Revenons à Anvers où le nain s'acharne à la poursuite du marquis de
Vilers.
Il y mettait de la conscience, le pauvre petit homme, plus de conscience
qu'il n'en avait jamais mis à servir, en qualité de faux muet, le comte
de Mingréli.
Levé dès le jour, il courait les rues, allant des quartiers riches aux
quartiers pauvres, ne négligeant aucun indice, ne perdant aucun instant.
Malheureusement ses recherches étaient vaines. Lui qui se vantait de
tout trouver, cette fois il ne découvrait rien.
Quand venait le soir, après une journée de courses infructueuses, le
pauvre nain entrait dans d'épouvantables fureurs.
S'il eût été assez fort, il eût cherché querelle aux passants dans la
rue. Ne se sentant pas assez robuste, il s'en vengeait en allant mettre
à sec les brocs dans les tavernes.
Chaque soir, Goliath rentrait chez lui absolument gris, se promettant,
dans son ivresse, de réussir le lendemain.
Et le lendemain était comme la veille.
Pendant ce temps, Tony, revenu au camp ainsi que nous l'avons raconté,
s'informait à tout le monde du marquis de Vilers.
Mais il ne réussissait pas mieux que son auxiliaire le nain. Aussi
était-il triste, bien triste.
Il y avait encore une autre cause à son chagrin: sa fausse position
d'amoureux entre Bavette et mame Toinon.
Il n'osait supporter les regards de la jolie costumière dont la pensée
lui pesait comme un remords. Il se l'avouait bien maintenant, ce n'était
que dans l'explosion de ses dix-huit ans, qu'il avait eu pour elle une
folie passagère. Tout son amour, son véritable amour était pour Bavette
qu'il avait pu oublier, dans la fougue de la passion, mais qu'il n'avait
jamais cessé d'aimer.
Il supportait bien moins encore les regards de Bavette dont les grands
yeux bleus semblaient lui dire qu'elle avait tout deviné et dont la
présence seule lui reprochait sa défaillance.
Une grande joie vint heureusement faire diversion. On annonça à Tony que
le maréchal de Saxe le faisait demander.
Il courut au quartier général.
Les Autrichiens, presque bloqués dans Namur, où ils manquaient
de vivres, avaient à plusieurs reprises essayé des tentatives de
ravitaillement qui avaient échoué, grâce à l'activité de Maurice de
Saxe. Les déserteurs, de plus en plus nombreux, que la famine chassait
du camp ennemi, tenaient du reste le maréchal au courant de tous les
mouvements des alliés.
Namur, abandonné à ses propres forces, avait fini par capituler et il y
avait tout lieu de croire qu'on allait prendre là les quartiers d'hiver.
On s'y préparait même lorsque le maréchal de Saxe reçut avis que le camp
choisi par les alliés était dans les conditions les plus défavorables,
peu profond et coupé par deux ravins, dont l'un allait au Jaar, l'autre
à la Meuse, lesquels ravins, ne laissaient pour seule communication,
d'une partie de l'armée à l'autre, qu'une trouée très étroite, près de
Melmont.
Le maréchal ne put croire à pareille imprudence et résolut de faire
vérifier le fait.
Il lui fallait pour cela un homme de confiance, brave et adroit. Il
songea à Tony, qui avait fourni ses preuves en deux cas analogues.
Tony trouva Maurice de Saxe, présidant le conseil de guerre.
--Ah! vous voilà, mon jeune ressuscité, dit familièrement le maréchal,
j'ai une bonne nouvelle à vous apprendre.... Ne vous réjouissez pas trop
tôt, ce n'est pas encore ce que vous désirez. Mais enfin, vous voulez
aller vite, en voici le moyen.
Je n'ai pu jusqu'à ce jour obtenir de Sa Majesté l'arrêt qui vous remet
au nombre des vivants. Mais nous avons besoin de bras solides et surtout
d'âmes fortement trempées. Ma compagnie de Croates a été décimée, le
capitaine de l'Estang qui la commandait a été tué. Heureusement les
déserteurs que la famine chasse de l'armée alliée nous donnent de quoi
la reformer. Ce sont de précieuses recrues, mais qu'il faut roidement
tenir et rudement mener... j'ai songé à vous pour une lieutenance. Cela
vous va-t-il?
--Ah! monseigneur!... s'écria Tony avec reconnaissance.
Le poste est périlleux, car j'ai l'intention de ne pas ménager vos
hommes, et du côté de l'ennemi, on n'a, en cas de défaite, aucun
quartier à attendre. Mais, tenez-vous-y bien, c'est un excellent stage
pour rentrer aux gardes-françaises, où mon excellent ami, le marquis de
Langevin, désire vous avoir. Allez, on va vous faire reconnaître. Vous
entrerez en expédition tout de suite.
Tony était au comble de la joie. Lieutenant!... il était lieutenant!...
Et le maréchal de Saxe lui-même lui faisait espérer qu'il rentrerait
bientôt aux gardes! Et il n'avait qu'à réussir dans la nouvelle
entreprise qui lui était confiée, et à se montrer, dans la bataille qui
se préparait, digne de lui-même, pour devenir enfin le collègue, l'égal
de ses ennemis, les Hommes Rouges!
Les troupes se rangeaient en bataille pour se diriger vers les ponts. Le
maréchal sortit, suivi de son état-major:
--Cornette Tony, prononça Maurice de Saxe, je tiens à vous féliciter
publiquement de votre rétablissement et de votre retour parmi nous. J'ai
aussi et surtout à vous féliciter de la noble conduite que vous avez
tenue à Anvers. Une première fois, au burg du margrave, vous avez mérité
par votre bravoure hors ligne une faveur exceptionnelle. Aujourd'hui
encore vous m'avez forcé de passer par-dessus les considérations d'âge
et de naissance.... Lieutenant Tony, venez m'embrasser.
Ému jusqu'aux larmes, Tony s'inclina sans mot dire vers le héros de
Fontenoy, qui lui donna l'accolade. Son émotion redoubla encore quand,
derrière le maréchal de Saxe, il aperçut le marquis de Langevin qui lui
tendait les bras.
--Je vous admire, mon fils, lui dit tout bas à l'oreille le colonel, qui
ajouta plus bas encore:
--Tu rentreras demain aux gardes....
Les officiers félicitaient Tony, les soldats l'acclamaient.
--Ah! s'écria-t-il, je n'ai pas assez d'une vie à donner à mon pays en
échange d'un tel bonheur.
--Ménage ta bravoure, au contraire, dit le marquis de Langevin. La
patrie a besoin qu'ils vivent, les enfants tels que toi!
Le temps pressait. Tony partit avec sa demi-compagnie. Il eut la chance
d'accomplir sa mission sans perdre un homme....
Les renseignements qu'il rapportait confirmaient de point en point ceux
qu'on avait donnés au maréchal de Saxe. Celui-ci résolut de livrer
immédiatement une bataille décisive.
L'armée reçut l'ordre de se porter sur Varoux et Rocoux.