té, il a fallu
revenir. Autrement, je crois que tu dormais de bon coeur.» Il alla,
vers la commode, chercha longtemps ce qu'il lui fallait; puis Marroca
s'étant étendue sur le lit comme accablée de fatigue, il revint à
elle, et sans doute il essayait de la caresser, car elle lui envoya,
en phrases irritées, une mitraille d'_r_ furieux.
Les pieds étaient si près de moi qu'une envie folle, stupide,
inexplicable, me saisit de les toucher tout doucement. Je me retins.
Comme il ne réussissait pas en ses projets, il se vexa.--«Tu es bien
méçante aujourd'hui», dit-il. Mais il en prit son parti.--«Adieu,
petite.» Un nouveau baiser sonna; puis les gros pieds se retournèrent,
me firent voir leurs clous en s'éloignant, passèrent dans la pièce
voisine; et la porte de la rue se referma.
J'étais sauvé!
Je sortis lentement de ma retraite, humble et piteux, et tandis que
Marroca, toujours nue, dansait une gigue autour de moi en riant aux
éclats et battant des mains, je me laissai tomber lourdement sur une
chaise. Mais je me relevai d'un bond; une chose froide gisait sous
moi, et comme je n'étais pas plus vêtu que ma complice, le contact
m'avait saisi. Je me retournai.
Je venais de m'asseoir sur une petite hachette à fendre le bois,
aiguisée comme un couteau. Comment était-elle venue à cette place! Je
ne l'avais pas aperçue en entrant.
Marroca, voyant mon sursaut, étouffait de gaîté, poussait des cris,
toussait, les deux mains sur son ventre.
Je trouvai cette joie déplacée, inconvenante. Nous avions joué notre
vie stupidement; j'en avais encore froid dans le dos, et ces rires
fous me blessaient un peu.
«Et si ton mari m'avait vu», lui demandai-je.
Elle répondit:--«Pas de danger.
--Comment! pas de danger. Elle est raide celle-là! Il lui suffisait de
se baisser pour me trouver.»
Elle ne riait plus; elle souriait seulement en me regardant de ses
grands yeux fixes, où germaient de nouveaux désirs.
«Il ne se serait pas baissé.»
J'insistai.--«Par exemple! S'il avait seulement laissé tomber son
chapeau, il aurait bien fallu le ramasser, alors... j'étais propre,
moi, dans ce costume.»
Elle posa sur mes épaules ses bras ronds et vigoureux, et, baissant
le ton, comme si elle m'eût dit:--«Je t'adorrre», elle
murmura:--«Alorrrs, il ne se serait pas relevé.»
Je ne comprenais point:
«Pourquoi ça?»
Elle cligna de l'oeil avec malice, allongea sa main vers la chaise où
je venais de m'asseoir; et son doigt tendu, le pli de sa joue, ses
lèvres entr'ouvertes, ses dents pointues, claires et féroces, tout
cela me montrait la petite hachette à fendre le bois, dont le
tranchant aigu luisait.
Elle fit le geste de la prendre; puis, m'attirant du bras gauche
tout contre elle, serrant sa hanche à la mienne, du bras droit elle
esquissa le mouvement qui décapite un homme à genoux!...
Et voilà, mon cher, comment on comprend ici les devoirs conjugaux,
l'amour et l'hospitalité!