Tony, le baron, et les autres témoins de cette catastrophe étaient
d'abord restés atterrés, puis s'étaient hâtés de porter secours à
Réjane, mais tous leurs soins furent inutiles. La pauvre jeune fille
était morte et bien morte.
--Quel épouvantable accident! dit Tony.
Le vieux baron, tout ému, réfléchissait.
--Un accident?... non, répondit-il. Dites plutôt une mort volontaire, de
laquelle nous avons notre part de responsabilité. Nous n'avons pas songé
à la présence de cette enfant, quand nous avons choisi cet endroit si
rapproché de l'hôtel pour juger et condamner cet homme qu'à son costume
elle a dû prendre pour Maurevailles qu'elle aime... Eh! mais, j'y songe!
mon Dieu! quelle idée terrible!... Si nous nous étions trompés?... Si
Lacy avait dit vrai!...
--Que voulez-vous dire? demanda Tony inquiet de ces exclamations.
--Que c'est Maurevailles qui venait ici depuis huit jours; que c'est
lui que vous avez entendu parler d'amour à cette pauvre enfant dont le
cadavre est là devant nous, et que, tandis que nous poursuivions Lacy,
qui, peut-être, était réellement venu dans une bonne intention, le
véritable séducteur nous échappait encore!...
--Oh! c'est impossible!
--C'est la vérité, je le sens maintenant. Mon Dieu! qu'avons-nous fait,
ou plutôt qu'ai-je fait? Car c'est moi qui seul ai tout conduit! Que la
responsabilité de ce malheur retombe sur ma tête! Fatale promptitude!
Pourvu que, pour combler la mesure, le bruit des coups de feu n'ait
pas épouvanté la marquise, déjà si éprouvée! Tony, courez. Que Joseph
arrange au plus vite une fable et cache soigneusement, surtout à la
malade, la mort de sa jeune soeur. Puis, enlevez le cadavre de la pauvre
Réjane... Quant à celui-ci, les valets s'en occuperont.
Et, pour nous, continuons notre chasse. C'est le plus coupable de tous
que nous allions laisser échapper. Et maintenant surtout, ajouta le
vieillard avec un éclair dans les yeux, j'ai un terrible compte à régler
avec lui.
Les recherches recommencèrent minutieuses à travers les buissons. Le
baron avait deviné juste. Pendant qu'on poursuivait Lacy, Maurevailles,
certain qu'on ne s'occupait pas de lui, avait brisé la porte du kiosque
et était sorti dans le jardin.
En arrivant au vieux kiosque, on retrouva ses traces; la porte était
arrachée et un lambeau de drap écarlate resté accroché à la rampe de
l'escalier rustique.
C'était bien un Homme Rouge qui avait passé par là.
Or, Lavenay reposait dans sa tombe en Hollande, Lacy gisait à l'autre
bout du jardin. C'était donc Maurevailles.
On l'aperçut d'ailleurs tout à coup sortant de la pénombre à deux cents
pas plus loin.
Tout le monde courut vers lui; mais il avait disparu. Ah! Maurevailles
connaissait bien les détours du parc. Il glissait comme une couleuvre
entre les massifs sombres, n'apparaissant qu'à de rares intervalles,
lorsqu'il lui fallait traverser des clairières ou des allées.
Vingt fois le baron et ses hommes le serrèrent de près et crurent
le tenir; vingt fois, il disparut comme un démon au moment où ils
étendaient les mains pour le prendre.
Si l'on eût osé tirer, le fugitif n'eût pas pu aller bien loin. Ne
fût-ce qu'au jugé, les gardes l'auraient eu vite atteint. Mais la
catastrophe récente avait rendu le baron prudent. Il ne voulait pas que
de nouvelles détonations vinssent porter à la marquise de Vilers un coup
peut-être mortel.
Aussi, vigoureux chasseur, devançait-il tout le monde, sondant les
buissons un à un, jurant de ne pas laisser un pouce de terrain sans le
fouiller afin de retrouver le Maurevailles.
Il venait de l'entrevoir, glissant le long d'une allée. Il y courut.
En arrivant, il interrogeait l'espace du regard, quand tout à coup les
gardes qui arrivaient le virent chanceler en poussant un cri de douleur.
Une épée lui avait troué le corps de part en part.
--Vous n'avez pas voulu vous battre avec moi, baron, dit une voix
railleuse que les gardes reconnurent pour celle de Maurevailles, eh
bien, je vous donne la mort des lâches... la mort par derrière.
Fous de colère, les braves gens oublièrent l'ordre qui leur avait été
donné, et tirèrent vers l'endroit d'où était partie la voix.
Mais les balles allèrent s'aplatir sur un gros arbre qui faisait le
centre du massif, et un ricanement sardonique répondit à la décharge.
Cette fois, le bandit s'échappait.
Aux coups de feu, pressentant un nouveau malheur, Tony accourait, après
avoir confié le corps de Réjane aux femmes de la marquise.
Il revenait prendre part à la lutte, venger Réjane, s'il en était encore
temps.
Hélas! il arriva juste pour recevoir les dernières volontés du baron.
En le voyant, M. de Chartille se souleva péniblement.
--Tony, dit-il, je vais mourir... Puisse ma mort suffire à expier celle
que j'ai causée sans le vouloir tout à l'heure! Je ne regrette point la
vie... j'ai assez vécu... Mais je regrette de ne pouvoir venger Réjane
et punir le véritable auteur de sa mort... Cette mission, Tony, je te la
confie, et pour cela... donne-moi mes tablettes, qui sont là... dans ma
poche... Merci... Apportez une torche, je n'y vois plus... Soutenez-moi
un peu...
Et, avec le stoïcisme dont il avait presque toujours fait preuve, le
baron se mit à lire tout haut, en écrivant:
--«Je lègue à Tony, lieutenant aux gardes-françaises, toute ma fortune,
pour en faire l'usage qu'il sait, ayant reçu mes volontés à ce sujet.
»Paris, ce 15 décembre 1746.
»ANTOINE, BARON DE CHARTILLE.»
--Et maintenant, dit-il, en tendant le papier à Tony, tu penseras aux
braves amis... qui nous ont servis... là-bas; à tous... n'est-ce pas?...
Tu n'oublieras pas le petit Goliath... Je lui ai promis... sa fortune...
En disant cela, le baron essaya de sourire, mais l'effort était
au-dessus de ses forces, et ce fut avec une contraction nerveuse de la
face qu'il râla:
--À boire... j'étouffe...
On s'empressa d'aller lui chercher un cordial. Un des laquais avait
couru avertir un médecin. Mais avant son arrivée, le baron s'affaiblit
de plus en plus, le docteur arriva, il secoua tristement la tête.
Le moribond surprit ce geste.
--C'est fini?... murmura-t-il... oui... adieu! La Rose, Pivoine,
le Normand, n'oubliez pas!... ni toi, Tony... la vengeance... la
vengeance...
Un flot de sang lui vint à la bouche.
Le baron de Chartille était mort...