OÙ TOUS NOS PERSONNAGES S'APPRÊTENT À VEILLER

Il y avait une autre personne que les allées et les venues de

Maurevailles intriguaient vivement.

C'était Marc de Lacy.

Dans la scène du bois, il avait bien vu son ami donner un billet à

Réjane; mais, depuis, Maurevailles ne l'avait plus tenu au courant de

ses menées.

Lacy avait essayé de l'interroger. Le chevalier lui avait répondu:

--Laisse-moi faire. Nous touchons au but.

Et il n'avait pas voulu en dire davantage.

Si roué qu'il fût, Maurevailles était fort embarrassé vis-à-vis de Lacy.

Il n'osait lui dire ce qu'il avait fait et surtout lui avouer toutes les

calomnies qu'il avait racontées sur lui à Réjane.

En diverses circonstances dont nos lecteurs doivent se souvenir, il

avait pu remarquer que son ami était fort épris de la soeur de la

marquise.

--L'ami Marc, se disait-il, serait médiocrement flatté de connaître le

portrait que j'ai fait de lui à l'objet de son culte...

Certes, Lacy aurait mal pris la chose. Depuis qu'il avait revu Réjane à

Vincennes, il nageait positivement dans l'enthousiasme.

Aussi, ne sachant ce qui se tramait, excitait-il son ami à renoncer à

ses projets.

--Vilers n'a pas reparu, disait-il; tout fait présumer qu'il a été tué.

Lavenay a payé de sa vie son obéissance à notre pacte. Des quatre Hommes

Rouges, nous ne sommes plus que deux. Tu ne dois donc compte qu'à moi de

ton serment...

--Et à moi aussi, murmura Maurevailles.

--Eh bien, je t'en délie de grand coeur. Laissons les choses telles

qu'elles sont et ne luttons plus contre la destinée qui veut

s'accomplir... Évidemment la marquise restera fidèle à la mémoire de son

mari. Fais donc la paix avec elle; aide-la même, si elle espère encore,

à rechercher son mari...

--Allons donc! et ma vengeance!... Non, non, laisse-moi faire. Nous

touchons au but, te dis-je.

--Mais comment? J'ai alors le droit de le savoir.

--Tu le sauras quand le moment sera venu.

Et Maurevailles ne faisait point d'autre réponse, au grand désespoir de

son ami.

Celui-ci résolut de percer à jour le mystère.

Le soir même où le nain partait pour Saint-Germain, Marc de Lacy avait

remarqué que Maurevailles était de plus en plus préoccupé. Il fit une

dernière tentative.

--Patience, dit le chevalier. Peut-être demain soir pourrai-je te dire

tout.

--Peut-être! se dit Marc; eh bien, oui, je saurai tout, mais par

moi-même. Puisque Maurevailles se cache de moi, je n'ai pas de

ménagements à garder... Demain soir, je le suivrai et bon gré mal gré,

je sonderai le mystère...

Pendant ce temps, notre ami Goliath arrivait à Saint-Germain, poudreux,

boueux, harassé de fatigue, mais enchanté. Il alla frapper à coups

redoublés à la porte de l'hôtel du baron de Chartille.

Ce n'était pas chose facile que de pénétrer à pareille heure auprès du

baron, et Goliath dut longuement parlementer. Mais nous savons qu'il

était tenace!

À force de paroles, il réussit à se faire introduire auprès du

vieillard.

Celui-ci le reçut couché et lui demanda, tout ému, ce qui pouvait

nécessiter une visite si pressée.

Goliath le mit promptement au courant de la situation.

--Je viens à vous tout d'abord, dit-il en terminant, parce que c'est

vous qui m'emplissez la poche et que vous êtes le premier à qui je doive

compte de mes actions. Mais n'êtes-vous pas d'avis que je devrais

aussi aller tout dire à mon brave ami, mon lieutenant, M. Tony? Y

consentez-vous?

--Si j'y consens, morbleu! s'écria le baron en sautant à bas de son lit,

mais c'est-à-dire que je le veux absolument. Nous allons même y aller

ensemble... Comtois, Lapierre! qu'on m'habille au plus vite et qu'on

fasse atteler!

Les valets s'empressèrent d'obéir. Le baron se vêtit à la hâte.

--Tony ne sera de trop dans aucune expédition, dit-il en ceignant son

épée et en se préparant à partir. Allons, petit, y es-tu? Va voir si ces

fainéants ont attelé.

Le carrosse était dans la cour. Goliath essaya de se hisser à côté du

cocher. Le baron le retint par le bras.

--Non pas, non pas, mon brave, dit-il, monte avec moi. Je n'ai peut-être

pas bien saisi tout ce que tu m'as raconté tout à l'heure, j'étais à

demi endormi encore. Reprends de nouveau ton récit et n'épargne pas les

détails.

Le nain, tout confus, se blottit dans un coin du carrosse, n'osant

bouger.

Cependant, au bout de quelques minutes, il se remit de son émotion en se

disant que l'honneur qui lui était fait, était, au bout du compte, bien

dû à son intelligence. Puis, profitant de l'autorisation qui lui était

octroyée de donner des détails, il raconta minutieusement l'affaire,

sans en oublier un seul incident.

--C'est inouï, disait le baron. Pourquoi Vilers se cacherait-il ainsi de

sa femme?... Et ces paroles à Réjane?... Il faut éclaircir tout cela!...

On arriva chez Tony, qu'il fallut aussi éveiller. Il ne fut pas moins

stupéfait que le baron.

--Si c'est le marquis, se disait-il lui aussi, pourquoi se cache-t-il?

Ah! nous le forcerons bien à se montrer... Est-ce sa faute si jamais

la mort n'a voulu de lui? Personne ne l'a plus bravement affrontée,

personne ne s'est mieux battu...

Mais peut-être cet homme n'est-il point Vilers?... Si c'était

Maurevailles ou Lacy que Goliath aurait pris pour le marquis!...

Morbleu! mon épée déjà s'ennuie!...

Ils discutèrent longuement sur le parti à prendre, il fut convenu qu'on

attendrait la tombée de la nuit pour éclaircir le mystère.

En attendant, comme le baron ne voulait pas se montrer dans Paris,

Goliath alla commander un déjeuner qu'il servit dans la chambre même de

Tony.

La journée se passa en hypothèses et en projets. Le soir venu, on allait

partir, quand le baron demanda tout à coup:

--Dites donc, Tony, et ces braves gens qui, au camp, vous croyant mort,

étaient venus me demander de faire prier pour vous?

--La Rose, le Normand et Pivoine? dit en souriant l'ancien commis à mame

Toinon.

--Justement. Que sont-ils devenus? Sont-ils à Paris?

--Oui. Nous pourrions les trouver à leur caserne, à deux pas d'ici.

--Si nous les prenions en passant. On ne sait pas ce qui peut advenir.

Si l'homme qu'a vu Goliath avait avec lui des amis ou des spadassins!...

Nous avons besoin d'être en force, ne fût-ce que pour placer des

sentinelles à toutes les issues, afin qu'il ne nous échappe pas.

--Je ne demande pas mieux, dit Tony. Attendez-moi un instant, je vais

les prévenir.

Quelques minutes après, les trois gardes-françaises arrivaient.

--En route! dit le baron.

--Pardon, fit observer le nain. Je ne vais pas avec vous, moi.

--Comment cela, tu nous abandonnes?

--Non, mais je vais opérer de mon côté... J'ai aussi mes hommes à

diriger, moi.

Il disait cela avec orgueil. On sentait l'importance qu'il avait dans

l'affaire.

--Soit, dit le baron. À tout à l'heure.

--À tout à l'heure, sur le quai, derrière les jardins!...

La nuit était tout à fait venue.

Le baron, Tony et les trois gardes-françaises, tous armés, étaient

échelonnés dans l'ombre, le long du mur des jardins de Vilers.

Sur la berge, se dissimulant de leur mieux, les exempts de La Rivière

attendaient pour marcher le signal de Goliath, qui, lui, veillait près

de la petite porte.

Enfin, Maurevailles enveloppé dans son manteau s'avançait avec

précaution, tandis qu'à vingt pas derrière lui, Marc de Lacy, l'épiant,

réglait sa marche sur la sienne.

On allait se trouver en présence.

La nuit était venue; une nuit d'hiver, froide et noire.

Maurevailles, impatient d'en finir, avait devancé l'heure accoutumée. Il

attendit dans le vieux kiosque la visite de Réjane.

Comme il l'avait dit à Marc de Lacy, il touchait au but, et, cette fois,

il espérait bien qu'aucun obstacle ne viendrait se dresser devant lui

pour l'arrêter.

Aussi était-il dans un état d'agitation fébrile.

--Si elle n'allait pas venir... se disait-il; si nos rendez-vous avaient

été surpris!... si on la surveillait!...

Un bruit de pas légers se fit entendre, la jeune fille apparut.

--Enfin! ne put s'empêcher de s'écrier le chevalier.

--Ah! mon ami, ne me grondez pas, dit Réjane avec émotion. Ce n'est

qu'avec beaucoup de peine que j'ai pu parvenir à m'échapper. Ma soeur

souffre horriblement et les médecins sont là autour d'elle. Ils disent

que l'enfant peut venir au monde d'un instant à l'autre... Toute la

maison est sur pied; je ne pouvais m'éloigner sans risquer d'être

aperçue...

La figure de Maurevailles se rasséréna.

--Qui songe à vous accuser, mon doux ange? dit-il en mettant dans sa

voix toute la séduction possible. Ne sais-je pas combien est difficile

notre situation à tous deux? Et cela par ma faute, par suite de ma folie

passée!... Ah! si quelqu'un mérite un blâme, ce n'est pas vous, Réjane,

c'est moi!...

--Ne parlez pas ainsi, Albert. Ne vous ai-je pas accordé sans

restriction votre pardon?

--Mon pardon dont j'étais indigne, mais que je tiens à mériter en vous

rendant à vous et à votre soeur un important service... Car il ne faut

pas oublier, Réjane, que nous avons un devoir à remplir...

--Je ne l'oublie pas, mon ami. La nourrice est là, prête à recevoir

l'enfant. Mais elle nous est acquise. Aussitôt qu'elle aura l'enfant,

elle m'avertira; elle sait qu'elle doit m'accompagner jusqu'ici pour le

remettre entre les mains d'un cavalier...

--Êtes-vous sûre de la discrétion de cette femme? s'écria Maurevailles

effrayé.

--Absolument sûre. Je l'ai achetée par des présents, et elle a la

promesse d'une bonne récompense, si nous réussissons.

--Fort bien. Que Dieu nous protège dans cette entreprise. Le bonheur de

tous en dépend...

--Mais vous, Albert, vous me répondez en retour que toutes vos

précautions sont prises pour que l'enfant ne coure aucun danger?

--Y pensez-vous, Réjane?... Compromettrais-je par une imprudence tout un

avenir d'amour et de bonheur?...

Pendant que Maurevailles causait avec Réjane, les exempts, postés aux

alentours du jardin, se demandaient quelles pouvaient bien être les

ombres qu'ils voyaient rôder aux environs.

Cependant, comme aucune de ces ombres ne paraissait avoir l'intention

d'entrer et que leur mission à eux consistait surtout à surveiller la

porte, ils se dirent que, la marquise étant sur le point d'accoucher,

ils avaient peut-être affaire à des curieux ou à des amis attendant

l'événement.

Goliath, qui savait à quoi s'en tenir et qui avait reçu de La Rivière

la haute main sur cette expédition, les rassura sur ce sujet et les

confirma dans cette idée.

Les ombres, du reste, ne tardèrent pas à diminuer et à s'éclipser tout à

fait.

Le baron de Chartille et ses amis s'étaient en effet concertés. Ils

avaient eu d'abord l'idée d'agir ensemble. Mais ils avaient promptement

reconnu que c'était là une chose impraticable.

Ne sachant en aucune façon ce qui se passait et à qui ils avaient

affaire, songeant que l'imprévu peut à tout instant modifier le plan le

mieux conçu, ils décidèrent d'agir isolément.

Pivoine, le Normand et La Rose furent renvoyés aux _Armes de Bretagne_,

avec consigne d'avoir l'oreille au guet et de se tenir prêts au premier

signal.

Le baron qui pouvait officiellement pénétrer dans l'hôtel, se chargea de

veiller dans une des pièces voisines de la chambre de la marquise.

Le nain retourna avec les exempts, afin de pouvoir, au besoin, les

mettre au service du baron et de ses amis, et les empêcher, au

contraire, d'intervenir au cas où on aurait intérêt à ce que la police

ne se mêlât pas de ce qui se passerait.

Quant à Tony, il demanda à être partout à la fois, et pour commencer,

entrant avec le baron par la grande porte, il se rendit dans le jardin

afin de faire une ronde intérieure, tandis que les exempts, restés seuls

sur le quai avec Goliath, faisaient la surveillance à l'extérieur.

Se rappelant ce que lui avait dit le nain, au sujet du vieux kiosque, ce

fut là qu'il porta d'abord ses pas.

Maurevailles et Réjane qui causaient à demi-voix l'entendirent:

--On vient, s'écria jeune fille, je suis perdue!

Maurevailles tira son épée.

--Pour arriver jusqu'à vous, il faudra passer sur mon corps! dit-il

résolument.

--Chut!... attendez... on s'arrête...

Tony s'arrêtait, en effet, à la porte du kiosque. Il la poussa doucement

et sentit qu'elle résistait. Ignorant si elle était fermée d'habitude,

il s'approcha et prêta l'oreille.

Il n'entendit rien.

--Allons! se dit-il, il n'y a encore personne là. Peut-être ne sera-ce

que pour plus tard.

Réjane et Maurevailles l'entendirent s'éloigner.

--On me cherche! murmura Réjane avec désespoir. Mon Dieu, on se sera

aperçu de mon absence!

--Non, dit le chevalier, rassurez-vous, c'est quelque jardinier qui

fait sa ronde. Profitons de son départ pour nous séparer avant qu'il

revienne.

--Oui, car je suis inquiète de ma soeur!...

--C'est juste, courez vite... mais n'oubliez pas nos conventions...

--Non, certes; où vous trouverai-je?... ici?

--Non... à la petite porte. Je la tiendrai entrebâillée. Aussitôt que

vous m'aurez remis l'enfant, je courrai le porter en lieu sûr.

--C'est convenu... au revoir.

Réjane s'élança à travers le jardin, mais pas assez vite pour que Tony,

du bout de l'allée, ne l'aperçût.

Il courut après elle et la rejoignit.

--Vous, Réjane, ici? s'écria-t-il en la reconnaissant.

--Silence, je vous en supplie!... murmura la jeune fille en tombant à

genoux.

--Malheureuse enfant, d'où venez-vous? ou plutôt avec qui étiez-vous

dans ce kiosque? car c'est de là que je viens de vous voir sortir, de ce

kiosque où chaque soir un homme se rend pour vous trouver!...

--Grâce, au nom du ciel, ne me trahissez pas, ne me perdez pas, dit

Réjane.

--Vous trahir, vous perdre, Réjane! Je viens au contraire pour vous

sauver... de vous-même peut-être, pauvre enfant.

--Alors, laissez-moi rejoindre au plus vite ma soeur qui souffre et qui

m'appelle.

--Votre soeur? C'est sur elle que je venais veiller: mais, Réjane, vous

ne m'avez pas dit avec qui vous étiez dans ce kiosque tout à l'heure...

--Dans ce kiosque, j'étais... seule...

--Ne cherchez pas à me tromper... ce serait inutile... Votre voix dément

ce que dit votre bouche... Je le sais, un homme vient ici chaque soir...

un homme avec qui vous étiez enfermée... Réjane, quel est cet homme?

--Je ne puis le dire...

--Vous ne pouvez me le dire, à moi, dont vous connaissez le dévouement

à votre famille, à moi qui donnerais mon sang pour vous et pour votre

soeur... Réjane, ce secret est donc bien coupable, puisque vous ne

pouvez le faire connaître?

La jeune fille baissa la tête sans répondre.

--Écoutez, reprit Tony, sur mon salut éternel, je ne révélerai pas ce

nom que vous allez me confier; mais il faut absolument, il faut que je

le connaisse.

Nouveau silence.

--Si vous ne voulez pas, si vous ne pouvez pas me le dire, venez le

faire connaître au moins à un homme à qui vous devez n'avoir rien à

cacher. Le baron de Chartille est là; je vais vous conduire auprès de

lui...

--Ah! à lui moins qu'à tout autre, s'écria Réjane défaillante. Monsieur,

je vous en supplie, ne lui dites rien, au nom de Dieu!...

--Eh bien, le nom de cet homme?

--Je ne puis le dire...

--Je vais donc aller le lui demander à lui, s'écria Tony; car il est

resté là à vous attendre sans doute. Il aura, comme tout à l'heure,

fermé la porte; mais je saurai bien la lui faire ouvrir!...

Et sans écouter les supplications de Réjane, demi folle de douleur et

de frayeur, Tony s'élança vers le kiosque et en repoussa violemment la

porte.

Le kiosque était vide.

Presque en même temps que Réjane, Maurevailles était sorti et, pendant

que Tony courait après la jeune fille, le chevalier avait gagné la

petite porte du jardin. Il l'ouvrit rapidement, la referma sur lui... et

se trouva en face de... Marc de Lacy.

--Ah! tu ne m'attendais pas, lui dit Marc en jouissant de son

effarement.

--Que viens-tu faire ici? demanda Maurevailles.

--Savoir quelles menées tu me caches avec tant de soin depuis quelque

temps, et que je vais enfin connaître.

--De quel droit? Notre pacte ne te lie-t-il pas à moi et n'ai-je pas

de par le sort toute liberté d'employer pour arriver à la marquise les

moyens qui me semblent bons?

--C'est vrai, mais ces moyens, moi, je veux les connaître.

--Et moi, je me refuse à te les apprendre. J'ai le droit de requérir ton

aide, j'ai celui de m'en passer.

--Tu médites quelque infamie...

--Que t'importe?

--Il m'importe si bien, que je veux t'en empêcher.

--Ah! tu veux, toi aussi, te parjurer?...

--Je ne veux pas m'associer à une lâcheté!...

--C'est un mot qui, sans notre amitié et notre serment, t'aurait déjà

coûté cher, dit Maurevailles avec ironie.

--Notre amitié, je la brise; quant à notre serment, il ne m'ôte pas

le droit de te passer mon épée au travers du corps!... s'écria Lacy

furieux.

--Ah! nous en sommes là?

--Oui, parle ou mets-toi en garde. Il faut en finir.

Mais Maurevailles, tout en parlant, était resté appuyé contre la petite

porte, et passant la main derrière le dos, il avait mis la clef dans

la serrure. Il la tourna tout doucement; la porte s'ouvrit et il

s'engouffra tout à coup dans le jardin.

Lacy voulut le suivre; il se buta contre la porte refermée violemment

sur lui.

Un instant il eut l'idée d'enfoncer cette porte, mais elle semblait

solide, et il réfléchit que le bruit qu'il ferait pourrait attirer les

gens de l'hôtel, qui, infailliblement, lui supposeraient de mauvaises

intentions.

Furieux néanmoins, et ne voulant pas se laisser jouer par Maurevailles,

il chercha, comme autrefois Tony, un point de la muraille qu'on pût

facilement escalader.

Le vieil arbre était toujours là, offrant sa branche; Lacy la saisit et

sauta dans le jardin. Puis, il s'élança à la poursuite de son ancien

ami.

Celui-ci, stupéfait de le voir reparaître, voulut lever l'épée contre

lui. Mais Lacy, qui avait détaché son manteau, le jeta comme un filet

sur le chevalier et l'en enveloppa.

Maurevailles, abasourdi, essaya vainement de se débattre; les plis du

manteau l'enserraient et paralysaient ses mouvements.

Profitant du moment, Lacy l'enleva comme un paquet et, malgré ses

efforts, l'emporta jusqu'au vieux kiosque.

Là, il lâcha les deux bouts du manteau. Maurevailles roula à terre tout

meurtri.

Refermant alors la porte du kiosque sur le chevalier réduit à

l'impuissance, Lacy se dirigea vers la petite porte du jardin, afin de

l'entre-bâiller pour se ménager une issue en cas de surprise...

Mais au moment où il y arrivait, deux hommes apparurent sur la crête du

mur.

Lacy n'eut que le temps de se jeter de côté pour se cacher derrière un

arbre.

Les deux hommes sautèrent dans le jardin, et derrière eux, sur le mur,

en surgirent deux autres.

En même temps, du côté de l'hôtel, Lacy vit briller des torches et

aperçut un groupe de gens armés, au milieu desquels dominait la haute

stature du baron de Chartille...

C'était le nain, toujours le nain, qui, de son poste d'observation,

avait vu la querelle de Lacy et de Maurevailles.

Il s'était empressé d'avertir les exempts et l'un d'eux avait couru

chercher les gardes francaises aux _Armes de Bretagne_, tandis que

l'autre allait prévenir le baron de Chartille à l'hôtel.

Bref, Tony et La Rose venaient de sauter dans le jardin.

Le Normand et Pivoine gardaient la muraille, prêts à leur prêter

main-forte au besoin.

A l'extérieur, Goliath et les exempts surveillaient la petite porte et

tout le quai.

Enfin, le baron de Chartille arrivait à la tête des gens de l'hôtel pour

organiser une battue.

Lacy ne pouvait échapper.

Et à l'instant même où la poursuite allait commencer, la marquise de

Vilers mettait au monde un fils...

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 159 / 180 题