ROCOUX

Il n'entre pas dans notre cadre de raconter cette bataille célèbre

dans l'histoire sous le nom de victoire de Rocoux et qui mit fin à la

campagne.

Contentons-nous de dire que les alliés y perdirent sept mille hommes et

mille prisonniers; dix drapeaux et cinquante pièces de canon, tandis

que, du côté des Français, il n'y eut que trois mille hommes hors de

combat.

Les épisodes y abondèrent.

Au moment où la brigade de Beauvoisis et la brigade d'Orléans

attaquaient le village de Varoux, défendu par une formidable artillerie,

un grenadier du régiment d'Orléans vint tomber aux pieds du maréchal de

Saxe, la jambe emportée par un boulet de canon.

Le maréchal voulut le faire conduire à l'ambulance.

--Que vous importe ma vie? dit brusquement le grenadier; laissez donc ce

soin à ceux qu'il regarde, et occupez-vous de gagner la bataille!

A l'entrée du village était un escarpement très élevé que les soldats de

Beauvoisis et les gardes-françaises avaient escaladé sous une grêle de

mitraille.

Le jeune marquis de Boufflers, colonel du régiment de Beauvoisis, était

trop petit pour franchir l'escarpement. Tony, rentré dans les gardes

après le succès de son entreprise, arrivait avec une escouade de sa

compagnie.

--Attendez, colonel, dit-il en riant.

Et, grimpant sur le talus, en vrai gamin de Paris, il se mit à plat

ventre et tendit les mains au petit marquis, qu'il hissa à côté de lui.

Malgré les balles qui pleuvaient, celui-ci l'embrassa avant de

descendre.

--Nous nous reverrons, s'écria-t-il, en sautant à terre, l'épée à la

main.

--Oui, dit Tony, si nous ne sommes pas tués.

Ni l'un ni l'autre ne le furent. Mais notre jeune héros n'en devait pas

moins être cruellement éprouvé....

Au plus fort de la bataille, le marquis de Langevin, grisé par la

poudre, par la fureur des ennemis, par l'ardeur de ses gardes, s'était

fait, pour ainsi dire, de colonel-général qu'il était, simple soldat.

Si Tony se battait comme un lion, Langevin ne craignait pas plus que

lui de s'avancer au milieu des alliés jusqu'à ce que tous ses gardes

l'eussent rejoint, puis de s'avancer encore.

La bravoure coûte cher. L'un des Autrichiens eut honte de fuir, et, se

retournant soudain, l'épée haute, s'élança sur le marquis qui, occupé à

en tuer un autre, ne voyait point celui-ci.

Mais Tony l'avait vu, lui! Bondissant au-dessus des morts et des

blessés, il accourut, trop tard, hélas! Quand il entra son épée dans la

poitrine de l'Autrichien, ce dernier s'était vengé d'avance en frappant

au défaut de l'épaule le marquis de Langevin...

--Ah, je suis perdu! fit le colonel en tombant dans les bras de Tony.

Si ardent qu'il fût pour la bataille, l'ancien protégé du marquis avait

un nouveau devoir à remplir. M. de Langevin était en si grand danger de

mort qu'il appartenait à Tony de le faire ramener au camp.

Il le prit d'abord dans ses bras jusqu'à la plus prochaine ambulance

où les chirurgiens lui appliquèrent, en hochant la tête, un pansement

qu'ils savaient inutile, puis, le plaçant sur une litière qu'il voulut

soutenir lui-même du côté de la tête, aida ainsi à le transporter au

camp.

Là on coucha le marquis de Langevin sur un lit improvisé avec des

planches et des couvertures, les coussins de son carrosse de guerre lui

servant de matelas. Mais le marquis, qui se sentait mourir, voulut que

l'on mît à côté de lui son épée, ses épaulettes et son grand cordon

rouge de Saint-Louis, afin d'avoir sous les yeux, au moment de rendre le

dernier soupir, l'instrument et la récompense de sa vie de soldat.

Bien que la bataille continuât, un groupe d'officiers l'entourait,

morne, désespéré.

--Je vous en prie, messieurs, fit le colonel en leur serrant les mains,

allez à votre devoir.

Et, comme ces valeureux officiers obéissaient au dernier ordre de leur

chef:

--Je vais mourir, dit le marquis à Tony d'une voix affaiblie. Reste,

toi, mon fils. Moi aussi, j'ai un devoir suprême à remplir.... J'ai ma

confession à te faire.

--Mais, mon colonel, mon bon colonel, mon second père, non, non, vous ne

mourrez pas! s'écria Tony sanglotant.

--Si tu le crois vraiment, va donc te battre.... Ah! tu vois bien, tu

restes. Je vais mourir, te dis-je, je le sais! j'ai à peine une heure à

vivre... en admettant que je ne me fatigue pas... que je ne parle pas

surtout.... Or, je te répète qu'il faut que je parle....

Tony s'agenouilla auprès du lit.

--Écoute, reprit le marquis à demi-voix, écoute bien ce que je vais

te dire.... Jamais on n'a eu confession plus cruelle à faire avant de

paraître devant Dieu!

Je ne méritais pas, vois-tu, de mourir ainsi sur le champ de bataille,

au milieu du triomphe de la victoire... car un jour, dans ma vie, j'ai

été misérable et lâche.

--Oh! c'est impossible! s'écria Tony emporté par son affection pour le

vieillard.

--Tais-toi et ne m'interromps plus. J'ai à peine le temps de tout te

raconter, et cet aveu doit être complet...

Ah! mon pauvre enfant, rappelle-toi bien ces paroles: L'honneur est une

grande et noble chose... C'est la première loi à laquelle l'homme doive

obéir... Mais il ne faut pas l'exagérer... Il ne faut pas prendre pour

la voix de l'honneur ce qui n'est que le cri de l'orgueil révolté... Je

suis tombé dans cette erreur, elle m'a conduit au crime...

Je t'ai dit un jour mon amour pour ma fille... pour ta mère... Eh

bien..., sous la fatale pression de l'orgueil... je... je l'ai tuée!...

râla le marquis d'une voix étouffée en cachant sa tête dans ses deux

mains.

--Vous!... s'écria Tony en bondissant malgré lui.

--Hélas! insulte-moi, tue-moi! Broie sous tes pieds ce coeur qui n'a

plus que quelques minutes à battre... Mais auparavant entends-moi

jusqu'au bout, il le faut pour que je puisse implorer ton pardon.

J'ai été élevé en soldat, selon les principes du soldat. Je voulais que

mon honneur fût sans tache, si petite qu'elle fût...

Je me mariai avec la plus noble des femmes. Elle mourut en donnant le

jour à une fille. Sur cette enfant, je reportai tout mon amour... tout

mon orgueil.

L'enfant grandit, grandit et devint belle comme sa mère... Je l'admirais

et j'en étais fier... Et je la voulais pure... pure comme ma conscience

de soldat... Pour arriver jusqu'à ma fille, il eût fallu me tuer, moi!

Hélas! je le croyais... quand un soir... un soir... une conversation

de gens de cour, qui ne se savaient pas écoutés, m'apprit un terrible

secret... Ma fille en qui j'avais la plus entière confiance... Ma

fille que j'aurais rougi de soupçonner... Ma fille... s'était donnée

volontairement... Elle allait devenir mère!...

Je tombai comme un fou au milieu des causeurs atterrés par ma présence;

je saisis à la gorge celui qui parlait et je l'envoyai se briser le

crâne à l'angle d'une muraille... Puis, éperdu, je courus à mon hôtel et

je montai à la chambre de ma fille...

Terrible souvenir! s'écria le marquis en se soulevant sur sa couche

malgré son atroce blessure. Ah! que de remords cet instant d'aveuglement

m'a causés depuis... Ma fille, souffrante, disait-elle, avait fait

défendre sa porte...

Inquiet de cette résistance qui confirmait les dires des calomniateurs,

je bousculai les chambrières effarées, et, d'un coup d'épaule, j'ouvris

cette porte...

Le moribond s'arrêta et prit dans un flacon placé à côté de lui un

cordial dont il avala quelques gouttes.

--Elle était pâle, sur son lit, continua-t-il... Çà et là des vêtements

épars, des linges, des langes d'enfant... Tout confirmait la fatale

nouvelle... Ma fille, ma fille, que je croyais pure... venait de mettre

au monde un enfant...

Je cherchai des yeux l'odieuse preuve de notre honte pour l'écraser

sous mon talon... Mais par bonheur, mon pauvre Tony, on venait de

t'emporter...

--Moi, moi? C'était moi! s'écria le jeune homme haletant.

--C'était toi, cher enfant. Ah! pardon!... Mais laisse-moi achever. Tu

n'étais plus là..! Sur qui donc alors me venger? Je saisis ta mère dans

un accès de rage, l'insultant, la menaçant, lui reprochant de m'avoir

ravi l'honneur... Épuisée par les souffrances, épouvantée de ma colère,

elle... oui, hélas! elle expira entre mes mains!...

Le marquis s'affaiblissait de plus en plus. Il dut avoir de nouveau

recours à son cordial, afin de pouvoir reprendre son récit.

--Ma fille morte, continua-t-il, je restai un instant anéanti. Puis la

voix de l'orgueil reprit le dessus. Elle me cria que mon oeuvre n'était

pas achevée, que mon honneur voulait que l'enfant pérît comme celle qui

l'avait mis au monde...

Un médecin, chèrement acheté, donna à la mort de ma fille une

explication, et tout le monde me plaignit... Mais, moi, je me disais que

ma tâche n'était pas accomplie. Il me fallait savoir où l'on avait caché

le rejeton du crime...

Je te cherchai longtemps. Sept années se passèrent, pendant lesquelles

je n'osai marcher la tête haute, sentant qu'il y avait encore une tache

sur mon blason.

Enfin je découvris ta retraite... Tu te souviens des hommes masqués

qui te poursuivirent, qui voulurent te tuer... C'était moi qui les

commandais...

La voix du marquis était devenue de plus en plus sifflante et

entrecoupée. Il se tut tout à coup et murmura:

--Oh! je me meurs... Tony, mon fils, je t'ai avoué mon crime... Je n'ai

pu... te dire mes remords... Pardonne-moi...

Tony resta silencieux.

--Ah! s'écria le moribond, rassemblant dans ce cri tout ce qui lui

restait de forces, je t'implore, mon fils... Me laisseras-tu mourir sans

m'absoudre?

D'un geste saccadé, il arracha de sa poitrine le médaillon qu'une fois,

au château de Blérancourt, il avait montré à Tony. Il le posa sur ses

lèvres, et, le tendant au jeune homme:

--Tiens, murmura-t-il d'une voix si faible qu'elle était à peine

perceptible. Tiens... prends... ce souvenir... Mais... par pitié... en

mémoire d'Elle... Ce crime... je l'ai bien expié, va... par dix-huit

années de remords et d'insomnie... Tony, pardonne-moi, pour qu'Elle et

Dieu me pardonnent...

Tony regardait le portrait. On eût dit qu'il le consultait... Enfin,

comme pour obéir à un ordre que semblait lui donner cette précieuse

image, il se jeta dans les bras du vieillard, puis, se redressant:

--Au nom de ma mère, dit-il, que Dieu vous tienne compte de vos

souffrances et vous pardonne comme moi!

--Oh! merci, dit le marquis, dont une pâle lueur de joie éclaira le

visage... maintenant... je puis mourir en paix.

--Ah! par grâce, un effort encore. Ma mère est morte, mais j'ai un père!

Mon père, du moins, faites-le-moi connaître!

--Ton père?... Ah! d'autres que moi eussent été heureux et fiers de lui

donner leur fille en pâture... Ton père... c'est...

Un râle lui coupa la parole, l'agonie qu'il avait conjurée, à force de

volonté, venait de commencer, terrible.

Tony, épouvanté, appela les officiers, les médecins. Mais tout secours

était inutile.

Le marquis était mort.

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 149 / 180 题