Laissons à Anvers le baron de Chartille, Tony, mame Toinon et leur
excellent limier, le nain, chercher le marquis de Vilers, et suivons,
sur la route de Paris, Maurevailles et Lacy.
Les deux Hommes Rouges allaient à franc étrier, ne s'arrêtant que pour
donner à leurs montures le repos indispensable et prendre eux-mêmes leur
nourriture.
Ils supposaient bien que ce vieillard indomptable qu'ils avaient laissé
en arrière, le baron de Chartille, n'accepterait pas ainsi sa défaite.
Aussi ne perdaient-ils pas une seconde.
--En admettant qu'il coure après nous, disait Lacy à Maurevailles
en déjeunant à la hâte au premier relai, il a bien dû perdre une
demi-heure...
--Et, eût-il un cheval aussi endiablé que lui, je le défie de la
regagner.
--Il y a une chose surtout qui va l'arrêter.
--Quoi donc?
--Les vivres. Nous allons passer, tu le sais, dans un pays ruiné, où
les fourrageurs n'ont rien laissé, ni une botte de foin, ni une mesure
d'avoine.
--C'est juste. A prix d'or, nous aurons peut-être de quoi nourrir nos
deux chevaux. Mais le sien, arrivant une heure après, ne trouvera plus
rien.
--Ou, du moins, il lui faudra attendre; car le baron a de l'or et ne le
ménagera pas, et les paysans arriveront bien à lui donner ce qu'il lui
faudra. Mais ils y mettront le temps...
--Et de ce temps nous saurons profiter.
Sur cette espérance Lacy et Maurevailles repartirent.
Leur calcul était aussi mauvais qu'il semblait bon.
Derrière eux, en effet, marchait un homme; non point le baron de
Chartille, mais son fidèle Lapierre, son homme de confiance.
Lapierre était de la même trempe que son maître. Si les Hommes Rouges
s'arrêtaient peu, lui, ne s'arrêtait pas du tout.
C'était un vieux soldat qui avait fait la guerre avec son maître sous
le règne précédent et qui jugeait inutile de descendre de cheval
pour manger. Avec sa gourde pleine et un pain de seigle sur son
porte-manteau, il aurait galopé douze heures.
Quant à fatiguer le cheval, peu lui importait: il ne manquait pas de
bidets à acheter chez les paysans.
Lapierre ne voulait pas rejoindre les deux gentilshommes, mais les
dépasser. Aussi, tandis qu'ils suivaient la route ordinaire, prit-il les
sentiers à travers champs et bois.
En hiver, homme et cheval fussent restés dans les fondrières. En été,
ils gagnèrent de cinq à six lieues.
Donc, pendant que Lacy et Maurevailles se préoccupaient de ne pas être
rejoints par le baron, Lapierre les précédait sur la route de Paris.
Le voyage des deux Hommes Rouges s'effectua sans encombre. Ils entrèrent
dans la capitale, se croyant certains d'être libres de leurs actions.
A peine descendus de cheval, ils se rendirent à l'hôtel de Vilers.
La porte était fermée. Maurevailles frappa violemment.
--Que désirez-vous? demanda le suisse en se présentant.
--Nous avons une importante communication à faire à la marquise de
Vilers, dit Lacy.
--Est-ce une lettre pour lui remettre? Donnez-la-moi.
--Il faut que nous lui parlions.
--Impossible. On n'entre pas, s'écria le suisse.
--Mais c'est de la part du marquis.
--On n'entre pas!
--Drôle, s'écria Maurevailles, sais-tu que, par ton obstination, tu peux
causer de grands malheurs?
--Que monsieur me pardonne, balbutia le malheureux portier abasourdi,
mais je ne puis enfreindre la consigne formelle qui m'a été donnée,
surtout quand...
Il n'eut pas le temps d'achever. Pendant que Maurevailles parlementait,
Lacy avait tiré son mouchoir, l'avait roulé et en avait confectionné un
solide bâillon. Au moment où le suisse, tout en causant, passait la tête
par la porte entre-bâillée, Maurevailles le saisit par le cou et Lacy le
bâillonna de façon qu'il ne pût jeter un cri.
Enlevant le pauvre Helvétien ainsi réduit au silence, ils le portèrent
dans sa loge et passèrent.
Le péristyle de l'hôtel était ouvert; mais les différentes portes qui
donnaient sur l'antichambre étaient toutes fermées à clef.
Ils en enfoncèrent une et entrèrent.
Au bruit de la porte forcée, une chambrière accourut tout effarée, puis,
les voyant, prit la fuite en criant. En deux enjambées, Maurevailles la
rejoignit.
--Tais-toi, dit-il rapidement en lui saisissant rudement les mains.
--Grâce, murmura la jeune fille.
--Ne craignez rien, mon enfant, dit à son tour Lacy, nous sommes des
amis.
--Des amis qui entrent en brisant les portes? fit observer la
chambrière.
--Qu'importe la façon dont nous nous présentons, si notre intention
est d'être utile à la marquise? Nous n'avions pas le choix des moyens!
s'écria Maurevailles. Vite, mon enfant, parlez, où est votre maîtresse?
--Ma maîtresse n'est pas visible...
--Il faut que nous la voyions sur-le-champ. Elle court un grand danger.
Où est-elle? reprit avec impatience le chevalier. Voyons, conduisez-nous
auprès d'elle...
--Pour que vous la torturiez de nouveau, n'est-ce pas? Eh bien, non,
non, mille fois non!... s'écria la courageuse jeune fille.
--Ah! c'est ainsi, dit Lacy, en ouvrant la porte du placard qu'il venait
de découvrir dans la boiserie. Veux-tu, oui ou non, nous obéir?
--Non.
--Alors...
Ils la saisirent et la jetèrent au fond du placard qui fut fermé à
double tour, puis ils firent irruption dans le couloir.
Au bout était une nouvelle porte. Celle-là n'était fermée qu'au verrou.
Ils l'ouvrirent et se trouvèrent dans une vaste pièce pleine de meubles,
mais où ils ne virent personne.
--Enfin, nous voilà maîtres de la maison! s'écria Lacy.
Comme si ce mot eût été un signal, tous les meubles remuèrent soudain.
Les armoires, les bahuts s'ouvrirent, les tapis des tables furent
violemment arrachés, les tapisseries se soulevèrent....
Et des armoires, des bahuts, de dessous les tables, de derrière les
tentures, des hommes sortirent comme autant de fantômes...
Ils étaient quatre, huit, douze, tous armés...
--Trahison! hurla Maurevailles en essayant de tirer son épée.
Mais un des hommes le saisit par les deux coudes, un autre le prit à
bras le corps, un troisième lui passa prestement une corde autour des
jambes et se mit à le ficeler des pieds à la tête, pendant que l'on
traitait de la même façon Lacy.
--Misérables bandits, criait Maurevailles exaspéré, vous paierez cher
votre audace!...
--Tout beau, tout beau, monsieur le chevalier, pas tant de tapage,
s'il vous plaît, dit l'un des assistants qui s'avança vers les deux
gentilshommes, en tenant à la main une tabatière, dans laquelle il puisa
une énorme pincée...
--Qui êtes-vous? et de quel droit agissez-vous ainsi? demanda à son tour
Marc de Lacy.
--De quel droit? Ordre de M. le lieutenant-général de police. Qui je
suis? un pauvre diable que ces messieurs ne se rappellent sans doute
pas, mais qui n'oubliera jamais le plaisir et l'honneur qu'il a eus de
les rencontrer un soir place des Capucines...
Et il fit une cérémonieuse révérence aux deux prisonniers.
--Ah! s'écria Maurevailles, je vous reconnais, en effet. C'est vous qui
êtes...
--La Rivière (Sébastien-Dieudonné), exempt de la police royale, pour
vous servir, messieurs, à l'occasion; mais dans l'instant, chargé de
vous faire comparaître, par n'importe quel moyen, devant M. Feydeau de
Marville... Or, comme vous ne me paraissez pas du tout disposés à y
venir de plein gré, vous m'excuserez d'employer des moyens de coercition
que je réprouve, mais qui me sont imposés par mon devoir...
Il fit une troisième révérence, puis se tournant vers ses hommes:
«Enlevez!» dit-il.
Saisis, chacun, par quatre agents, Maurevailles et Lacy furent emportés
de vive force et jetés dans un carrosse qui attendait à l'écart.
Un quart d'heure après, ils étaient chez le lieutenant de police.
Maintenant, si l'on veut savoir comment La Rivière et ses camarades
s'étaient trouvés là si à propos, nous rappellerons que le baron de
Chartille avait expédié derrière les Hommes Rouges son valet Lapierre.
Lapierre était muni d'un message pour le lieutenant de police le
prévenant du danger couru par la marquise et du départ des deux
officiers.
Certain que leur première visite serait pour l'hôtel de Vilers, M. de
Marville y avait envoyé tout de suite une troupe d'exempts.
On voit qu'il avait eu raison.