Voyons maintenant ce qui se passait au dehors.
Quel était donc l'homme au manteau rouge, à qui la pauvre Réjane avait
remis l'enfant, et qui, aussitôt après, avait été arrêté par Goliath et
sa troupe?
En voyant tomber entre ses mains l'inconnu qu'il surveillait depuis si
longtemps, le nain s'était trouvé pris d'une joie immodérée.
La capture de l'enfant, sauvé, croyait-il, d'un grand danger, avait
encore augmenté son contentement.
--Il n'y a que moi, il n'y a que moi, répétait-il en se frottant les
mains. Je trouve tout, je sauve tout! Les autres ne me viennent pas à la
cheville!
Pendant ce temps, l'Homme Rouge, solidement tenu par deux exempts,
était conduit aux _Armes de Bretagne_, qui étaient devenues le quartier
général.
Pour être plus libre, on avait (_de par le roi_, s'il vous plaît!) prié
l'hôte d'aller se reposer et on avait laissé le soin du service à un
jeune garçon à mine niaise et à cheveux rouges, qui répondait au nom
harmonieux de Barrabas.
Barrabas, déjà fort ébahi du spectacle, tout nouveau pour lui, auquel il
assistait, laissa tomber à terre le broc de vin qu'il tenait à la main,
en voyant arriver un homme à manteau rouge ayant toute la mine d'un
seigneur et conduit par deux exempts, derrière lesquels un troisième
estafier portait avec toute la délicatesse possible un enfant
nouveau-né.
--Seigneur Dieu! murmura le pauvre garçon, qu'est-ce que cela veut dire?
--Barrabas, tiens ta langue et ne gaspille pas le vin de ton patron!
s'écria le nain avec arrogance. Allons, mon garçon, ouvre-nous la grande
salle et tourne les talons!
Barrabas obéit; on entra dans la grande salle.
L'homme au manteau rouge regarda autour de lui d'un air méfiant.
--Pourquoi me conduisez-vous ici? demanda-t-il aux exempts qui le
tenaient.
--Ce sont nos ordres.
--Eh bien, moi, dit l'homme avec hauteur, je vous donne celui de me
conduire tout de suite à votre chef.
Ils haussèrent les épaules en gens habitués à pareilles choses et ne
répondirent pas.
L'homme au manteau rouge frappa du pied avec impatience.
À ce bruit, l'enfant poussa un vagissement plaintif. Le prisonnier
tressaillit et jeta un regard plein d'amour vers la faible créature que
l'homme de police berçait dans ses bras avec une tendre gaucherie.
--Vous êtes père, monsieur? demanda-t-il avec douleur.
--Oui, dit l'exempt avec un sourire.
--Alors, au nom de vos enfants, je vous conjure d'avoir bien soin de
celui-ci. Voulez-vous me permettre de l'embrasser?
Il avait la voix tremblante en demandant cela. Le policier, ému,
interrogea Goliath du regard. Celui-ci secoua la tête.
--Il veut l'étrangler, peut-être, se dit-il.
L'homme au manteau rouge n'insista pas, mais son regard, plein d'une
tendresse inquiète, se porta de nouveau vers l'enfant.
Goliath surprit ce regard.
--Il n'a pourtant pas la figure d'un mangeur d'enfants, celui-là!... se
dit-il en se grattant la tête. Qui diable peut-il être? Je connaissais
Lavenay, je connais Lacy, je connais Maurevailles... Auraient-ils fait
une nouvelle recrue?...
L'enfant pleura de nouveau. L'Homme Rouge eut un mouvement instinctif
pour s'élancer vers lui. Les deux exempts qui le gardaient laissèrent
retomber leurs mains sur ses épaules.
--Oh! il est inutile de me si bien garder, dit-il avec un sourire
triste, je ne songe pas à m'enfuir. Seulement, je regrette le temps
qu'on perd en ce moment.
--Chacun a ses petites affaires, dit Goliath avec un sérieux qui
contrastait avec son visage, et je crois qu'il s'en fait de grosses ce
soir...
L'Homme Rouge le regarda avec surprise et retomba dans son
impassibilité.
Le nain se remit à songer.
--En tout cas, se disait-il, celui-là n'a pas été recruté dans les
gardes-françaises. J'y connais tout le monde et je n'ai jamais vu sa
figure.
Mais pourquoi a-t-il un manteau rouge? Il n'y avait en dehors des trois
que je connais que....
--Barrabas! s'interrompit-il en frappant tout à coup du poing sur la
table, Barrabas, larron, suppôt d'enfer! un broc de ton meilleur vin!
Barrabas, de plus en plus étourdi, s'empressa d'obéir.
--Il faut boire, marmottait le nain en vidant son verre. C'est comme
cela que je trouve tout, moi, et il faut que je trouve qui est cet
homme!... Ah! der Teufel! c'est cela qui serait drôle si, cette fois,
j'avais mis la main sur la trouvaille des trouvailles! Eh! parbleu oui!
L'air mystérieux... cette tendresse... le manteau... Barrabas! deux
brocs, trois brocs, dix brocs, mon fils!... et dépêchons-nous, nous
sommes ici en noble compagnie!... Me ferez-vous l'honneur de boire avec
moi, monsieur le marquis?
En disant cela, Goliath regardait fixement l'homme au manteau rouge.
Celui-ci tressaillit.
--Est-ce à moi, dit-il, que?... Tu me connais donc?
--Eh! eh! cela dépend... Il y a marquis et marquis. Je vais vous dire,
moi, je suis franc. Il y a des marquis que je déteste; il y en a que
j'aime bien, comme par exemple celui dont l'hôtel est là, tout près de
nous, et où il y a même une pauvre marquise qui s'ennuie bien sur son
lit d'accouchée...
--Que tu dises vrai ou que tu mentes, peu m'importe! je n'ai plus rien à
cacher à l'heure qu'il est. Je suis le marquis de Vilers!
Comment cela se fit, nous ne saurions le dire: mais au-dessus des
brocs passa, comme s'il eût été lancé par un invisible tremplin,
l'irrespectueux Goliath, qui vint tomber, les jambes et bras ouverts,
contre la poitrine du marquis, qu'il embrassa dix fois avant que
celui-ci eût pu s'en défendre.
À la fin, Goliath tomba à terre aussi vite qu'il avait sauté au cou du
marquis.
--Vive la joie! s'écria-t-il, j'ai trouvé, j'ai trouvé... Décidément
j'ai tout trouvé...
Et s'adressant aux exempts:
--Allons, camarades, la besogne est faite. Venez avec moi. Vous,
monsieur le marquis, excusez ma joie impertinente; mais quand vous
saurez qui je suis... On vous parlera de moi, allez!... Monsieur le
marquis, reprenez votre cher enfant, que ce grand dadais-là porte
cependant comme une mère nourrice. Venez à l'hôtel. On nous attend... À
l'hôtel!
Il gambadait en disant cela. Le marquis étonné, mais voyant bien, à la
joie du petit homme, qu'il avait affaire à un ami, prit l'enfant dans
ses bras, l'abrita sous son manteau et se mit en marche avec les
exempts.
Mais, à l'hôtel, un triste spectacle les attendait.
La mort de Réjane venait d'y causer une douloureuse stupéfaction. Les
domestiques étaient terrifiés par tout ce qui venait de se passer. Ce
fut à peine si, malgré la présence de Goliath, on fit attention aux
nouveaux arrivants. Mais le nain avait la conscience de l'importance de
sa découverte.
--Où est en ce moment le baron de Chartille? demanda-t-il en élevant la
voix.
Les valets se regardèrent avec embarras.
--Ah ça! est-ce que vous ne m'entendez pas, ou bien êtes-vous muets?
s'écria Goliath.
--Le baron?... dit avec hésitation un des valets... le baron?... Il est
mort!...
--Mort, mon maître! s'écria le nain.
--Mort, Chartille! répéta Vilers.
--Miséricorde! monsieur le marquis qui reparaît!... dit une des
suivantes en reconnaissant Vilers.
--Mais, comment est-il mort?... Voyons, parlez! parlez! dit le marquis
avec impatience.
--Assassiné, dans les jardins!...
--Oh! courons, courons!
L'arrivée du marquis avait porté le comble au désarroi de l'hôtel.
L'enfant enlevé, le prétendu ravisseur exécuté dans le jardin, après
une chasse folle, Réjane mourant près de lui, le baron de Chartille
assassiné, enfin le marquis de Vilers reparaissant avec l'enfant: tout
cela faisait perdre la tête aux braves gens, qui se croyaient le jouet
d'un cauchemar.
La nouvelle du retour du marquis se répandit rapidement. Le vieux Joseph
arriva, pâle d'émotion.
--Ah! mon bon maître, quelle joie après tant de chagrins!... Cette
pauvre mademoiselle, ce pauvre monsieur le baron!... Mon Dieu! mon
Dieu!... Il faut bien que vous reveniez pour nous empêcher de mourir de
désespoir... Venez, venez vite... Ah! que madame va être heureuse!...
Mais, avant d'être époux, Vilers se montra ami fidèle.
--Conduis-moi d'abord, dit-il, auprès du cadavre du baron.
Joseph obéit et le marquis se rendit auprès du corps inanimé de celui
qui, en son absence, avait été le vaillant défenseur de sa famille.
Il plia le genou et déposa un baiser sur le front pâle du mort. Puis il
se releva.
Si pénible qu'eût été la mort du baron et celle de Réjane, le retour du
marquis bien portant et ramenant l'enfant, dont on avait voulu se faire
une arme contre sa femme, avait amoindri cette double douleur. La
figure grimaçante de notre ami Goliath pouvait seule se prêter à la
reproduction des pensées qui se partageaient son cerveau. Il pleurait
d'un oeil et riait de l'autre en disant:
--Ce pauvre baron, qui avait la main si largement ouverte... C'est égal,
j'ai trouvé le marquis, moi! Et cette malheureuse jeune fille, quelle
triste fin!... Ah! si j'avais été là! Mais je ne pouvais pas être en
double, hélas!... Moi, je sauvais l'enfant....
La difficulté, avec tout cela, était de prévenir la marquise du retour
de son mari... Si on eût écouté le nain et Joseph, on eût fait entrer
carrément le baron; ils prétendaient que le bonheur ne pouvait pas faire
de mal. Mais Vilers et Tony ne l'entendaient pas ainsi. Ils savaient
combien la marquise était impressionnable. Il fallait éviter une émotion
qui aurait pu la tuer.
Tony se chargea de la tentative.
Recommandant à tout le monde de bien se garder de parler du marquis, il
entra--son dévouement, qui avait presque fait de lui le frère d'Haydée,
lui en donnait le droit--dans la chambre de l'accouchée.
La marquise fut heureuse de le voir.
--Je venais, madame, lui dit-il, savoir si le bruit qui s'est fait cette
nuit autour de l'hôtel ne vous a pas épouvantée.
--Oh! monsieur Tony, vous ne me croiriez pas si je vous disais que je
n'ai rien entendu tant j'ai dormi!...
--Dormi!... est-ce possible?
--Oui, et j'ai fait un bien beau rêve. Imaginez-vous, mon bon ami, que
je rêvais qu'IL était là et pour toujours, cette fois...
Tony tressaillit. Haydée avait-elle donc eu un pressentiment?
Il saisit l'occasion au vol.
--Oh! madame, dit-il gaiement, ce n'est pas bien: vous voulez rire de
moi...
--Rire de vous? et comment?
--En me contant comme un rêve une réalité. Je sais bien que vous avez vu
le marquis; après une si longue absence, il était bien naturel que sa
première visite fût pour vous...
--Comment, sa visite? Serait-il donc vrai?... Il serait ici?...
--Puisque vous l'avez vu!...
--En rêve seulement, hélas!
--Ne vous moquez donc pas de moi!
--Tony, je vous jure que c'était un rêve.
--Et moi, je vous jure, madame, que c'était une réalité.
--Oh! mais, ne dites pas cela! Ne me donnez pas une fausse joie... Tony,
la désillusion, après, serait trop douloureuse...
--Eh! trompe-t-on une accouchée? Non, madame, je ne vous mens pas.
Peut-être, par une étrange erreur de l'imagination, avez-vous pris pour
une illusion la plus douce des vérités? Ce serait à donner envie à M. le
marquis de retourner où il était...
--Oh! ne dites pas cela.
--Alors, ne niez plus!... Vous deviez pourtant être heureuse?
--Pensez donc! Le revoir, juste au moment où je puis lui montrer mon
fils!...
--Qu'il aime bien déjà...
--Il le connaît donc?
--S'il le connaît? Chaque fois que l'enfant pleure, c'est le marquis qui
se lève et qui le berce... Comment pouviez-vous dire que c'était en
rêve que vous aviez revu votre époux? Il m'a dit lui-même que votre
conversation avait duré plus de trois heures...
--C'est vrai... Mon Dieu!... comment me suis-je trompée ainsi, dit la
jeune femme tout à fait convaincue. Mais lui, où est-il en ce moment?
Dort-il?
--Non, je crois l'entendre dans la chambre voisine... Il promène sans
doute son fils...
--Ah! dites, dites-lui vite de venir m'embrasser encore une fois.
Tony, tout à fait rassuré sur les conséquences de l'entrevue, s'élança
pour appeler le marquis. Mais celui-ci,--qui, ayant suivi toute la
conversation, de la pièce voisine, avait rapidement enlevé son manteau,
ses grosses bottes et son épée, et jeté son chapeau au loin,--arrivait,
vêtu comme on l'est chez soi. Surmontant l'émotion qui lui serrait la
gorge, il dit avec une gaieté factice:
--Vous embrasser? Une fois et dix fois, si vous le désirez, madame!
La marquise poussa un cri de joie et lui entoura le cou de ses deux
bras.
--Crois-tu, dit-elle en riant, que tout à l'heure encore, j'avais
cru que ton retour n'était qu'un rêve? Mais je ne m'abuserai plus
maintenant! Je suis heureuse, bien heureuse....
--Chère Haydée! disait Vilers, dont les yeux étaient humides d'émotion
et de bonheur.
--Repose-toi, mon ami. Il est tard. Va auprès de notre enfant... de ton
fils... car il est à toi. Tu en feras un beau et loyal soldat comme
toi... Il aura Tony pour modèle...
--Je ne saurais en effet lui en offrir un meilleur, dit le marquis en
tendant la main au jeune homme, tout rouge et tout confus de cet éloge.
--Maintenant, ami, je t'en prie, va te reposer... Moi, je vais reprendre
mes beaux rêves.
Vilers et Tony prirent congé de la marquise. Il n'y avait plus, de ce
côté-là, aucune imprudence à redouter.
Mais, au lieu de se reposer, le marquis voulut aller veiller auprès
du corps du baron de Chartille, et cela au grand désappointement des
gardes-françaises qui avaient espéré savoir comment le marquis, échappé
à la mort, était arrivé si justement à temps pour sauver son fils.