LE POIGNARD

Le baron de Chartille avait eu une heureuse inspiration en envoyant

Lapierre prévenir M. de Marville du départ de Maurevailles et de Lacy

pour Paris.

Leur tentative à l'hôtel de Vilers eût pu, en effet, être fatale à la

marquise dans la position où elle se trouvait.

Aussi M. de Marville, instruit par le baron, jugea-t-il à propos de ne

rien dire, ni à madame de Vilers, ni à Réjane.

Il chargea du soin de mener l'expédition son exempt, La Rivière, dont il

connaissait le tact et l'habileté. Ce fut au vieux Joseph que La Rivière

exposa son plan, et nul autre que lui n'en fut averti dans la maison.

On a vu comment le coup de main avait réussi.

Si cela n'eût dépendu que de Joseph, le secret le plus complet eût

été gardé sur cette affaire, et, durant un certain temps du moins la

marquise eût été assurée de sa tranquillité.

Malheureusement, l'entrée des Hommes Rouges ne s'était pas effectuée

sans quelque bruit. Le suisse avait été bâillonné, la suivante Suzette

jetée dans une armoire. Quoi qu'on pût faire, il était impossible de

compter qu'ils ne parleraient pas.

Joseph prit donc les devants et alla, lui-même, tout révéler à la

marquise.

Au fond, nous devons l'avouer, il n'était pas fâché de se poser un peu

et de faire savoir qu'il avait, lui aussi, joué son petit rôle dans la

lutte contre les implacables ennemis de la marquise. C'était lui qui

avait désigné à La Rivière la chambre où il y avait le plus de meubles!

La marquise le félicita vivement de son intelligence et de sa fidélité.

Joseph partit tout triomphant.

Mais il y avait une personne qui avait écouté le récit de Joseph avec un

intérêt marqué.

Cette personne, c'était Réjane....

Réjane, malgré ce qui s'était passé, malgré tout ce qu'elle connaissait

du caractère de Maurevailles, n'avait pas cessé de l'aimer.

En apprenant qu'il venait d'être arrêté, elle pâlit.

Mais elle maîtrisa son émotion pour ne pas que sa soeur la remarquât.

Quant à Joseph, emporté par le feu du récit, il ne voyait rien.

À peine eut-il quitté la salle, que Réjane, le coeur serré, s'excusa

auprès de sa soeur pour se retirer à son tour dans sa chambre.

Son plan était fait.

Elle attendit que la nuit fût tout à fait venue. Elle se laissa

déshabiller par ses femmes de chambre. Puis, quand elle fut certaine

que personne ne pouvait plus la voir, elle se rhabilla à la hâte et

descendit sur la pointe du pied.

La grande porte de l'hôtel était fermée, mais Réjane connaissait le

secret au moyen duquel la petite porte pratiquée dans le grand portail

glissait sur ses gonds.

Elle appuya sur le bouton.... La porte s'ouvrit et se referma.

Réjane était dans la rue.

Toute tremblante, elle hésitait à s'aventurer à travers les quartiers

déserts et mal éclairés, redoutant les mauvaises rencontres, craintive,

timorée. Mais elle puisa des forces dans son amour. Peu à peu elle

s'enhardit. À la fin, elle se dirigea rapidement vers la place Vendôme.

Elle allait à l'hôtel du lieutenant général de police.

Il fallait toute l'inexpérience de la jeune fille pour entreprendre

pareille folie. Réjane avait mille chances d'être arrêtée soit par des

voleurs, soit par des galants de rencontre, soit par le guet....

Mais il est des grâces d'état. La jeune fille arriva sans encombre

jusqu'à la rue des Capucines.

Là encore, il y avait gros à parier qu'elle échouerait. Les gardes de

la porte de l'hôtel, les exempts groupés dans l'antichambre pouvaient

prendre Réjane pour une coureuse de nuit ou pour une folle, et de leur

propre autorité, la conduire au Fort-l'Évêque ou aux Madelonnettes.

Non. Il était écrit qu'elle arriverait jusqu'au lieutenant de police.

Elle y arriva.

Par un heureux hasard, le garde de planton à la porte de l'hôtel de

Marville était un garçon intelligent qui vit du premier coup d'oeil à

qui il avait affaire.

Il comprit que quelque raison de la plus haute gravité pouvait seule

amener cette jeune fille à pareille heure auprès du lieutenant de

police. Il appela le chef de poste; et, sans être autrement interrogée,

Réjane parvint jusqu'à l'antichambre de M. de Marville.

Là elle écrivit son nom, sur un papier qu'elle plia et qu'elle fit

passer par un huissier.

En lisant ce nom, le lieutenant de police, stupéfait, donna ordre

d'introduire immédiatement celle qui le portait.

Réjane entra.

--Que puis-je pour vous être agréable, mademoiselle? demanda M. de

Marville en s'inclinant.

--Monsieur, dit Réjane avec assurance, je viens vous demander une

immense faveur.

--Laquelle? Pariez sans crainte.

--M. de Maurevailles a été arrêté tantôt par vos gens à l'hôtel de

Vilers.

--En flagrant délit d'effraction, oui, mademoiselle.

--Et bien, je viens vous supplier de le mettre en liberté.

--En liberté!... s'écria le lieutenant de police qui n'en croyait point

ses oreilles, y pensez-vous? Mais je le voudrais que cela me serait

impossible. Songez donc que le chevalier de Maurevailles, qui m'était

signalé comme ayant l'intention de commettre un rapt, a été surpris par

une brigade d'exempts, juste au moment où il venait de bâillonner un

homme, d'enfermer une jeune fille, de briser une porte, comme eussent pu

le faire Dominique Cartouche ou Jacques Poulailler.... En liberté? Non,

non. À quelque rang qu'appartiennent les coupables, il faut que la

justice ait son cours....

--Ainsi, dit Réjane en joignant les mains avec désespoir, vous allez le

faire passer devant des juges?

--C'est lui qui m'y a contraint.

--Mais au moins me permettrez-vous de le voir?

--Pour le faire échapper sans doute? demanda le lieutenant de police eu

souriant.

--Oui, monsieur, si je le puis!...

Ceci fut répondu d'un ton ferme et décidé, avec une audacieuse franchise

qui conquit tout à fait M. de Marville.

--Écoutez, mon enfant, dit-il paternellement, vous vous méprenez sur la

personne à laquelle vous vous intéressez si vivement, laissez-moi vous

éclairer....

--C'est inutile, fit froidement Réjane, je vous remercie beaucoup de

votre bienveillance. Mais je sais tout ce que vous allez me dire.

--Comment, aimeriez-vous encore M. de Maurevailles si vous saviez tout

ce que je pourrais vous dire.

--Oui, répliqua Réjane, le chevalier n'en est pas à sa première

tentative contre nous, n'est-ce pas? Il a voulu enlever ma soeur, il a

essayé de tuer mon frère, le marquis de Vilers.... Oui, je sais tout

cela et bien des choses encore que peut-être vous ignorez. Mais je viens

vous dire: Qu'importe! je veux le voir!... Et, ajouta-t-elle en se

jetant à ses pieds, je ne m'en irai pas que vous ne m'ayez accordé cette

grâce!...

--Le voir?... Oh! mon Dieu! cela, je puis vous le permettre, dit M. de

Marville vivement ému, en relevant la jeune fille. Venez, mon enfant.

Bien que, si j'eusse rempli mon devoir, ces messieurs devraient être

déjà au Châtelet, j'ai pris sur moi de les conserver ici quelques

heures. Cela me met à même d'exaucer votre demande et j'en suis très

heureux.

Il prit Réjane par la main et la conduisit lui-même auprès du

prisonnier.

Maurevailles, assis, réfléchissait, très inquiet sur l'issue de cette

affaire. Il se disait que c'était la seconde fois que M. de Marville

avait à lui demander compte de ses tentatives contre la marquise de

Vilers, et il craignait fort qu'en cette circonstance, la chose ne se

passât pas aussi facilement que la première fois.

En voyant entrer M. de Marville et Réjane, il se leva tout étonné.

--Je vous laisse un instant, dit le lieutenant à la jeune fille. M. de

Maurevailles, je crois inutile de vous avertir que la surveillance la

plus rigoureuse vous entoure, que toute tentative d'évasion échouerait

et ne ferait qu'aggraver votre situation.

Et M. de Marville s'inclina et se retira.

Restée seule avec celui qu'elle aimait, Réjane demeura d'abord confuse,

puis se rappelant que le temps lui était mesuré elle raconta naïvement à

Maurevailles ce qu'elle venait d'accomplir pour arriver jusqu'à lui.

Maurevailles était confondu de tant d'amour. Un moment il fut sur le

point de se jeter aux genoux de Réjane et de lui demander pardon en

rompant avec tout le passé....

Mais un mauvais sentiment lui vint et effaça cette bonne pensée. Il

se dit que, dans l'amour de Réjane, il pouvait trouver le moyen de se

venger et d'accomplir l'oeuvre fatale qu'il poursuivait.

En un clin d'oeil son plan infernal fut conçu. Ce plan, nous le verrons

se développer plus tard.

Pour achever de le mettre en oeuvre, le chevalier se fit intéressant,

parla de son repentir, de son changement d'idées, murmura à l'oreille de

la jeune fille de trompeuses paroles d'amour.

--Depuis la mort de Lavenay, affirma-t-il, délié de mon serment, je

n'aspire plus qu'à réparer le mal que j'ai pu faire, et c'est même dans

le but d'être utile à la marquise que je me rendais hier soir à l'hôtel

de Vilers.

Réjane ne demandait qu'à croire à l'innocence de celui qu'elle aimait.

Maurevailles vint facilement à bout de la convaincre.

Quand elle se retira, elle croyait tellement à l'injustice de ceux qui

avaient arrêté le chevalier que, s'approchant de M. de Marville, elle

lui dit:

--Vous savez que j'ai été folle, monsieur.

--On me l'a dit, en effet, répondit le lieutenant de police, se

demandant où elle voulait en venir.

--Voulez-vous que je le redevienne?

Et, s'emparant d'un poignard qui se trouvait sur le bureau du lieutenant

de police au milieu d'une foule d'autres pièces à conviction, comme

on en voit sur les bureaux de tous les magistrats, elle fit un pas en

arrière et s'écria:

--Si vous retenez M. de Maurevailles prisonnier, si vous voulez le

flétrir par un jugement, je me tue sous vos yeux!...

Le feu qui brillait dans les yeux de Réjane prouvait que ce n'était pas

là une vaine menace. Certes, après ce qu'elle avait déjà fait, elle

était femme à l'exécuter. M. de Marville se trouva fort embarrassé.

Réjane tenait toujours le poignard levé sur sa poitrine.

Enfin, le lieutenant de police eut une inspiration.

--Écoutez, dit-il en pesant ses paroles, peut-être y a-t-il un moyen

terme qui nous satisfera tous deux.

Réjane respira plus librement. Elle avait une lueur d'espoir.

--Je ne puis, je vous l'ai dit, relâcher ainsi mes prisonniers. Mais il

m'est possible de trouver un prétexte pour les garder ici jusqu'à nouvel

ordre, au lieu de les transférer au Châtelet....

--Eh bien? demanda Réjane.

--C'est le baron de Chartille qui m'a dénoncé le complot; il m'a prié de

protéger la marquise votre soeur. Mes exempts sont arrivés à temps. Mais

auraient-ils de nouveau cette chance, si MM. de Maurevailles et de Lacy,

mis en liberté, recommençaient une nouvelle tentative, surtout ayant

dans la place un auxiliaire tel que vous?

--Mais le moyen dont vous parliez? dit Réjane.

--Ce moyen, le voici. Attendons le retour du baron. Il ne peut tarder

à arriver. Je causerai avec lui de cette affaire. S'il consent à

l'étouffer une fois encore, si MM. de Maurevailles et de Lacy, qui

sont officiers, me promettent de rejoindre leur régiment sans plus

tarder,--ce à quoi, du reste, je veillerai,--il n'y aura plus aucune

difficulté. Voyons, mon enfant, cela vous satisfait-il?

--Soit, dit Réjane. J'essaierai de fléchir le baron. J'y réussirai,

j'en suis sûre. Mais vous me promettez qu'avant son retour, M. de

Maurevailles n'a rien à redouter de vous?

--Je vous le garantis. Et maintenant, mademoiselle, laissez-moi vous

reconduire jusqu'à l'hôtel de Vilers, où je ne voudrais pas, à pareille

heure, vous laisser retourner seule.

Et M. de Marville, faisant atteler son carrosse, y monta à côté de

Réjane, enchantée de son succès.

Elle ne pouvait prévoir les terribles événements qu'allait engendrer

cette combinaison....

Quelques jours après, le baron de Chartille arrivait à Paris.

Au débotté, l'infatigable centenaire courut à l'hôtel de Vilers, afin de

s'informer de ce qui s'était passé pendant son absence.

Si la marquise lui apprit la nouvelle tentative de Maurevailles et de

Lacy, Réjane, l'attirant à part, ne manqua point de le supplier de leur

faire rendre la liberté.

--C'était donc pour cela qu'ils étaient si pressés de partir, ne cessa

de répéter à l'une ou à l'autre le baron. Sarpejeu! la belle expédition

pour des gentilshommes!... Décidément la noblesse se perd!...

Malgré cela, Réjane triompha, et il se rendit chez le lieutenant de

police.

Depuis qu'ils étaient sous les verrous, Maurevailles et Lacy avaient

eu le temps de faire de tristes réflexions. Ce fut donc avec une joie

immense qu'ils apprirent la fin de leur captivité.

--J'espère, messieurs, leur dit sévèrement le baron, que cette leçon

vous servira. Je vous ai montré que, de près ou de loin, je sais

protéger mes amis.... Pour le moment, je ne veux pas donner à cette

escapade les funestes conséquences qu'elle pourrait avoir. J'arrive de

l'armée des Pays-Bas, où les hostilités sont reprises et où la présence

de deux braves officiers ne sera pas inutile.... Or, si vous agissez en

insensés dans la vie privée, je me plais à reconnaître votre bravoure en

face de l'ennemi. Allez donc, mais donnez-moi votre parole que vous vous

rendrez immédiatement à votre régiment, où l'on vous attend du reste....

Pour vos entreprises ultérieures, je ne vous demande rien; je serai là

et je veillerai.

Humiliés et confus, les deux jeunes gens firent toutes les promesses du

monde, et M. de Marville les autorisa à s'en aller.

M. de Chartille resta quelques instants encore avec ce dernier qui lui

affirma, d'ailleurs, qu'en aucun cas son concours ne lui ferait défaut.

Mais quand le baron, fier de la façon dont il avait arrangé les choses,

rentra à l'hôtel de Vilers, la marquise fut seule à le remercier.

Réjane ne lui répondit que par des larmes.

Celui qu'elle aimait était retourné au combat, et sans lui envoyer un

mot d'adieu ou de reconnaissance.

Était-elle donc seule à aimer, et le chevalier reviendrait-il?

À l'hôtel de la police, elle avait voulu se frapper d'un poignard.

L'inquiétude et l'amour venaient de lui en enfoncer deux dans le

coeur....

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 145 / 180 题