Si les exempts veillaient sur la marquise, il y avait quelqu'un qui
veillait sur les exempts.
C'était notre ami Goliath.
Dans ses promenades à travers Paris, Goliath avait longuement réfléchi.
Or, de ses réflexions était sorti cet axiome:
--Si le marquis de Vilers est à Paris, il doit s'occuper de ce qui se
passe à l'hôtel où est sa femme...
Ceci posé, le nain s'était dit:
--Comme le marquis se cache, c'est la nuit qu'il doit rôder autour de
l'hôtel.
D'où cette conclusion logique qu'en surveillant tous les soirs les
abords de l'hôtel de Vilers, on ne pouvait manquer, une nuit ou l'autre,
de rencontrer le marquis.
Sans en prévenir personne, afin de rendre son triomphe plus certain,
Goliath s'était mis en embuscade sur le quai de Béthume.
C'est ainsi que du coin de la porte où il était tapi dans l'obscurité,
il avait vu deux hommes passer mystérieusement, comme s'ils craignaient
d'être aperçus.
--Hum! cela est louche, avait-il pensé.
Goliath, tout à fait étranger aux choses de Paris, n'avait aucune idée
de ce que pouvait être la police. Elle se résumait pour lui en la
maréchaussée et les exempts en tenue.
Ces hommes mystérieux l'intriguèrent donc au plus haut point.
--Ce sont évidemment des gens qui en veulent à la marquise, des sbires
des Hommes Rouges, se dit-il avec inquiétude.
Et, pendant la première nuit, il suivit avec anxiété leur manège. Ce fut
avec un véritable soulagement qu'au petit jour il les vit partir.
--Ils n'ont pas trouvé d'occasion favorable pensa-t-il, c'est heureux,
car je n'étais pas de taille à lutter contre eux.
En homme de ressources, Goliath résolut d'avoir du renfort. Dès que le
jour fut complètement levé, il alla faire part de ses soupçons à ses
amis les gardes-françaises.
--Moi, je suis petit, leur dit-il après avoir raconté les incidents
de la nuit, je puis me faufiler partout. Laissez-moi donc flairer le
gibier. Vous, qui êtes forts et solides au poste, vous vous tiendrez à
ma portée. À la première alerte, pssst!... j'appelle et vous arrivez!...
--Bravo! dit le sergent Pivoine de sa voix enrouée, bravo, petit, voilà
qui est crânement combiné! Tu mériterais d'être général!... Seulement
où diable nous cacheras-tu? Trois gaillards comme nous, ça tient de la
place.
--Moi, je serais d'avis, dit le Gascon, d'aborder carrément les gars et
de les enlever...
--Carrément, appuya le Normand.
--Ah! mes enfants! que vous êtes peu malins. Croyez-vous qu'ils se
laisseront pincer?
--Que feront-ils?
--Ils se sauveront, donc!... Et puis, quand même, de quel droit les
arrêteriez-vous? Tout le monde n'a-t-il pas l'autorisation de se
promener la nuit au bord de l'eau?
--Le petit a raison, dit Pivoine. Laissez-le donc causer. Voyons, où
nous logeras-tu, mon fils?
--Et où seriez-vous plus commodément que dans un bon cabaret, avec un
cruchon de vin pour prendre patience?
--Bravo! de mieux en mieux. Je vous le disais bien. Il parle comme un
ange! Goliath, il faut que je t'embrasse! s'écria Pivoine enthousiasmé.
--Laissez-moi donc tranquille, grande bête que vous êtes, dit le nain,
en repoussant le sergent qui l'enlevait de force pour l'embrasser
réellement... Est-ce que tout le monde ne sait pas que je suis un malin,
moi?
--Un vrai malin, dit La Rose.
--Le malin des malins, compléta le Normand.
--Il est bien entendu que c'est moi qui paye... Le baron de Chartille
m'a graissé le gousset, il faut que vous en profitiez...
--Ah! Goliath, dit La Rose, tu as beau être petit, tu es un grand homme.
Commande, nous t'obéissons aveuglément.
--Aveuglément, répéta le Normand.
Et voilà comment, le soir venu, les trois soldats, munis d'une
permission de nuit, étaient installés aux _Armes de Bretagne_, tandis
que le nain veillait dans sa cachette.
L'aubergiste, bien payé, avait congédié ses autres pratiques et, malgré
les ordonnances, conservait chez lui ces trois buveurs d'élite.
C'était justement le soir où Maurevailles avait donné rendez-vous à
Réjane.
En voyant ce personnage, enveloppé d'un grand manteau, entrer dans
l'hôtel, le nain se dit que ce ne pouvait être que le marquis de Vilers.
À quel autre eût-on ainsi ouvert la petite porte?
Aussi surveilla-t-il avec soin ceux qu'il ne savait pas être des
exempts, persuadé qu'ils attendaient le marquis pour l'attaquer à sa
sortie.
Quand il les vit, plaqués contre le mur, il s'éclipsa tout doucement et
courut avertir les soldats qui bondirent en écoutant son récit.
--Tonnerre! hurla le Gascon en agrafant précipitamment son épée. Ils
vont avoir beau jeu, les brigands!
--J'ai justement une nouvelle botte à essayer, dit Pivoine, je ne l'ai
encore expérimentée qu'en salle d'armes.
Mais, pendant ce colloque, l'homme que le nain avait pris pour le
marquis était sorti, puis s'était éloigné; les policiers, trompés par sa
dernière parole, avaient continué leur promenade autour de l'hôtel.
Les gardes, conduits par Goliath, ne se sentirent pas le courage de
pourfendre des gens qui ne semblaient avoir nulle envie de tuer. Ils
s'apprêtaient même à retourner à l'auberge quand Goliath les arrêta.
--Attendez donc, dit-il; il y a autre chose à faire. Ces gens-là doivent
avoir un but qu'il sera peut-être intéressant de connaître. Attendons
qu'ils s'en aillent, et alors filons-les, nous saurons, au moins, qui
ils sont.
Se rendant à cette raison, ils observèrent, puis suivirent les exempts.
Ils les virent entrer à l'hôtel de la police.
--Ah! cette fois, mon ami Goliath, dit La Rose désappointé, tu t'es
joliment mis dedans. Tes hommes ne sont autre chose que des agents de
police.
--Allons donc!
--Parbleu! oui, et nous allions nous attirer avec eux une nouvelle
affaire qui nous aurait peut-être menés loin.
--Comment cela?
--Évidemment. Les gens de M. le lieutenant général ont le bras long,
fichtre!
Et La Rose expliqua au nain étonné la puissance dont disposaient ces
hommes qui avaient toujours, lui dit-il, un ordre du roi en blanc dans
la poche pour arrêter un personnage quel qu'il fût et le conduire à la
Bastille d'où, innocent ou coupable, on ne sortait plus jamais...
Goliath ouvrait de grands yeux et songeait. Un horizon tout nouveau
s'ouvrait devant lui...
--Puisqu'on ne veut pas de moi comme soldat, disait-il, pourquoi ne me
ferais-je pas exempt de police? Voilà un métier qui me conviendrait!
Moi, si chétif, mais intelligent, que diable! faire plier les autres
devant moi...
Les gardes regagnèrent leur caserne. Goliath alla se coucher; il ne
dormit pas de la nuit.
L'idée de faire partie de la police lui trottait dans la cervelle.
Le lendemain, de bonne heure, il arrivait rue des Capucines et se
présentait à l'hôtel de M. de Marville.
--Que demandez-vous? lui dit un huissier en le regardant d'un air
goguenard.
--Je veux parler au chef de la police.
--Avez-vous une lettre d'introduction?
--Non.
--Vous ne pouvez alors être reçu. Monseigneur est occupé pour toute la
journée.
Goliath était bien désappointé. Cependant une inspiration lui vint tout
à coup.
--Dites à M. le lieutenant de police qu'il s'agit de l'affaire de
Vilers, dit-il à l'huissier avec importance.
Celui-ci, surpris du ton sur lequel cet ordre lui était donné, entra
dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.
Il avait l'air beaucoup plus poli.
--Monseigneur le lieutenant général ne peut se déranger en ce moment,
dit-il, mais si monsieur veut causer avec M. La Rivière?...
--Qu'est-ce que c'est que M. La Rivière?
--L'homme de confiance de monseigneur.
--Soit. Conduisez-moi auprès de lui.
L'huissier s'inclina et mena Goliath au personnage singulier dont nous
avons plusieurs fois parlé.
La Rivière connaissait déjà le nain de réputation. Le baron de Chartille
en avait parlé au lieutenant général et avait vanté son intelligence.
--Que désirez-vous, mon jeune ami? demanda l'exempt en baissant la tête
vers son bureau, mais en ayant soin de bien examiner Goliath par-dessus
ses lunettes.
--Je désire que vous m'expliquiez ce qu'il faut faire pour entrer chez
vous, dit catégoriquement le nain.
--Ah! ah! vous sentiriez-vous des dispositions pour le métier?
--Vous avez besoin de chercheurs... Moi, je trouve tout.
--À merveille. Mais, puisque vous trouvez tout, dites-moi donc un peu ce
que vous avez découvert jusqu'à ce jour?
--C'est facile.
Et Goliath raconta ses prouesses, en ayant soin, naturellement, de
changer quelques-unes des circonstances et de se donner le beau rôle, en
attribuant à son habileté tout ce que lui avait livré le hasard.
La Rivière l'écoutait en tournant ses pouces.
--Parfait, parfait, murmura-t-il, lorsque le nain eut terminé. Vous êtes
habile, mon ami, fort habile; et quelles seraient vos prétentions?
--Mes prétentions?
--Oui, quels appointements demanderiez vous?
--Moi? rien; pour le moment du moins. Le baron de Chartille et le
lieutenant Tony ne me laissent manquer de rien. Employez-moi à l'essai.
Plus tard, nous verrons.
--Soit, c'est une affaire entendue.
--Vous m'acceptez?
--Comme auxiliaire et pour cette affaire seulement. Si, comme je
l'espère, vous vous en tirez bien, nous nous arrangerons pour continuer
à titre définitif.
Le nain nageait dans la joie.
--Et me donnera-t-on un papier, quelque chose pour prouver ma qualité?
demanda-t-il.
--Je vais vous faire expédier une carte de service.
La Rivière entra dans les bureaux et revint au bout de quelques minutes.
--Votre nom? dit-il.
--Au pays, on m'appelait Johann; à Paris, les gardes-françaises m'ont
baptisé Goliath.
--Goliath, soit, dit La Rivière en écrivant. Voici, ajouta-t-il en lui
tendant une carte. Avec ça vous avez des pouvoirs suffisants. Vous
viendrez au rapport à deux heures.
Une fois en possession de cette carte, le nain sortit plein
d'enthousiasme.
Certain, d'après ce qu'on lui avait dit de la police, qu'on l'avait
chargé de hautes et magnifiques fonctions, Goliath allait, se gonflant
et s'imaginant que tous les passants devaient le considérer avec
respect.
--S'ils savaient que j'ai dans ma poche une carte avec laquelle je
pourrais les envoyer à la Bastille! se disait-il avec orgueil.
À deux heures, La Rivière, confiant en l'intelligence et le dévouement
de Goliath, le chargea de surveiller les jardins de l'hôtel.
Mauvaise et fatale idée.
Le nain, en effet, n'avait pas tout dit à l'employé de M. de Marville.
Il lui avait caché sa prétendue découverte de l'identité de Vilers.
De plus, ne voulant pas contrarier le marquis, il ne chercha pas à le
regarder de trop près, et naturellement il ne reconnut pas Maurevailles.
Celui-ci eut donc toute liberté de rentrer et de sortir par la petite
porte. Le nain, au contraire, le protégea, ne se doutant pas qu'il
facilitait dans ses entreprises le plus mortel ennemi de Mme de Vilers.
Cela dura huit jours.
Tous les soirs, Réjane revenait au rendez-vous dans le vieux kiosque.
Le huitième jour, elle dit à Maurevailles:
--Je crois que j'ai trouvé un moyen d'échapper à votre faux ami, M. de
Lacy.
--Lequel? demanda curieusement le chevalier.
--Il veut, n'est-ce pas, prendre l'enfant?
--Oui, pour être maître de la mère.
--Eh bien, si je vous le donnais, à vous?
--À moi! s'écria Maurevailles, maîtrisant mal un mouvement de joie.
--À vous, notre meilleur ami, que je chargerai de le porter en lieu de
sûreté.
--Mais comment parviendrez-vous à faire consentir à cela votre soeur,
dont vous connaissez les préventions contre moi?
--Je ne lui dirai rien. Je prendrai l'enfant et je vous l'apporterai.
Voulez-vous?
--J'accepte avec bonheur, pour vous être utile. Maurevailles touchait
enfin à son but. L'enfant allait lui être livré.
Il ne s'agissait plus que d'attendre.
Quelques jours s'écoulèrent encore. La délivrance tardait.
Enfin, un soir, Réjane dit à Maurevailles:
--Je n'ai que quelques instants à vous accorder. Ma soeur commence à
être fort souffrante.
--Alors, je ferai peut-être bien de rester ici?
--Non, le médecin n'attend pas la naissance avant demain.
--Qu'importe? Pour vous être agréable, chère Réjane, et pour être utile
à la marquise, je puis veiller...
--Ce serait peine inutile.
--Comment cela?
--La nourrice n'arrivera que demain soir. Elle sera logée dans une des
chambres attenantes à l'appartement de ma soeur, qui tient à ne pas
perdre de vue son enfant...
--Parfaitement.
--Joseph, notre vieux et dévoué serviteur, sera chargé tout spécialement
de veiller sur lui. Il n'y a donc rien à craindre d'ici demain soir.
--Parfaitement. Mais alors comment ferez-vous pour m'amener le cher
petit être?
--Soyez sans inquiétude. J'ai vingt-quatre heures pour choisir un moyen.
Revenez demain à pareille heure. Je vous promets que le traître Lacy
sera trompé dans son espoir... Mais, vous me répondez au moins de la
sûreté de l'enfant? Cher petit trésor!... Ce serait la mort de ma soeur,
si elle le perdait.
--Doutez-vous de ma sollicitude, ma bien-aimée? Ah! soyez tranquille; je
le jure par tout l'amour que j'ai pour vous! Ce cher mignon sera entouré
de tous les soins qu'il aurait eus chez sa mère... O ma Réjane, ayez
confiance en celui qui vous aime...
--C'est que c'est peut-être mal, ce que je fais-là?
--Mal!... Ne suis-je pas votre époux devant Dieu? Ne vous ai-je pas juré
éternelle fidélité. Ah! Réjane, douteriez-vous de mon amour?...
L'entretien continuait, bien que Réjane eût déclaré qu'elle ne pouvait
rester longtemps sans que son absence fût remarquée.
Goliath qui, depuis tantôt deux semaines, veillait à la porte du jardin,
commençait à trouver la chose ennuyeuse et, malgré de grands efforts
d'imagination, n'arrivait pas à deviner la raison de ces visites
quotidiennes et nocturnes.
Il avait résolu d'en avoir le coeur net.
Malin comme un singe, il introduisit au pied de la petite porte, entre
celle-ci et son cadre, une cheville de bois qui devait s'abattre quand
on ouvrirait.
Le soir où nous sommes, Maurevailles, pressé, ouvrit la porte avec la
clef dont il était resté muni, repoussa la porte qui vint buter contre
la cheville et tourna la clef dans la serrure.
Le pêne joua, mais, grâce à l'interstice qui existait entre la serrure
et la gâche, la porte ne fut pas fermée.
Le nain put donc ainsi entrer dans le jardin.
Il s'orienta, chercha des yeux l'endroit où celui qu'il prenait pour
le marquis de Vilers avait pu entrer, et aperçut à dix pas le vieux
kiosque.
Il alla coller son oreille à la serrure.
D'abord il n'entendit qu'un bourdonnement confus, puis, peu à peu, les
paroles devinrent plus nettes. Il entendit une voix d'homme qui disait:
--Comptez sur mon amour, Réjane. Réjane!... le marquis de Vilers parlait
d'amour à Réjane, sa belle-soeur!
--Je me trompe, bien sûr! se dit Goliath.
Non, il ne se trompait pas. La suite de l'entretien ne lui laissa aucun
doute. C'était bien Réjane qui était là, causant tendrement avec l'homme
qui était entré.
Toutes les idées du nain se brouillaient. Il commençait à douter de son
bon sens.
--Que résoudre? se demanda-t-il. Si j'allais faire part de ma découverte
à ce bon M. La Rivière? Peut-être trouverait-il la clef de ce
mystère?... Mais non. Cela peut devenir très grave... Mon chef avant
tout, celui qui me paye, c'est le baron de Chartille... C'est lui que je
dois avertir.
Et, malgré la nuit, malgré la peur, la distance et la fatigue, Goliath,
emporté par son enthousiasme, partit pour Saint-Germain.