RETOUR AU CAMP

A Anvers, le baron de Chartille se promenait impatiemment, attendant le

retour du nain, parti en chasse depuis le matin et qui, de la journée,

n'avait donné de ses nouvelles.

--Le maroufle se sera attardé dans quelque cabaret borgne, disait avec

colère le baron, il va rentrer encore comme hier, affreusement gris et

me raconter quelque bourde. Qu'il prenne garde à ses oreilles...

A ce moment la porte s'ouvrit et le nain entra.

Il avait l'air si joyeux, si satisfait de lui-même, que toute la colère

du baron se fondit en un clin d'oeil.

--Eh bien, maître Goliath, s'écria M. de Chartille, quelles nouvelles?

Le petit homme était trop content pour ne pas bavarder un peu.

--Il n'appartient point aux jeunes gens de valeur de se vanter

eux-mêmes, commença-t-il emphatiquement; cependant si, pour une fois,

j'osais déroger à cet usage, je me permettrais de dire que ce fut pour

M. le baron un jour heureux que celui où il m'honora de sa confiance...

--Abrège, abrège, sarpejeu, interrompit le baron qui n'avait que faire

d'un discours et qui voulait des faits. As-tu enfin découvert quelque

chose?

--Quelque chose, oui, et je m'en vante. Sans exagérer, je pourrais dire

beaucoup.

--Tu es sur la trace?

--Sur la trace!... c'est-à-dire que j'ai trouvé l'oiseau...

--Vilers!... s'écria le baron en chancelant d'émotion.

Mais, d'un bond, le nain s'était précipité dehors. Il rentra, tenant

d'une main Tony, de l'autre mame Toinon toute honteuse.

--Ah! vous êtes trop gourmand, monsieur le baron, dit le bout d'homme

en revenant. Il me semble que c'est déjà beaucoup de vous présenter M.

Tony, cornette au régiment de Bourgogne et mame Toinon, costumière à

Paris, son amie...

--Certes, dit M. de Chartille, je rends justice à ton habileté, mais un

instant j'avais espéré...

--Espérez, monsieur le baron. Eh! eh! j'ai trouvé ces deux-là, le plus

fort est fait. Il y a commencement à tout. Maintenant nous n'en avons

plus, qu'un à chercher et nous sommes toute une bande!...

--Certes oui, s'écria Tony avec feu, ce que vous dit ce brave garçon est

la vérité. Je vous le jure, monsieur, mort ou vivant, mais vivant comme

moi, je l'espère, nous retrouverons le marquis!...

Et Tony, sur la demande du baron, se mit à lui raconter la miraculeuse

façon dont il avait échappé à la mort. Il lui dit que M. de Vilers

pouvait parfaitement avoir été sauvé de même. Son discours plein de feu

changea en une véritable confiance l'espérance si douteuse du baron.

--Par ma foi, s'écria celui-ci, après que Tony eut parlé, je vous crois,

jeune homme, et je vous crois tellement que je n'hésite pas à vous

laisser ici continuer vos recherches avec l'aide intelligent que j'avais

amené. Moi, je ne vaux rien pour ces sortes de choses et j'ai hâte

de retourner à Paris, où je dois surveiller les deux ennemis de la

marquise. Car, malgré mes précautions, je crains pour elle et pour sa

soeur. Là-bas je serai plus utile qu'ici. Mais je ne vous abandonne pas

pour cela. Cherchez, ne ménagez ni l'argent ni la peine. De loin ou de

près, je suis à vous.

Le baron tendit la main à Tony, salua mame Toinon avec autant de

politesse que s'il eût eu affaire à une duchesse, et jeta une bourse

pleine de louis au nain.

Puis, appelant l'hôte, il lui commanda d'atteler son carrosse.

Insister pour faire changer d'avis un tel homme eût été perdre ses mots.

Tony le laissa partir et ne s'occupa plus que de la mission dont il

était chargé.

Aidé du nain, il commença les recherches; mais il s'aperçut bientôt

qu'elles seraient longues et difficiles et il réfléchit à ce que sa

propre situation, à lui Tony, avait d'anormal. Il était officier, il

appartenait à l'armée, et il restait là inactif, loin de son régiment.

Tant qu'il avait été malade, mourant, on n'aurait eu rien à lui dire.

Mais maintenant il était guéri, fort et bien portant. Il se devait à la

France.

Il résolut donc de quitter Anvers et de rejoindre l'armée, laissant au

nain tout le travail des recherches. Celui-ci avait juré d'ailleurs de

ne pas quitter Anvers avant d'avoir retrouvé soit Vilers, soit sa tombe.

--Écoute, dit Tony, continue à chercher. Fouille toutes les maisons.

Explore tous les villages. Mais si, dans quinze jours, tu n'as rien

appris, viens quand même me rejoindre au camp. Là nous aviserons. Moi,

de mon côté, peut-être saurai-je quelque chose. Il est possible que le

marquis, se cachant comme autrefois, ait suivi l'armée. Peut-être à

la première bataille, le verrons-nous apparaître et combattre à nos

côtés... Peut-être même surveillait-il Maurevailles et Lacy et se

montrera-t-il en apprenant leur départ...

--Ce n'est pas impossible, cela, dit le nain

--Enfin, nous verrons. Seulement, je te recommande une chose: ne bois

pas trop...

--Oh! par exemple!...

--Tu avais, ce me semble, cette réputation à Blérancourt.

--Eh bien, faut-il être franc? Je ne l'avais pas tout à fait volée. Mais

convenez que tout sert en ce monde. Si je n'avais pas eu soif, vous

aurais-je retrouvé?

--C'est juste, dit Tony en souriant; mais enfin, le même moyen ne peut

pas toujours être bon.

Le lendemain, Tony, suivi de son inséparable mame Toinon, se présentait

au camp français, où il se faisait reconnaître par le marquis de

Langevin d'abord, puis par le maréchal de Saxe.

Maurice de Saxe félicita vivement le jeune homme:

--Vous avez gagné votre lieutenance, monsieur, lui dit-il. Elle vous

sera acquise aussitôt que votre état civil sera régularisé et que Sa

Majesté, à qui j'en vais référer sur-le-champ, aura donné son bon

plaisir.

Tony s'inclina et sortit, plein de joie.

La nouvelle de la résurrection du jeune et brave cornette s'était

promptement répandue dans tout le camp, où elle avait causé une joie

universelle.

Quand Tony sortit de chez le maréchal, il fut entouré d'amis qui

venaient l'embrasser et lui serrer la main.

En tête étaient Pivoine, La Rose et le Normand.

--Tous les bonheurs viennent à la fois, dit le brave Gascon en montrant

les galons de laine tout neufs qui ornaient ses manches. Hier on me

nomme caporal, aujourd'hui je vous retrouve. Quoique vous soyez mon

supérieur maintenant, monsieur Tony, voulez-vous me serrer la main?

--Comment donc, s'écria le jeune cornette en lui sautant au cou. Dans

mes bras, mon vieux camarade, et toi aussi, Normand. N'êtes-vous pas mes

deux parrains d'armes?

--Et moi, votre premier adversaire... et votre première victoire, dit

Pivoine de sa voix enrouée.

--Ah! mon bon Pivoine, j'espère que tu ne m'en veux pas?

--Vous en vouloir, tonnerre de Dieu! Mais, depuis ce jour-là, je vous

adore... quoique, vraiment, là, le coeur sur la main, c'était un coup de

hasard...

--Parbleu, dit Tony joyeusement, qui en doute?

--Et, maintenant, si, quoique officier, vous me faisiez l'honneur de

croiser le fer avec moi... avec des fleurets boutonnés, s'entend...

--Tu me toucherais à tout coup?... C'est bien possible. Aussi te

demanderai-je des leçons...

--Pas avant d'avoir bu un moos de bière, toujours, se récria La Rose.

Allons, mon cornette, venez trinquer encore une fois comme à votre

entrée au régiment. Nous buvions alors pour fêter votre arrivée; nous

boirons, cette fois, à votre heureux retour.

--A votre heureux retour, répéta le Normand.

--Je veux bien, et certes ce sera de bon coeur, dit le jeune officier.

Tony ne connaissait pas le camp; il ne savait pas où La Rose allait le

conduire.

Et où l'aurait-il mené, le brave Gascon, sinon au cabaret de maman

Nicolo, là où s'était cimentée leur amitié, là où elle devait être

renouvelée?

Mais Tony n'y pensait pas. Les événements, l'émotion lui avaient pour un

instant fait oublier Bavette et sa mère.

Quand le souvenir lui revint, il était sur le seuil de la cantine.

En l'apercevant, la vivandière, folle de joie, leva les bras au ciel, en

faisant une pantomime, désordonnée, tandis que, Bavette rougissante, se

jetait au cou du jeune officier....

Et mame Toinon que Pivoine était allé chercher et qui les rejoignait

justement à cet instant!...

Pauvre mame Toinon, elle observait Tony; Tony, en qui le souvenir de

son premier amour, si frais, si naïf, venait de renaître, et qui, tout

honteux maintenant en revoyant Bavette, tremblait et baissait les yeux

pour cacher les larmes qui les mouillaient.

Pauvre mame Toinon! Tony n'était plus le convive si gai, si rieur, de la

tonnelle près d'Anvers. Tony n'osait point parler; Tony buvait à peine;

Tony, le coeur gros, songeait!...

Mame Toinon voyait cela et elle comprenait tout ce qui se passait dans

l'esprit et dans le coeur du jeune homme, et la tristesse de Tony la

gagnait.

En vain, elle essaya de rire; en vain, par une feinte gaieté, elle tenta

une lutte impossible; ses trente-cinq ans ne pouvaient soutenir le

parallèle avec les dix-sept ans de la vierge à qui Tony devait le charme

du premier battement de son coeur.

Le jeune officier avait hâte de quitter les soldats. Il lui tardait

d'être seul pour s'abandonner à ses pensées. Aussi, abrégea-t-il la

causerie en se prétendant fatigué.

Il reprit avec Toinon le chemin de l'hôtellerie où ils étaient

descendus. Tony marchait en silence. A deux ou trois reprises, sa

compagne essaya de nouer l'entretien. Il lui répondit à peine. Et comme,

donnant pour prétexte la fatigue qu'il avait objectée à la cantine, elle

voulait lui prendre le bras, il refusa d'un geste brusque, en disant:

--Merci. Il faut que je m'habitue à marcher sans aide, si je veux

reprendre mon service au régiment.

--Ah! soupira la pauvre femme, en rentrant à l'hôtellerie, j'étais folle

de croire à la durée d'un caprice.... Mes beaux jours sont finis... bien

finis.... Adieu, mes rêves!...

Elle rentra dans sa chambre d'auberge, séparée seulement de celle de

Tony par un couloir sur lequel donnaient les deux portes. Et là jusqu'au

matin, elle resta abîmée dans ses réflexions, attendant toujours un

mot qui lui rendît l'espoir, regardant à travers sa porte toute grande

ouverte la porte de la chambre de celui qu'elle aimait...

Hélas! le mot ne vint pas. La porte resta close....

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 143 / 180 题