Le soir était venu.
Soigneusement enveloppé dans un grand manteau de couleur sombre,
Maurevailles s'achemina vers l'hôtel de Vilers.
Il évita de passer par la grande porte, qui devait être surveillée
par les hommes de M. de Marville, et alla directement sur le quai de
Béthune, à l'endroit où nous avons déjà vu, au commencement de ce récit,
Tony escalader le mur des jardins de l'hôtel.
Maurevailles savait qu'il n'aurait pas besoin d'escalade. Il connaissait
assez le fol amour de Réjane et sa confiance de jeune fille, ignorante
du mal, pour être certain qu'elle viendrait au rendez-vous qu'il lui
avait fixé.
Il avait raison.
Le billet de Maurevailles avait, en effet, soulevé une profonde émotion
dans l'âme de la jeune fille.
C'était donc vrai!... Son rêve se réalisait!... Elle était aimée de
celui à qui s'était adressé le premier battement de son coeur!
Renonçant aux projets infâmes qu'elle lui avait entendu former au
château de Blérancourt, Maurevailles se consacrait à elle tout entier
et, loin de chercher, comme autrefois, à perdre Haydée, il s'exposait
pour la sauver...
Réjane était heureuse et fière d'être la cause de ce retour vers le
bien.
Cependant, malgré elle, des doutes venaient l'assaillir. Cette
conversion était-elle sincère? N'était-ce pas un piège qu'on lui
tendait?
Mais elle repoussait ces doutes indignes... Elle se les reprochait comme
autant de blasphèmes.
--Maurevailles est généreux et bon, se disait-elle; il a été abusé dans
un moment de folie, il a voulu tenir un serment prononcé à la légère...
Ce serment, Vilers ne l'avait-il pas prononcé, lui aussi? Et quel homme
est plus noble et loyal que Vilers? Maintenant Maurevailles, noble et
loyal aussi, reconnaît ses erreurs et veut les réparer?...
Elle se rappelait les efforts qu'il avait faits pour la sauver, lors
de l'horrible scène qui l'avait rendue folle. Elle se souvenait qu'il
n'avait pas voulu se sauver sans elle...
--Mon Dieu, disait-elle encore, il ne peut songer à me tromper. Il
m'aime bien véritablement; je le sens, j'en suis sûre.
Cependant, elle hésitait à aller à ce rendezvous... le premier. Elle, si
résolue le jour où elle était allée réclamer Maurevailles au lieutenant
de police, elle avait peur maintenant de se trouver seule avec lui.
À mesure que l'heure approchait, son hésitation redoublait.
Elle regardait avec anxiété la pendule de Boule dont l'aiguille, si
lente à son gré tout à l'heure, semblait dévorer l'espace maintenant...
--Non, dit-elle tout à coup, je ne puis aller à ce rendez-vous. Ce
serait mal, puisque, pour m'y rendre, je dois me cacher, puisque je
n'ose en parler même à ma soeur, puisque je rougis, puisque je tremble
qu'on ne me voie!
Elle avait déjà pris une mante pour sortir. Elle la jeta loin d'elle,
comme pour chasser au loin la tentation.
Et la pendule marchait toujours, l'aiguille allait atteindre l'heure...
Réjane ouvrit un livre, espérant chasser, grâce à lui, les idées qui
l'assaillaient, mais elle ne lut que des yeux, sans comprendre: sa
pensée était ailleurs.
Tout à coup le timbre argentin de la pendule retentit.
La pauvre enfant jeta brusquement son livre, ramassa sa mante et posa le
doigt sur le bouton de la porte...
Elle s'arrêta.
Mais le plus fort était fait. La porte s'ouvrit et la jeune fille se
hasarda, émue, palpitante, rouge à la fois de honte et de plaisir, dans
les allées du jardin.
Légère comme un sylphe, retenant son haleine, s'effrayant de tout, du
bruit du sable qui craquait sous ses pas, du choc d'une branche morte
ou d'une feuille qui tombait, elle arriva à la petite porte, derrière
laquelle Maurevailles attendait.
Elle écouta.
Rien d'abord que le silence... puis un pas assourdi...
La peur la prit. Si un voleur, cherchant à s'introduire dans l'hôtel, la
surprenait là, seule?
Mais derrière la porte, on toussa légèrement.
C'était Maurevailles.
Ses hésitations la reprirent. Fallait-il répondre ou s'enfuir?
Peut-être malgré elle, peut-être avec intention, Réjane soupira, et ce
soupir fut entendu de l'autre côté de la porte.
--Réjane?... est-ce vous? demanda une voix.
La jeune fille demeura muette.
--C'est moi, reprit la voix, moi qui vous ai écrit...
Réjane n'osait ouvrir.
--Je vous l'ai dit, continua la voix que l'amoureuse pourtant
reconnaissait bien, votre soeur court le plus grand danger.
Ma foi, la pauvre enfant n'y tint plus... La porte s'ouvrit toute
grande.
Maurevailles était sur le seuil.
--Nous ne pouvons rester ici, dit-il en voyant que la jeune fille était
là en face de lui, semblant attendre. Nous sommes mal pour causer... Le
premier passant nous remarquerait.
Réjane recula d'un pas. Le chevalier entra, referma la porte et, sans
ostentation, retira la clef qu'il garda.
Il faisait une belle nuit d'automne, une de ces nuits où l'hiver
s'annonce et qui, claires encore comme en été, sont déjà glaciales comme
en décembre.
Mais Réjane n'avait pas froid. Son coeur battait à se rompre, et le sang
affluait à ses tempes. Son front était brûlant quand Maurevailles, se
penchant vers elle, l'effleura de ses lèvres.
Elle frémit sous ce baiser... le premier qu'elle eût jamais reçu d'un
homme...
Mais, de même qu'il n'avait pas voulu rester sur la porte, Maurevailles
ne voulut pas demeurer dans le jardin.
--Il fait froid, Réjane, dit-il doucement d'une voix qui retentit à
l'oreille de la jeune fille comme une musique céleste, il fait froid,
vous êtes brûlante, vous ne pouvez rester ici...
Il jeta les yeux autour de lui et aperçut un petit pavillon champêtre
tout vermoulu.
--Qu'est-ce que cela? demanda-t-il.
--Le vieux kiosque...
--Il n'y a personne?
--On n'y vient jamais.
--Allons-y, nous y serons à l'abri de la température et surtout des
indiscrets... Je ne me pardonnerais pas de vous avoir compromise avant
le jour où je pourrai solliciter votre main de Vilers redevenu mon
ami...
Ces paroles eurent un effet magique sur la jeune fille, qui d'ailleurs
ne demandait pas mieux que de se laisser convaincre.
Maurevailles l'entraîna vers le kiosque.
Réjane était naïve et croyante; Maurevailles avait l'expérience et la
langue dorée des roués de cette époque. Il entassa protestations sur
protestations et n'eut pas de peine à capter entièrement la confiance
de la jeune fille qui écoutait avec ravissement le langage d'amour tout
nouveau pour elle.
--Mais, demanda-t-elle, s'arrachant à regret à la fascination
qu'exerçait sur elle l'entretien du chevalier, comment ma soeur
court-elle un danger?
--Vous connaissez Marc de Lacy. C'est lui, lui et Lavenay, qui m'ont
poussé à ce fatal serment que je n'eusse jamais prononcé si je vous
avais plus tôt connue... Lacy aime votre soeur, comme je croyais l'aimer
autrefois. Il est jaloux d'elle, plus que ne le fut jamais le magnat...
Ne pouvant avoir l'amour de la marquise, Lacy a juré de la perdre. Il
comptait sur moi pour cela. Mais, grâce à vous, ma Réjane bien-aimée,
j'échappe à sa néfaste influence. Vous êtes le bon ange qui me protège
contre ce démon.
N'ayant plus à compter sur moi pour le seconder dans ses ténébreuses
menées, Lacy a cherché le moyen d'arriver seul à son but, et ce moyen,
il l'a trouvé.
--Quel est-il? Oh! parlez! parlez!... s'écria Réjane frissonnante.
--C'est peut-être déloyal, ce que je fais là! Je trahis mon plus vieil
ami, reprit hypocritement Maurevailles, mais je vous aime, Réjane, et
pour votre amour, je brise tout. Pourtant, au moment de révéler ce qu'il
n'a confié qu'à moi seul, j'hésite...
--Je vous en supplie.
--Eh bien!... mais que ceci ne sorte pas de votre bouche... Lacy veut
s'emparer de l'enfant que votre soeur va mettre au monde dans quelques
jours...
--Oh! c'est affreux!
--Oui, c'est épouvantable, car la douleur peut tuer madame de Vilers.
Mais Lacy ne s'arrête pas à cela, il sait qu'ayant l'enfant en son
pouvoir, il aura la mère à sa discrétion. Et le plus terrible, c'est
qu'il est certain de réussir. Comment fera-t-il? Je n'en sais rien. Mais
il arrivera à son but.
--Que faire?
--Je ne sais pas encore. Avant tout, j'ai voulu vous avertir, afin que
nous avisions à l'en empêcher... Mais surtout, chère Réjane, ne dites
pas un mot à votre soeur... Dans sa position, le coup pourrait lui être
fatal.
--Et vous n'avez aucun projet?
--J'en avais un: mais sa mise en oeuvre ferait du scandale et c'est là
surtout ce qu'il faut éviter. Cependant, ne craignez rien; je surveille
le traître et je vous avertirai en temps utile... Nous avons, je le
pense, quelques jours encore, n'est-ce pas?
--Oui, au moins une semaine, a dit le médecin.
--D'ici là, songez... Je chercherai de mon côté. Demain, à pareille
heure, si vous le voulez bien, nous échangerons nos idées... Je me
retire, car il est tard, et je ne voudrais pas qu'on pût s'apercevoir de
votre absence...
Ils étaient sortis du kiosque et arrivaient à la petite porte.
Maurevailles l'ouvrit avec la clef qu'il avait prise.
--Ah! dit-il, il faut que je vous rende cette clef... Mais, non...
permettez-moi de la garder un ou deux jours... Je pourrai vous éviter
ainsi la peine et le danger de venir m'ouvrir... Vous n'aurez qu'à
m'attendre dans le kiosque.
Réjane était trop émue pour réfléchir. Elle ne refusa point.
Maurevailles garda la clef.
Après un nouveau baiser, aussi chaste que le premier, il s'enfuit,
refermant sur lui la petite porte.
Si Maurevailles eût été moins certain de son triomphe et s'il eût
regardé derrière lui, il eût pu voir deux ombres collées au mur.
Car le chevalier n'était pas venu seul au rendez-vous. Derrière lui deux
hommes avaient attendu que la porte s'ouvrît, l'avaient vu entrer et
avaient guetté sa sortie.
Au moment où il se retirait, ces deux hommes s'avançaient même pour lui
mettre la main au collet, mais une parole qu'il prononça les arrêta.
Cette parole est ce mensonge qu'il osa dire dans le dernier baiser:
--Sois tranquille, chère Réjane, je sauverai ta soeur!...
En entendant ces mots, les deux inconnus, rassurés sur les projets du
visiteur nocturne, le laissèrent aller et se remirent à se promener
autour de l'hôtel de Vilers.
C'étaient deux des exempts de M. La Rivière.