LE BILLET DE L'AMANT

On n'avait point trompé Tony. Rocoux avait été une bataille décisive. Le

maréchal de Saxe jugea à propos d'arrêter là momentanément la campagne.

Il fit occuper les villes prises, détacha de son armée treize bataillons

et neuf escadrons, qu'il envoya en Bretagne, sous les ordres de MM. de

Contades, de Saint-Pern et de Coëtlogon, défendre les côtes attaquées

par les Anglais, puis il prépara ses quartiers d'hiver en pays conquis.

La maison du roi, la gendarmerie et la brigade composée de deux

régiments de gardes-françaises, partirent le 17 octobre pour Paris. Tous

ces mouvements de troupes sont rigoureusement authentiques.

Dans les premiers jours de novembre 1746, semblaient donc s'être donné

rendez-vous à Paris tous les survivants de ces tragiques aventures.

Mame Toinon était revenue à sa maison de la rue des Jeux-Neufs, qu'elle

avait si bien espéré ne plus revoir.

Elle y avait retrouvé, gardant toujours la boutique, la fidèle Babet

dont la figure maussade était devenue presque gracieuse de joie à

l'arrivée de sa patronne.

On juge si les voisins étaient accourus, attirés un peu par sympathie et

beaucoup par curiosité, s'enquérir des événements curieux qui avaient dû

se passer dans le lointain voyage de la costumière.

Mais leur attente avait été déçue.

Toinon, en effet, n'était plus la joyeuse et gaillarde et bavarde

personne que nous avons présentée au début de notre récit.

Depuis son départ, un grand changement s'était opéré en elle.

Elle était sérieuse, triste, presque timide...

Toinon, en arrivant à Paris, avait eu tout d'abord un cruel

désappointement.

Elle avait espéré que Tony reviendrait comme autrefois loger rue des

Jeux-Neufs. Elle s'était empressée de nettoyer, de parer elle-même la

meilleure chambre de la maison.

Vaine prévenance. Tony avait refusé.

--Vous comprenez, avait-il dit, que je ne puis aller habiter aussi loin

de la caserne où je suis appelé par mon service à chaque instant. J'irai

rue des Jeux-Neufs souvent, bien souvent, autant que me le permettront

mes heures de liberté, mais je prendrai un logement tout près du

quartier.

La pauvre maman Toinon n'avait pas osé répliquer. Tony venait en effet

presque tous les jours rue des Jeux-Neufs, où ses bottes, son épée et

ses épaulettes d'or mettaient en rumeur tout le quartier, qui n'en

pouvait croire ses yeux, mais ses visites étaient de plus en plus

froides et courtes.

Quand il partait, les voisins malicieux et envieux remarquaient que mame

Toinon avait les yeux gros comme quelqu'un qui a envie de pleurer. Puis,

le nuage qui couvrait son front s'éclaircissait et elle semblait joyeuse

pour quelques heures. Où eût dit qu'elle avait un secret qui lui causait

à la fois plaisir et douleur.

Les habitants de la rue des Jeux-Neufs auraient bien voulu le connaître,

ce secret! Mais Toinon, chose incroyable, ne voisinait plus!

Un personnage, qui avait également le don de préoccuper beaucoup les

bons bourgeois du quartier Montmartre, c'était maître Goliath, le nain.

Tony l'avait amené avec lui et en avait fait son factotum. Vêtu d'un

costume demi-civil, demi-militaire, le bout d'homme venait fièrement,

soit de la part de Tony, soit pour l'accompagner. Il vivait en partie à

la caserne où il engageait des luttes bachiques avec ses amis La Rose,

Pivoine et Normand, à la cantine de maman Nicolo.

Mais cela ne l'empêchait pas de fouiller tous les coins de la capitale

pour y trouver le marquis de Vilers...

C'était, hélas, peine perdue!

À l'hôtel de Vilers, la situation était toujours la même.

Le temps s'était écoulé. La marquise était sur le point de mettre au

monde l'enfant qu'elle portait dans son sein, et Vilers ne reparaissait

pas.

La campagne était finie pourtant. Qu'était-il devenu? Était-il mort? Se

cachait-il seulement?

Parfois Haydée, tout entière au bonheur d'être mère oubliait ses

épouvantables tourments pour ne plus songer qu'à ce petit être qu'elle

chérissait déjà.

La mère absorbait l'épouse.

Puis elle se demandait quel serait le sort de ce pauvre enfant qui

viendrait au monde sans connaître son père; qu'il faudrait élever, privé

de son protecteur naturel... Et cet enchaînement d'idées la ramenait au

souvenir de celui qu'elle n'osait plus espérer revoir...

Alors, la marquise pleurait, les douleurs de l'épouse absorbant à leur

tour les joies de la mère.

En vain, Tony, qui de temps à autre était admis auprès de madame de

Vilers,--en vain, le baron de Chartille qui, trois fois par semaine,

renonçait à la chasse pour venir à Paris, réunissaient-ils tous leurs

efforts pour consoler Haydée et lui faire croire que Vilers reviendrait.

Tous les raisonnements échouaient devant son absence prolongée et

inexplicable.

Voyons maintenant ce que devenaient Maurevailles et Lacy.

Nous avons fait suffisamment connaître le caractère des deux Hommes

Rouges, pour qu'on soit certain qu'ils ne se tenaient point pour battus

et comptaient toujours sur la revanche.

Ils attendaient seulement une occasion propice et sûre.

Leurs apparitions au quartier étaient rares; ils n'y venaient même que

lorsque leurs fonctions l'exigeaient absolument. Le reste du temps, ils

complotaient.

Au soir où nous sommes, ils avaient devant eux leur courrier Luc, celui

qui leur avait annoncé aux Pays-Bas la grossesse de la marquise.

--Et tu dis alors, demanda Maurevailles à son espion ordinaire, que la

marquise sort souvent?

--Monsieur le chevalier le sait comme moi. Il a pu la rencontrer en

promenade.

--Parle toujours.

--Eh bien, j'ai repris mes relations à l'hôtel de Vilers, et l'on m'a

raconté que les médecins ont ordonné à la marquise, non seulement de

l'exercice, mais encore et surtout du grand air. Elle a commencé par des

promenades dans les jardins, conduite ou par le vieux Joseph, ou par le

baron de Chartille--auquel il ne faut pas se frotter. Maintenant, elle

sort deux ou trois fois par semaine pour aller, soit au Cours-la-Reine,

soit à la porte Saint-Antoine...

--Et peux-tu savoir de quel côté se dirigera sa promenade aujourd'hui?

--Bien facilement. Je suis intime avec le valet de pied, qui n'a pas de

secrets pour moi.

--Eh bien, pars vite et reviens nous informer!

Luc sortit. Les deux Hommes Rouges restèrent seuls.

--Alors, demanda après un silence Lacy à Maurevailles, tu ne renonces

pas à la marquise?

--Jamais. J'ai été joué, bafoué, vilipendé, mis en prison... Ce n'est

plus par amour maintenant que je la veux, c'est pour me venger d'elle et

de son mari.

--Son mari est mort...

--Bah! Qui sait? Et puis qu'importe?

--Tu as raison. Compte sur moi alors. J'ai juré! Mais quel est ton but?

--Je veux l'avoir, elle et son enfant, à ma discrétion et pouvoir ainsi

tenir tête à Chartille, au jeune coq de Tony et à toute leur bande.

--Et ton service aux gardes?

--J'enverrai ma démission que j'ai toute prête dans ma poche...

D'ailleurs le colonel, duc de Biron, qui succède au marquis de Langevin

comme colonel, sera peut-être un peu moins prévenu contre nous.

Maurevailles fut interrompu par l'arrivée de Luc qui accourait.

--Monsieur, Monsieur, dit-il, la marquise vient de sortir en carrosse,

avec sa soeur, mademoiselle Réjane.

--De quel côté vont-elles?

--Elles vont sortir par la porte Saint-Antoine et aller jusqu'au donjon

de Vincennes. La marquise compte se promener dans les allées du bois.

--Parfaitement, s'écria Maurevailles avec une sinistre joie. Elle ne

pouvait choisir un endroit plus propice à mes desseins! Allons, Lacy, en

route et bon courage! Nous touchons au but, cette fois!

Les chevaux étaient prêts. Les deux officiers, qui avaient quitté leurs

uniformes pour revêtir de riches costumes de ville, sautèrent en selle,

non sans s'assurer que les fontes étaient solidement garnies.

--Défiez-vous, monsieur le chevalier, fit observer Luc. Je vous avertis

que le carrosse est accompagné et surveillé...

--L'avis est bon, dit Maurevailles, en haussant les épaules, mais, nous

aussi, nous avons pris nos précautions.

Ils piquèrent des deux et partirent dans la direction de la Bastille où

ils comptaient joindre le carrosse qui allait fort lentement.

La promenade choisie par la marquise était fort belle. Le long de la

route, les _folies_--c'est ainsi qu'on nommait alors les petites maisons

où les courtisans allaient loin des regards curieux se livrer à leurs

ébats--les _folies_, disons-nous, étalaient leurs parcs et leurs jardins

aux senteurs parfumées.

Les derniers rayons du soleil d'automne illuminaient la route, au bout

de laquelle le bois ombreux offrait un refuge tranquille au promeneur

ennemi de la foule.

Le comte et le chevalier rejoignirent le carrosse.

En apercevant la marquise, toujours adorablement belle, dans sa pâleur

de malade, Maurevailles sentit son coeur bondir. Son amour renaissait

plus ardent que jamais.

Quant à Lacy, il avait vu la tête mutine et triste de Réjane qui, par la

portière, regardait la route, et il se disait en lui-même:

--Comment Maurevailles ne répond-il pas à l'amour de cette adorable

enfant qui, elle, est folle de lui!... Ah! que je serais heureux, si, au

lieu de se donner au chevalier, son coeur eût voulu me choisir!

Les deux cavaliers retinrent leurs montures; il s'agissait de ne pas

être vu. L'endroit n'était pas propice à un enlèvement. D'abord il y

avait trop de monde; ensuite, comme l'avait dit Luc, le carrosse était

gardé.

À côté du cocher, sur le siège, le vieux Joseph interrogeait la route.

Derrière, deux solides laquais, se pendant aux étrivières, empêchaient

toute surprise...

Enfin, à droite et à gauche, cinq ou six promeneurs, ouvriers ou

paysans, marchaient en chantant ou en causant de leurs affaires, et pour

leur plaisir personnel, sans doute, ne perdaient pas de vue le carrosse

et les deux dames qui étaient dedans.

--Attendons d'être dans le bois, dit Lacy à Maurevailles, qui grinçait

des dents d'impatience.

--Par les mille diables d'enfer, le carrosse ne marchera donc pas plus

vite, afin de laisser ces manants derrière lui?...

--Ils ont l'air de s'y attacher... On dirait qu'ils l'escortent...

--Allons donc!

--Vois plutôt. En voici un qui se rapproche et parle au vieux Joseph.

Ah! si je pouvais voir son visage...

Le paysan avait, en effet, échangé quelques paroles avec le fidèle

serviteur du marquis de Vilers. Sur un signe de Joseph, il ralentit le

pas, ainsi que son compagnon, qui semblait être non moins paysan que

lui, et laissa le carrosse poursuivre sa route au milieu des autres

promeneurs.

--Que signifie ce manège? demanda Lacy intrigué.

Les capitaines continuèrent d'avancer. Bientôt, ils ne furent plus qu'à

quelques pas des deux paysans, qui cheminèrent à côté d'eux, de même que

les autres marchaient auprès du carrosse.

--Morbleu! j'y suis maintenant, murmura Lacy en se penchant à l'oreille

de Maurevailles. Pendant que leurs amis surveillent la voiture, ces

deux-là nous espionnent.

--Que veux-tu dire?

--Ne t'émeus pas et, sans en avoir l'air, examine celui qui est à côté

de toi...

--Eh bien!

--Tu ne connais pas cette figure?

--Non.

--Tu as la mémoire courte... Te souviens-tu de notre arrestation à

l'hôtel de Vilers?...

--Si je m'en souviens? s'écria Maurevailles avec colère.

--Et tu as oublié l'homme qui t'a passé une corde autour du corps...

--Ah! morbleu! je le reconnais en effet... il faut que je casse la tête

à ce drôle?

--Garde-t-en bien!... Du calme au contraire... Je vois de quoi il

s'agit... Joseph a fait part au lieutenant de police de la sortie de la

marquise... Nous avons devant nous La Rivière et ses estafiers...

--Et tu crois que nous ne ferions pas bien de charger cette canaille?...

--Pas du tout. À la ruse opposons la ruse, et attendons une occasion.

--Soit, dit Maurevailles, en rongeant sa colère; au fait, tu as raison.

Ce n'est pas le moment de nous attirer une querelle avec M. de Marville.

--Seulement, le coup est manqué pour aujourd'hui et nous ferons bien de

rentrer dans Paris.

--Allons donc! Tu l'as dit toi-même, il faut agir de ruse... j'ai trouvé

mon moyen.

--Quel est-il?

--Tu verras. Mais prenons le trot. Nous n'avons plus besoin de suivre le

carrosse, et je ne suis pas fâché de faire courir un peu messieurs de la

police.

Les deux cavaliers éperonnèrent leurs montures et partirent au grand

trot par une route transversale, à la grande stupéfaction des deux

exempts qui les surveillaient.

Car c'étaient bien, en effet, des exempts que, sur la demande du baron

de Chartille, le lieutenant de police avait mis à la disposition de

madame Vilers, pour la suivre et la protéger dans sa promenade à

Vincennes.

Les deux pauvres policiers se demandèrent un instant s'ils devaient

courir après les cavaliers. Mais, songeant qu'avant tout ils avaient

mission de veiller sur la voiture, ils rejoignirent leurs camarades.

Maurevailles et Lacy avaient fait un détour et étaient arrivés les

premiers dans le bois.

Ils attachèrent leurs chevaux à un poteau et se cachèrent dans un

massif. Là, Maurevailles tira ses tablettes et se mit à écrire.

--Que diable fais-tu? demanda Marc de Lacy intrigué.

--Tu vas voir tout à l'heure.

La voiture arriva à son tour. Haydée et Réjane en descendirent.

Après un rapide coup d'oeil aux environs, Joseph s'écarta pour laisser

les deux femmes se promener. Les exempts l'imitèrent.

Quelques instants se passèrent ainsi; Marc et Maurevailles ne bougeaient

pas.

Peu à peu Haydée et Réjane, ne voyant rien de suspect, avaient pris

confiance. Joseph lui-même, croyant les Hommes Rouges repartis pour

Paris, avait cessé d'être sur ses gardes.

C'était là ce que Maurevailles attendait.

Il suivit pas à pas, derrière les buissons, la marquise et sa soeur.

Saisissant un moment où celle-ci tournait la tête vers lui, il se montra

tout à coup.

Réjane étouffa un cri de surprise.

--Qu'as-tu? demanda Haydée subitement inquiète.

--Rien, je me suis heurté le pied contre une racine.

Le plus difficile était fait. Le chevalier avait la certitude d'avoir

été vu. Il était évident que Réjane tournerait à la dérobée les regards

de son côté.

Maurevailles déplia le billet qu'il avait écrit et le montra à Réjane.

Elle devint toute rouge. Elle avait donc compris.

Il enroula le billet autour d'un caillou et, jetant le tout aux pieds de

la jeune fille, se cacha de nouveau.

--Tiens, s'écria-t-elle, il y a encore des fleurs dans l'herbe.

Et elle se pencha, ramassa vivement le billet et le cacha furtivement

dans son sein.

--Non, je me suis trompée, fit-elle froidement.

Pendant ce temps-là, Maurevailles disait à son ami:

--Allons-nous-en. Nous avons maintenant une intelligence dans la place.

Réjane était impatiente de connaître le contenu du billet qui lui

brûlait la poitrine. Elle prit un nouveau prétexte pour s'écarter un

instant de sa soeur et lut avidement ce qui suit:

«Vous pouvez aider celui qui vous aime à conjurer un grand danger qui

menace votre soeur. Je serai ce soir, à dix heures, à la petite porte du

jardin. Silence!»

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 153 / 180 题