Cependant on n'en avait pas fini avec les événements de cette terrible
nuit. Il fallait maintenant trouver moyen de raconter d'une façon
plausible la mort des trois victimes.
Pour le baron de Chartille et pour Réjane, la fable était toute faite:
Profitant de l'embarras que causait dans l'hôtel l'accouchement de
la marquise, des voleurs s'y étaient introduits. Le baron avait
imprudemment couru seul après eux et avait été assassiné. Réjane,
attirée par le bruit, s'était penchée à sa fenêtre, puis, épouvantée,
avait perdu l'équilibre et était tombée dans le jardin.
Cela allait donc très bien. Mais Lacy?
Vilers et Tony se concertèrent et, d'un avis commun, se rendirent de
grand matin chez M. de Marville, le lieutenant de police.
Celui-ci savait déjà par ses exempts une grande partie des événements
de la nuit. Il s'attendait donc à cette visite. Après les premiers
compliments, Vilers dut lui expliquer sa réapparition.
C'était, du reste, bien facile.
Prévoyant de nouvelles trahisons de la part des Hommes Rouges, Vilers,
profitant de ce qu'on le croyait mort, s'était caché pour mieux les
surveiller. Il s'était mis à les suivre pas à pas, revêtant cent
déguisements pour pouvoir chaque jour les voir sans être reconnu. Tantôt
paysan, tantôt soldat, quittant la casaque de mousquetaire pour revêtir
la pelisse du hussard, laissant l'habit galonné pour le sarreau de
toile, il ne les avait pas abandonnés un seul jour. Il était là quand le
baron de Chartille avait tué Lavenay; il était à deux pas des exempts,
sur la route de Vincennes, prêt à intervenir, dans le cas d'une attaque
de vive force. Il était là quand Maurevailles et Lacy s'étaient
querellés, et c'était grâce à des lambeaux de leur conversation saisis
de distance en distance, qu'il avait pu arriver à temps pour jouer ce
rôle si providentiel.
--Et maintenant, dit-il à M. de Marville, nous avons de nouveau recours
à votre aide qui ne nous a jamais fait défaut pour couvrir d'un éternel
secret tous les événements de cette affreuse nuit.
--Ma foi, dit le lieutenant de police en réfléchissant, votre histoire,
quant au baron et à mademoiselle Réjane, me semble admirablement trouvée
et je ne vois pas pourquoi, au nombre des victimes assassinées par les
bandits inconnus, vous ne joindriez pas M. de Lacy, _venu au secours de
son ami, le vieux baron_.
--Ce serait à merveille, objecta le marquis, mais Maurevailles?...
--Croyez-vous donc que ce misérable osera reparaître?
--Qui sait? Avec son audace habituelle, il est capable d'avoir été déjà
trouver le colonel duc de Biron, qui ne sait rien des événements passés,
et de lui avoir raconté à sa façon tout ce qui est arrivé...
--Songez que ce sont des gardes-françaises qui ont tué Lacy, leur
officier, et que, quoi que nous puissions faire en leur faveur, il y va
pour eux du conseil de guerre...
--S'il osait les accuser, s'écria impétueusement Tony, je lui passerais
mon épée au travers du corps!...
--Et vous subiriez également le conseil de guerre, car Maurevailles est
capitaine et vous n'êtes que lieutenant. Non, mon cher Tony, ne songeons
point aux moyens violents. Nous n'avons plus là pour nous comprendre et
nous protéger le bon marquis de Langevin. M. de Biron est féroce en ce
qui concerne la hiérarchie et ne vous pardonnerait pas ce duel avec
votre supérieur.
--Que faire alors? dit Tony avec découragement.
--Attendez donc, fit le lieutenant de police qui frappa sur son timbre.
La bonne figure de M. de La Rivière se montra.
--La Rivière, dit M. de Marville, vous savez de quoi nous nous
occupons?...
L'exempt sourit avec satisfaction et fit un signe affirmatif.
--Eh bien, il faudrait tâcher de savoir où est en ce moment et ce que
fait M. de Maurevailles.
La Rivière se mit à rire en se frottant les mains.
--Si monseigneur y tient absolument, dit-il, on fera son possible
pour le satisfaire; mais ce sera dur, car, au train dont il va, M. de
Maurevailles ne sera pas facile à rejoindre...
--Que voulez-vous dire? s'écrièrent à la fois le lieutenant de police,
Vilers et Tony.
--Que, vers quatre heures du matin, le chevalier a été vu, à cheval,
galopant sur la route d'Allemagne, et qu'il y a tout lieu de croire
qu'il quitte la France et qu'on ne le reverra plus car, chez lui, il a
fait maison nette avant de s'en aller.
--Tout va parfaitement alors, dit M. de Marville, et j'ai, ma foi, bien
envie de charger le fugitif de tous les crimes dont il est, en réalité,
la cause... En tout cas, vos soldats n'ont rien à craindre; Maurevailles
ne les accusera pas...
Vilers et Tony remercièrent avec effusion le lieutenant général et
se retirèrent pour aller à l'hôtel, où un triste et pieux devoir les
réclamait.
Le brave et bon baron de Chartille, en effet, avait fait à Vilers et à
Tony, alors qu'il les croyait morts, un trop beau service, pour qu'ils
ne lui rendissent pas le même honneur.
Le corps du baron, placé sur un char funèbre, fut traîné par quatre
chevaux jusqu'à Saint-Germain où ses ancêtres étaient enterrés.
Le même jour, on enleva de l'hôtel le corps de Réjane, qui fut porté à
l'église Saint-Louis.
On s'arrangea de façon à ce qu'aucun bruit des cérémonies ne vint
troubler la marquise dans sa chambre d'accouchée. Aux questions qu'elle
fit au sujet de sa soeur, on répondit que Réjane était fort souffrante
et ne pouvait descendre de sa chambre. Vilers, d'ailleurs, était là et
son absence avait été assez longue et assez douloureuse pour que le
bonheur de le revoir fît un peu oublier tout le reste à sa femme.
Ce ne fut que lorsqu'il y eut impossibilité absolue d'empêcher la
marquise de monter qu'on dut lui avouer la vérité; Ce fut pour elle une
révélation bien douloureuse; mais toute douleur ne s'éteint-elle pas
entre un enfant qui grandit et un mari retrouvé?...
Tony, qui venait chaque jour à l'hôtel de Vilers, trouva un moyen
excellent d'y remplir en partie le vide fait par la mort de Réjane. Il
amena à Mme de Vilers celle qui déjà lui avait prodigué ses consolations
en une bien grave circonstance, Bavette, la fille de maman Nicolo.
Pendant ce temps-là, Pivoine, le Normand et La Rose, qui d'abord, malgré
la protection du marquis de Vilers et de M. de Marville, avaient eu
grand'peur que la vérité ne fût connue du duc de Biron et qu'on ne leur
fît payer cher, à eux pauvres diables, leur expédition nocturne contre
Lacy, complètement rassurés maintenant, passaient gaiement leurs
journées, grâce aux libéralités de Tony, qui ne leur ménageait pas l'or
que lui avait laissé le pauvre baron.
C'est que Tony était riche, en effet. La Providence, qui n'avait pas
donné au marquis de Langevin le temps de laisser sa fortune à son
petit-fils, avait réparé cet oubli en inspirant cette pensée au baron de
Chartille.
Notre ami Tony possédait bel et bien quatorze beaux millions au soleil,
sans compter le château de Saint-Germain. Il ne tenait qu'à lui de
devenir un personnage; il eût pu vivre en grand seigneur, quitter le
service, s'anoblir en achetant «une savonnette à vilain» comme on disait
alors. Mais il se souciait bien de tout cela! Non! Le régiment, c'était
sa famille; il ne voulait d'autre nom, d'autres titres que ceux qu'il
avait conquis; il n'était ni marquis, ni comte, il était «le lieutenant
Tony» et cela lui suffisait. Deux choses seulement troublaient sa
tranquillité.
D'abord le souvenir de Maurevailles, auquel il avait voué une haine sans
borne. Quand ce nom, par hasard, était prononcé à l'hôtel de Vilers, le
marquis et Tony mettaient tous deux à la fois la main sur la garde de
leur épée.
--Ce misérable, s'écriait Vilers, nous a volé sa mort. Ah! qu'il
revienne, je n'ai plus que lui pour adversaire, et le ciel est de mon
côté.
--Non pas, disait Tony, vous n'avez pas le droit de le tuer. Il
m'appartient. J'ai à venger la mort du baron de Chartille...
Un autre souvenir aussi tenait au coeur de Tony, mais celui-là, il le
gardait pour lui: c'était celui de Bavette.
Il revoyait souvent la jeune fille à l'hôtel de Vilers et son amour se
ravivait de plus en plus.
Seulement, depuis la façon dont Tony avait baissé les yeux devant elle
en entrant chez maman Nicolo, le jour de sa réapparition, la jeune fille
avait un serpent dans le coeur, et de son côté Tony, honteux de ce qu'il
avait fait, n'osait plus reprendre les douces causeries d'autrefois.
Il lui fallait cependant ou renoncer à elle--et il n'en avait pas le
courage--ou en finir avec cette situation en la demandant en mariage à
maman Nicolo. C'est ce qu'il n'hésita pas à faire.
Maman Nicolo bondit de joie, mais l'envoya à l'hôtel de Vilers vers
Bavette qui, digne et fière:
--Monsieur Tony, dit-elle, vous savez bien que vous n'avez plus le droit
de m'aimer!
Pour tous, ces paroles se rapportaient à la différence de position qu'il
y avait entre Tony, officier et riche, et la fille d'une vivandière.
Mais notre héros seul en comprit le véritable sens, car il mit la main
sur son coeur en murmurant:
--C'est vrai... elle a raison!...
Il venait de penser à la pauvre Toinon, chez qui s'achèvera cette
histoire, de même qu'elle y a commencé.
Si depuis longtemps nous ne parlions plus de mame Toinon, c'est qu'on ne
la voyait plus guère. La pauvre délaissée se cachait en effet, et elle
avait pour cela de bonnes raisons.
Tony, repoussé si dignement par Bavette, se souvint qu'il avait une
consolatrice toute naturelle et toute trouvée, une amie qui saurait
mettre le meilleur baume sur son coeur.
Il courut rue des Jeux-Neufs.
Nous devons avouer que sa vie ayant été fort remplie dans ces dernières
semaines, il y avait longtemps qu'il n'avait fait de visite à son
ancienne protectrice. Mais il la savait si bonne qu'il ne doutait pas
d'obtenir son pardon, surtout en lui racontant tout.
Il accourut donc vite à la maison où il avait passé son enfance.
Il fut bien surpris, en tournant le coin de la rue, de voir toutes les
fenêtres fermées.
Il entra cependant.