Réjane, s'enfuyant tout émue, était arrivée à l'hôtel juste au moment où
l'enfant de Vilers naissait à la vie.
Effrayée de la poursuite dont elle venait d'être l'objet, terrifiée
de la rencontre de Lacy qu'elle croyait son mortel ennemi et dont la
présence dans le jardin, à pareille heure, justifiait les accusations
de Maurevailles, elle ne songeait qu'à s'emparer de cet enfant pour le
mettre en sûreté.
N'attendant pas la nourrice qui devait l'accompagner, elle profita du
moment où tout le monde s'empressait autour d'Haydée; elle saisit le
nouveau-né et s'enfuit avec lui.
Dans le jardin, le baron de Chartille, Tony et les gardes-françaises
marchaient, l'épée nue d'une main, une torche flamboyante de l'autre.
Réjane s'occupa surtout de les éviter, et, chargée de son précieux
fardeau, elle put, en suivant les murs tout autour du parc, arriver sans
encombre à la petite porte.
Ah, le coeur lui battait bien fort. Si Maurevailles n'avait pas eu le
temps de se sauver? Si l'enfant au salut duquel elle se dévouait allait
tomber entre les mains de son mortel ennemi?
Cependant il fallait se presser; les lueurs des torches se
rapprochaient. Dans quelques minutes, le baron et ses amis allaient
arriver près d'elle.
Elle se hasarda à frapper doucement à la petite porte.
Cette porte s'ouvrit à demi.
--Êtes-vous là? murmura faiblement Réjane.
--J'y suis, répondit une voix.
En même temps, sur le seuil, un homme apparût, enveloppé d'un manteau
rouge.
Réjane ne douta pas que ce ne fût Maurevailles; lui seul avait la clef
de cette porte.
Elle donna l'enfant et voulut s'enfuir, en rasant les maisons, comme
elle était venue.
Mais, à peine la porte fut-elle refermée, qu'un bruit la fit
tressaillir.
De l'autre côté de la petite porte, elle entendit le bruit des pas de
plusieurs hommes, un cri étouffé, puis un cliquetis d'épées.
Haletante, Réjane se colla contre la porte. Un homme était là, acculé
dans l'embrasure, se défendant contre plusieurs autres.
Maurevailles avait donc été attaqué au dehors!
Mais la lutte ne dura pas longtemps. Bientôt elle entendit plusieurs
voix s'écrier:
--Nous le tenons.
--Ce n'a pas été sans peine... --Ne lui faites pas de mal, mais ne le
laissez pas échapper cette fois! dit une voix grêle.
Il n'y avait pas à en douter. Maurevailles ne pouvant se défendre à son
aise, paralysé par l'enfant qu'il tenait dans ses bras et qu'il était
obligé de protéger de son corps, avait été arrêté par les gens du
dehors, probablement par des sbires de Lacy...
L'enfant était tombé entre les mains d'un traître!
Éperdue à cette pensée, Réjane s'enfuit comme une folle à travers le
jardin et courut se réfugier dans sa chambre au second étage de l'hôtel.
Mais, comme elle venait d'y arriver pantelante, folle de désespoir, dans
tout l'hôtel de Vilers un cri de désolation retentit:
--L'enfant a disparu, l'enfant a été enlevé!...
--Mort de ma vie! dit le vieux baron, ce bandit a accompli son crime! Il
est dans le jardin. Il nous le faut mort où vif!
Et la battue recommença plus ardente encore, sous les yeux de Réjane à
demi tuée.
Cependant elle se disait que si la malédiction de Dieu avait voulu que
l'enfant fût pris par les hommes de Lacy, au moins Maurevailles était
sauf. Elle avait entendu quelqu'un, qui devait être un chef, donner
l'ordre de l'épargner, de ne pas lui faire de mal...
--Maurevailles vivant, disait-elle, Maurevailles, connaissant les
projets de Lacy, déjouera ses menées et protégera ma soeur...
Mais tout à coup, dans le jardin, des cris de triomphe la terrifièrent.
--Par ici! par ici! criait Tony, nous le tenons.
--Ne le laissez pas échapper cette fois, répondait le baron. Il faut en
finir avec le tourmenteur de femmes.
A la lueur des torches flamboyantes, Réjane vit au loin l'homme au
manteau rouge serré de près par les gardes-françaises, tandis que Tony
et le baron se préparaient à lui couper la retraite.
--Ah! se dit la pauvre Réjane. C'est Maurevailles qui a pu échapper à
ses ennemis, et qui accourait nous prévenir de la perte de l'enfant! Il
va être victime de son dévouement.
Elle eut un mouvement pour courir se jeter entre lui et ses bourreaux.
Elle voulait embrasser les genoux du baron, lui avouer tout, justifier
son faux amant, proclamer qu'il était le plus noble des hommes...
Mais l'homme au manteau rouge avait fait un effort désespéré. Passant
entre Tony et le baron, non sans laisser à leurs épées des lambeaux de
sa chair, il s'enfuit du côté de l'hôtel.
--Ah! Dieu est juste, il s'échappe. Il va se réfugier ici! dit Réjane.
--Mort Dieu! je ne suis plus bon à rien! hurla le vieux baron avec
colère. Allons, Tony, vous qui êtes jeune, des jambes, morbleu! des
jambes!
La poursuite recommença de plus belle.
Ce n'était pas Maurevailles que le baron et les gardes-françaises
traquaient ainsi.
C'était Marc de Lacy.
On se rappelle que Marc, après avoir porté Maurevailles dans le kiosque,
avait cherché à se sauver et avait été obligé, par l'arrivée des
exempts, à se cacher. Les gardes l'avaient débusqué près du kiosque.
Il avait pu leur échapper au premier moment. Mais ils le serraient
de près et, la nouvelle de l'enlèvement de l'enfant les rendant plus
furieux encore, ils étaient décidés à l'avoir à tout prix.
Lacy s'enfuyant au hasard, à travers les allées, arriva bientôt
jusqu'auprès de l'hôtel, presque sous la fenêtre où se tenait Réjane.
Là, sa retraite lui était coupée une seconde fois.
--Misérable! s'écria Tony en arrivant le premier sur lui. Où est
l'enfant?
--L'enfant? dit Lacy surpris, car il était certain que Maurevailles,
enfermé par lui dans le vieux kiosque, n'avait pu accomplir le rapt.
--Oui, l'enfant de Vilers, que tu viens d'enlever. Rends-le, si tu tiens
à la vie.
--Sur mon salut éternel, je vous jure que je ne l'ai pas!
--Allons-donc! dit le baron de Chartille qui arrivait à son tour. Pas de
subterfuges, monsieur, vous vous êtes déjà joué de moi au camp devant
Namur; mais je vous ai montré qu'on ne se moquait pas de moi impunément.
Répondez catégoriquement: Qu'avez-vous fait de cet enfant?
Lacy était entouré complètement. La Rose, le Normand et Pivoine se
tenaient devant lui, menaçants. Le baron et Tony continuaient leurs
questions.
--Encore une fois, reprit M. de Chartille avec un calme glacial, qui
contrastait avec sa fougue de l'instant précédent, je vous somme de
répondre. Songez que vous vous êtes introduit ici la nuit, en escaladant
les murs, comme un assassin ou un voleur, et que nous pouvons, comme
tel, vous tuer sans crainte et sans pitié....
--Mais je ne sais rien! s'écria Lacy avec désespoir, je vous le jure.
J'étais venu, au contraire, pour empêcher ce rapt abominable....
--Toi! s'écria Tony emporté par la colère. Toi, tu serais venu pour nous
protéger. Mais, imposteur, infâme, tu oublies donc tout ton passé? Tu ne
te souviens donc ni du serment que tu avais fait de tuer M. de Vilers,
ni de ton odieuse tentative dans ce même jardin, où, pour la première
fois, nous nous trouvâmes face à face! Tu ne te rappelles pas qu'à
Blérancourt, dans les souterrains, nous nous sommes rencontrés de
nouveau, toi pour enlever la marquise, moi pour la défendre!... Tu ne
songes pas que si la marquise n'a pas auprès d'elle un époux pour la
protéger, c'est à toi qu'elle le doit. Tu as tout oublié, tout! jusqu'à
ta dernière attaque dans l'hôtel où les exempts du lieutenant de police
t'ont surpris comme un vulgaire bandit! Et quand aujourd'hui encore nous
te surprenons presque en flagrant délit, à deux pas de cette chambre
où une mère pleure son fils volé, quoi! tu aurais l'audace de nier,
assassin, bourreau d'enfants et de femmes sans défense?
--Taisez-vous, Tony, dit le baron, toujours avec le même calme solennel;
ne vous laissez pas emporter par la colère.... Des juges, car nous
sommes ici des juges, ne doivent pas insulter l'accusé, quelque coupable
qu'il puisse être.
--Sur la mémoire de ma mère, sur mon salut éternel, prononça Lacy d'une
voix ferme, je suis innocent du crime que vous m'imputez.
--Tu mens encore, dit Tony, on t'a vu venir ici chaque soir depuis huit
jours.
--Moi?
--Vous, monsieur, dit le baron, en faisant signe à Tony de le laisser
parler. Et voulez-vous que nous vous disions ce que vous êtes venu
faire? Parler d'amour à une pauvre enfant qui en aimait un autre... la
tromper, la séduire pour arriver à votre but: le rapt de ce soir!
Lacy ouvrait la bouche pour répondre. Sa justification était facile.
Maurevailles était encore là, dans le kiosque....
Mais livrer Maurevailles, c'était tuer Réjane, Réjane que lui, Marc de
Lacy, aimait de plus en plus, d'un amour sans espoir, d'un amour fatal.
Il se dit que sa vie était désormais sans but et que mieux valait mourir
tout de suite.... Il allait parler, il se tut.
--D'ailleurs, reprit M. de Chartille, apprenez ceci: quelle que soit la
personne à qui vous ayez remis l'enfant que vous avez volé, elle n'en
pourra faire un otage dont la vie réponde de la vôtre.... Les abords de
l'hôtel sont gardés et depuis longtemps cet enfant doit être repris par
les exempts....
Lacy continua à garder le silence.
--Et maintenant, s'écria Tony en se mettant en garde, c'est assez de
discours. Marc de Lacy, défends-toi, si tu as encore le coeur de tenir
une épée!...
--Encore une fois, vous avez tort, dit le baron qui écarta Tony de la
main. Cet homme, qui n'a même pas le triste courage d'avouer son crime,
ne mérite pas de recevoir la mort d'une loyale épée. Je vous ai dit que
nous étions ici un tribunal. Ce n'est pas pour rien que j'ai amené avec
moi ces braves soldats dont l'honneur doit couvrir le nom. Sergent
Pivoine, caporal La Rose, et vous, le Normand, je vous fais les juges
de cet homme. J'ai présenté l'accusation; j'ai donné à l'accusé la
possibilité de se défendre... A vous de prononcer l'arrêt!
Les trois soldats se regardèrent indécis. C'était une lourde
responsabilité qu'ils allaient assumer là sur leurs têtes.
Lacy, à tout prendre, était un officier. Il est vrai qu'en ce moment
on était sur un terrain neutre où il n'y avait plus ni officiers ni
soldats.
--Allons, assassinez-moi donc tout de suite et sans phrases, dit Lacy
avec une colère mal dissimulée. Aussi bien j'en ai assez de la vie.
Cette parodie de jugement est inutile.
--Ce n'est point une parodie, mais un jugement véritable.
Préféreriez-vous donc être livré au lieutenant de police, qui vous
ferait arracher vos épaulettes par le bourreau et vous enverrait ramer
sur les galères royales? Non, vous êtes soldat, je veux vous donner
cette dernière faveur d'être jugé par des soldats. Juges, à quoi
condamnez-vous cet homme?
--A mort, dit Pivoine dont le front s'était rembruni.
--A mort, dit également La Rose.
--A mort, répéta le Normand.
--La sentence est prononcée, monsieur, articula lentement le baron de
Chartille. Il ne nous reste plus qu'à vous dire de recommander votre âme
à Dieu. Avez-vous quelque dernière démarche, quelque commission suprême
à faire remplir? Je vous jure qu'elle sera loyalement et fidèlement
accomplie.
Lacy ne répondit pas.
--Allons, il faut en finir, le temps presse. A genoux, et faites votre
prière.
--Eh bien, non, s'écria Lacy en redressant la tête. Non, je ne
m'agenouillerai pas. Non, je ne mourrai pas ainsi, la honte au front...
Si, dans le passé, j'ai eu bien des reproches à me faire, aujourd'hui la
punition serait injuste, car je venais pour sauver la marquise. Tuez-moi
si vous voulez; je ne puis plus être heureux! Mais que mon sang retombe
sur vous, car je n'ai pas mérité cette mort!
Réjane, de sa fenêtre, examinait depuis le commencement cette scène,
cherchant à entendre ce qui se disait. Pour la première fois la voix de
Lacy monta jusqu'à elle.
Lacy parlait comme eût parlé Maurevailles à sa place: «Je venais pour
sauver la marquise,» disait-il. C'était ce que Maurevailles lui avait
dit quelques instants auparavant.
Ce dernier mot la convainquit davantage encore.
--Infâme! dit Tony, et Réjane?
--Réjane, ah! ne me parlez pas d'elle, s'écria Lacy avec une sombre
douleur. Vous m'accusez de l'avoir séduite, je l'aime de toutes les
forces de mon âme, mais jamais je ne lui ai même avoué cet amour....
--Ah! c'est trop de mensonges! fit Tony en faisant un signe aux gardes.
Les gardes abaissèrent rapidement leurs armes.
Trois coups de feu partirent. Lacy étendit les bras, tournoya sur
lui-même et vint rouler sur les cailloux.
Mais aux détonations répondit un cri terrible, et une femme tomba du
second étage, broyée aux pieds du baron.
Il se pencha et s'écria avec terreur:
--Réjane!
C'était Réjane, en effet, qui redevenue folle, folle de désespoir en
voyant tuer celui qu'elle prenait pour Maurevailles, s'était précipitée
par la fenêtre pour mourir avec lui, et était tombée près de lui, mêlant
son sang au sien.
Ainsi la mort réunissait à Lacy celle que vainement il avait tant aimée
dans la vie...