Le baron de Chartille resta tout décontenancé par la fuite de Lacy et
de Maurevailles. Certainement il s'attendait à tout autre chose qu'à ce
dénouement.
Il se demanda un instant s'il ne devait pas monter à cheval et courir
après les fugitifs. Mais le soin de rechercher le marquis de Vilers et
Tony le retenait aux Pays-Bas.
Il prit donc le parti de retourner chez lui où le nain l'attendait. Il
avait hâte de causer avec cet étrange personnage et de savoir quel parti
il en pourrait tirer.
Le trajet suffit à calmer le vieillard qui se creusa la tête pour
combiner un plan de campagne. Il tenait plus que jamais à arriver
promptement à son but.
On était alors en plein été et le beau soleil, qui faisait reluire au
loin les casques et les armes, rendait au centenaire ses forces de vingt
ans. Il lui semblait encore être à l'époque où à peine sorti de page, il
faisait ses premières armes.
--Qu'ils courent vers Paris, se disait-il, tout gaillard. Vrai Dieu,
ils auront affaire à forte partie. La marquise sera bien gardée. Je lui
donnerai un défenseur dont il me coûte d'invoquer l'aide, mais je n'ai
pas le choix des moyens. Pendant que j'éclaircirai le mystère qui plane
sur la mort de Vilers, je leur montrerai que fuir ne sert de rien avec
moi!
Et il fouetta son cheval. Il avait hâte de voir le nain, qui, seul,
pouvait l'aider dans ses recherches!
De ce beau soleil de juillet, de cet air embaumé qui réjouissaient tant
le baron, une autre personne profitait aussi; une personne qui, pour
protéger la marquise, lui eût été, si le nain l'avait déjà trouvée, un
auxiliaire bien plus utile que celui dont il se proposait de demander le
secours, quelque important que fût ce secours.
Nous voulons parler de notre ami Tony.
Grâce à la cure miraculeuse du docteur Van-Hülfen, le jeune officier
avait triomphé de la crise qui devait l'emporter ou le sauver. Depuis,
il reprenait des forces à vue d'oeil.
Le lendemain du jour où avait eu lieu le service en son honneur, Tony
dit à mame Toinon.
--Qu'il fait beau, ce matin!... Il me semble que l'air de la campagne me
ferait du bien!...
--Mais es-tu assez fort?... Ne crains-tu pas que la marche te fatigue?
répondit l'excellente femme.
--Oh! rien qu'une petite promenade...
--Eh bien, soit! Habille-toi...
Donc le blessé et sa garde-malade sortirent, marchant tout doucement
d'abord, Tony s'appuyant sur le bras de sa compagne, qui tressaillait à
chaque pression involontaire. Puis, peu à peu, enivré de grand air et de
lumière, humant à pleins poumons les senteurs des prés, notre héros se
mit à courir, se prétendant plus fort que jamais, défiant mame Toinon de
le suivre.
--Tony! Tony! tu vas te fatiguer! criait la jeune femme, moitié riant,
moitié fâchée. Je vais te gronder, Tony... Tony, pas si vite!
Et elle courait derrière lui, prenant sa part du jeu, oubliant ses
chagrins dans la joie de revoir si agile et si dispos celui qu'elle
avait tant craint de perdre.
--Tony, je t'en supplie, repose-toi.
Et elle le prenait par le bras, le retenant, pour le laisser s'échapper
de nouveau et courir après lui.
A ce jeu, sans s'en apercevoir, ils s'étaient éloignés de la ville. Le
temps passait vite. Il était près de midi.
--Oh! que j'ai faim! dit Tony en s'arrêtant.
A quelques pas d'eux était un cabaret, avec ses tonnelles verdoyantes.
Sur la porte, l'hôtesse, une grosse Brabançonne, les regardait en
illuminant d'un joyeux sourire sa face large et rubiconde. Imaginez-vous
un de ces jolis tableaux que le peintre Charles Jacque vend aujourd'hui
huit mille francs pièce et qui vaudront le double dans dix ans.
--Tu as faim? s'écria Toinon. C'est vrai, ta tasse de lait est loin. Je
n'y pensais plus. Mais où aller déjeuner?
--Là, parbleu! sous la tonnelle. Nous nous imaginerons que nous sommes
aux Porcherons!...
Et il fit signe à l'hôtesse, qui, flairant une bonne aubaine, s'empressa
de dresser le couvert.
Avec une joie d'enfant, Tony examinait la nappe éblouissante de
blancheur, les assiettes de grosse faïence à dessins naïfs, les brocs
d'étain brillants comme de l'argent, qu'on posait devant lui.
--Quel charmant déjeuner nous allons faire ici! s'écria-t-il enchanté.
Et la joie de voir son Tony heureux doublait celle que mame Toinon
prenait aussi en cette belle matinée sous cette gaie tonnelle, où tout
repas devait sembler si bon!
Rouge de plaisir et d'émotion, elle n'avait plus trente-cinq ans, elle
en avait dix-huit.
Le déjeuner commença.
Tony babillait comme une pie, mais cela ne l'empêchait pas de dévorer.
Avec l'appétit des convalescents, il lui semblait ne pouvoir jamais se
rassasier ni de manger ni de boire.
D'abord mame Toinon s'en épouvanta.
--Ne mange pas trop, Tony, disait-elle. Surtout ne bois pas tant. Tu
sais que le docteur t'a dit de te ménager...
Mais bast!... Le jeune homme avait de si belles raisons à donner que la
bonne femme se laissait convaincre. Ne fallait-il pas qu'il prît des
forces? Et puis, il y avait là un petit vin blanc, pétillant et doux,
qui réjouissait le coeur.
--J'ai été si longtemps condamné aux potions et aux tisanes!... disait
Tony en tendant son verre.
Vraiment c'était plaisir au contraire que de voir le convalescent si
bien en train. Peu à peu, entraînée par l'exemple, mame Toinon se mit
aussi à faire fête au rustique festin.
Tout en déjeunant, on formait les projets les plus beaux, les plus fous,
les plus irréalisables.
--Je vendrai ma boutique, disait Toinon. Je ne veux plus retourner rue
des Jeux-Neufs... Nous irons trouver le marquis de Langevin pour qu'il
te fasse connaître ton père; nous chercherons ta nouvelle famille, et,
puisque je ne te suffis plus...
--Oh! pouvez-vous dire cela! se récria Tony en lui prenant la main.
--Soit. Mais enfin, il faut que tu retrouves tes parents, ne fût-ce que
dans l'intérêt de ton avenir. Une fois tes parents connus...
--J'épouserai Bavette!... s'écria inconsidérément Tony.
Ce mot tomba comme une bombe sur les châteaux en Espagne que bâtissait
la pauvre mame Toinon. Le réveil fut terrible. Elle pâlit, chancela et,
malgré ses efforts pour rester maîtresse d'elle-même, s'évanouit...
Tony, tout inquiet, se précipita vers elle et la prit dans ses bras.
Il lui frappa dans les mains, lui baigna les tempes d'eau fraîche. Les
rôles étaient changés; c'était elle maintenant qui était malade et lui
qui lui prodiguait des soins.
Enfin, il réussit à lui faire reprendre connaissance, mais pour la voir
aussitôt éclater en sanglots.
--Toinon, qu'avez-vous donc, qu'avez-vous? demanda-t-il tout ému et ne
comprenant rien à cette douleur inattendue.
Ce que Toinon avait, hélas, elle ne pouvait le dire à Tony. Comment
aurait-elle osé avouer les espérances déçues, les désillusions de son
coeur brisé? Cependant, notre héros, de plus en plus inquiet, devenait
pressant et insistait. A la fin elle n'y tint plus! En versant des flots
de larmes, elle lui fit connaître tout ce qui s'était passé en elle
depuis le jour où elle avait compris la nature véritable de son
affection pour lui. Elle ne lui cacha rien, ni ses luttes, ni ses
espoirs...
Elle lui disait cela tout bas, de peur d'être entendue... Son visage
frôlait le visage du jeune homme; ses beaux yeux baignés de pleurs
brillaient comme des escarboucles... Tony, soudain initié à la passion,
Tony, enfiévré, enivré, perdit la tête. Se penchant sur la jeune femme,
il l'entoura de ses bras:
--Ah! tiens! s'écria-t-il, la tutoyant pour la première fois de la vie,
j'ai été aveugle, ingrat... je ne t'ai pas comprise... je n'ai rien
vu... Ta bonté m'a caché ta beauté! Pardonne-moi, pardonne-moi!....
--Quoi! tu pourrais m'aimer?... murmura Toinon palpitante.
--Moi?... Ah, tu verras! mais il ne faut pas m'en vouloir!... Je n'étais
qu'un enfant. Tu m'as fait homme! Ta m'as ouvert les yeux et le coeur.
Ah! maintenant je puis te le dire, je t'aime!... je t'aime!...
Et, sous le soleil de juillet qui, par les interstices du feuillage,
lançait ses flèches d'or dans la tonnelle ombreuse, pendant que Tony se
sentait naître, Toinon se sentait mourir. Son sang bouillonnait, son
coeur éclatait, ses yeux se voilaient.
--Ah! j'étouffe!... dit-elle.
Elle saisit à poignée un bouquet de cerises et se le mit tout entier
entre les lèvres aussi rouges que ce fruit de pourpre...
Mais Tony en mangea la moitié.....
Une heure après, les deux amants reprenaient le chemin d'Anvers, et sans
courir cette fois.
Toinon, s'abandonnant à son bonheur, auquel elle n'osait croire,
s'appuyait, rêveuse, sur l'épaule de son cavalier. Tony, tout surpris
d'être né à des sensations nouvelles, s'arrêtait par instants comme pour
signer par un long baiser les mots d'amour venus malgré lui sur ses
lèvres.
En cheminant ainsi, on ne s'occupe guère de la route qu'on suit. Dans
un bosquet, nos amoureux s'égarèrent, si bien qu'en sortant, comme
il commençait à se faire tard, ils durent demander leur chemin à une
vieille bûcheronne qui, son fagot sur l'épaule, revenait en chantant de
sa chasse au bois mort.
Elle les regarda en clignant de l'oeil.
--Votre chemin? dit-elle. Ah! laissez donc, les tourtereaux. Vous voulez
vous gausser de moi. Votre chemin, vous ne demandez qu'à le perdre...
Toinon, qui trouvait peut-être cette réflexion très judicieuse, ne put
se défendre de sourire pendant que le naïf Tony baissait honteusement la
tête.
Soudain, une voix sortit d'un buisson:
--Voulez-vous que je vous l'indique, moi, votre chemin?
Le jeune homme tressaillit. Il lui semblait reconnaître le grêle organe
qui avait proféré ces mots. Il courut au buisson et l'écarta.
Il se trouva en face de la tête crépue de maître Goliath, le nain de
Blérancourt.
Arrivé à Anvers depuis quelques jours, le nain avait fouillé la ville
dans tous les sens. Par fantaisie et pour varier un peu ses démarches,
il avait fait ce jour-là une tournée dans les faubourgs et les villages.
Or, le soleil l'étouffait; il était entré par hasard dans le cabaret où
Tony et mame Toinon avaient déjeuné. Naturellement l'hôtesse jasa.
En apprenant que les convives qui venaient de partir étaient un
garde-française qui semblait sortir de maladie et une femme d'une
trentaine d'années, il fit d'abord une cabriole de joie, puis se mit à
leur recherche.
Il n'eut pas beaucoup de peine à les rejoindre.
--Eh oui, parbleu! c'est moi, dit-il joyeusement à Tony, qui le
considérait d'un air effaré... c'est moi qui vous cherchais et qui vous
ai trouvé... je trouve tout, moi!...
--Qu'est-ce que c'est que cet homme? demanda à Tony mame Toinon un peu
effrayée.
--Un des gens qui nous servaient au château du magnat.
--Ah! si vous saviez tout! fit le nain. Mais vous me devez la vie! Je
vous raconterai cela. Donc, ma jolie dame, il n'y a pas à s'épouvanter;
je suis un ami, et si je vous cherchais, c'était pour vous rendre
service...
Et le nain sortit tout à fait de son buisson en se dandinant d'un air
aimable.
--Mais, au fait, pourquoi nous espionnais-tu ainsi? demanda Tony en
fronçant le sourcil.
--Oh! ne vous fâchez pas, mon officier, car je sais que vous êtes
officier, maintenant... J'ai appris cela au camp ces jours-ci, en
trinquant avec mes camarades La Rose et Normand.
--Au camp? s'écria Tony... Tes camarades!... Est-ce que, par hasard, tu
serais soldat, maintenant?
--Hélas! non; quoique, si l'on savait m'apprécier... Mais il ne s'agit
pas de cela. Reprenons le chemin de la ville, si ça ne vous contrarie
pas trop de m'admettre en tiers dans votre entretien, ajouta le nabot
avec une nuance de raillerie.
--Soit, dit Tony, tandis que le visage de Toinon se teintait de pourpre
à l'allusion du nain; mais c'est à la condition que tu m'expliqueras...
--Tout ce que vous voudrez. Je ne suis venu que pour cela.
--Marchons, alors.
Ils se dirigèrent vers Anvers. Chemin faisant, ainsi qu'il l'avait
promis, le petit homme leur raconta d'abord sa propre odyssée, puis ce
qu'il savait de l'intervention du baron de Chartille dans les affaires
de la marquise, la mort de Lavenay, le service funèbre, et enfin comment
l'absence de mame Toinon à ce service avait fait naître des espérances
déjà en partie réalisées.
--Il a eu la main heureuse, le vieux, dit le nain en terminant, il a
fait en me rencontrant une bonne affaire. Je suis quatre fois plus petit
que lui, mais j'ai de l'imagination à en revendre. Je lui ai dit que je
vous trouverais, et ma foi! ça n'a pas été long. Si j'avais autant de
veine avec le capitaine...
--Eh! qui sait! s'écria Tony, saisi d'un subit pressentiment. Le baron a
raison. Car si, moi, je suis vivant, le marquis de Vilers peut l'être
de même... Eh bien, nous voici deux de plus pour le chercher, car
maintenant je suis guéri de mes blessures. Mon aide et celle de mame
Toinon pourront rendre des services. Petit, conduis-nous auprès du baron
de Chartille. J'ai hâte de le voir.