La première personne qu'aperçut Tony fut la grincheuse Babet, qui le
regarda de travers.
--Ah! vous voilà enfin, vous, le beau seigneur grommela-t-elle. Peste!
depuis que vous êtes dans les grandeurs, vous devenez rare. Morguenne,
vous n'étiez pas si fier autrefois...
--C'est bon, c'est bon, ma brave Babet,--dit le jeune homme, habitué aux
humeurs farouches de la digne femme,--où est mame Toinon?
--Mame Toinon, elle vous attend, la pauvre chère âme... Elle vous attend
même depuis bien des jours...
Il entra. Quelle ne fut pas sa surprise en voyant mame Toinon assise,
brodant de ses mains les rideaux d'un berceau!
Elle se leva à son approche. Il la regarda et comprit.
--Toinon, dit-il timidement, c'est moi; me pardonnerez-vous?
--Vous pardonner? dit la pauvre femme, avec un triste sourire. Qu'ai-je
à vous pardonner, Tony?
--J'ai été longtemps sans venir... mais, lorsque je vous aurai
expliqué...
--N'expliquez rien, mon ami. Je ne vous attendais plus... Je vous
remercie de venir me prouver que vous ne m'avez pas oubliée...
--Oh! non, jamais!...
--Toute ma vie je vous bénirai de ce bon mouvement...
--Écoutez... s'écria le jeune officier, écoute, Toinon!... car nous ne
nous disions pas _vous_, il y a quelques mois, et je ne sais pourquoi ce
ton de froideur s'est mis entre nous. Toinon, ma bonne Toinon, tu vas
être mère... mère d'un fils qui m'appartient... Eh bien, je suis riche,
immensément riche... Le pauvre baron de Chartille, en mourant, m'a fait
son héritier... Marions-nous!...
Mais la jeune femme secoua la tête.
--Jamais, dit-elle doucement, jamais, Tony. Est-ce qu'une pauvre femme
comme moi épouse un gentil fils de seigneur comme toi? Vois comme tout
te sourit... Je ne voudrais point enrayer ta carrière... Va, n'aie aucun
remords, je ne t'en veux point; au contraire, je te suis profondément
reconnaissante de ce que tu viens de dire là. Je ne te demande qu'une
faveur, qu'une grâce, laisse-moi ton enfant...
--Mon enfant?...
--Je l'élèverai noblement, je te le jure... je le ferai digne de toi...
mais je veux l'élever, comme je t'ai élevé toi-même, et le garder
jusqu'à l'âge où la vie commence... Je te le donnerai alors et je te
promets que je m'y prendrai de façon qu'il nous estime et nous aime l'un
et l'autre.
Tony hésitait. Le sacrifice de la jeune femme, perdant ainsi sa
réputation, lui paraissait si grand qu'il n'osait le lui laisser
accomplir. À la fin, vaincu par son air suppliant:
--Puisque tu le veux, dit-il, puisque tu en fais la condition de ton
bonheur... soit, garde-le donc, cet enfant! Mais permets-moi toujours de
me rappeler que je suis son père!
Et il se retira, pensif et morne.
--Allons, dit-il, puisque tout le monde le veut, je n'aurai donc plus
qu'une maîtresse, qu'un amour: la France!... Jusqu'à ce que Bavette
change d'idée... ne put-il s'empêcher de penser en retrouvant un
sourire.
Et Goliath?
Attablé chaque jour, soit à la cantine des gardes-françaises, soit au
cabaret de maman Nicolo, pour qui il a toujours conservé un faible, le
petit homme, la bourse gonflée, paye à boire, non seulement à ses amis,
Pivoine, La Rose et le Normand, mais encore à tous les autres gardes qui
veulent bien l'honorer de leur amitié, et nous devons dire qu'ils sont
nombreux.
Toutefois, le plus assidu de ses commensaux est sans contredit le
sergent Pivoine, qui s'est épris d'une véritable amitié pour le nabot,
auquel il a persuadé d'apprendre l'escrime, dans l'espérance que «cela
le fera grandir».
Après chaque séance, ils vident bouteille sur bouteille, et Goliath dit
à Pivoine:
--Buvons... Le vin éclaircit les idées. C'est par le vin que j'ai tout
trouvé... Si le Maurevailles n'ose pas revenir en France, c'est parce
qu'il me connaît trop bien. En buvant toujours, je trouverai un de ces
soirs... le moyen de marier au plus tôt notre brave officier avec la
fille de maman Nicolo, dont le vin est si bon.
--Amen, répond Pivoine de sa voix étranglée[1].