L'OFFICE FUNÈBRE

En présentant à nos lecteurs le baron de Chartille, nous avons dit que

son existence était très méthodiquement réglée.

Or, dans l'emploi de son temps, la religion avait sa part.

De même que, chaque matin, on était sûr de le voir, quelque temps qu'il

fît, partir le fusil sur l'épaule, de même, tous les dimanches, on le

voyait dans l'église de Saint-Germain, où sa place était réservée,

écoutant la grand'messe et dominant de sa haute taille les fidèles qui

l'entouraient.

Aussi, après avoir vengé son ami Vilers, son premier soin fut-il de

faire dire une messe pour le repos de son âme.

Il s'adressa au maréchal de Saxe et lui demanda la permission de

disposer de ses soldats pour rendre la cérémonie plus digne.

Maurice de Saxe la lui accorda avec empressement.

Quant aux soldats, ce fut à qui serait admis à prendre part à ce travail

destiné à honorer le souvenir d'un brave.

En quelques jours, un autel colossal fut élevé au milieu du camp, autel

fait de bois et de terre, orné de branches de feuillage, décoré de

faisceaux d'armes et de trophées de drapeaux. Avec un goût parfait, les

soldats disposèrent de chaque côté de l'autel improvisé des pièces de

canons détachées de leurs affûts et mises en croix, autour desquelles

des lames de sabres formaient une étincelante auréole, tandis qu'une

haie de hallebardes et de mousquets, savamment entremêlés, formait comme

un berceau au-dessus de l'officiant.

Il fut décidé que chaque régiment enverrait un détachement à la

cérémonie, et que les tambours, trompettes et musiques, viendraient en

relever l'éclat.

La cérémonie allait commencer, lorsque trois soldats des

gardes-françaises vinrent solliciter l'honneur d'être reçus par le

baron.

Il les fit entrer.

--Monsieur le baron, dit l'un d'eux avec un fort accent méridional, nous

n'avons pas l'honneur d'être connus de vous. Mais nous pensons que vous

ne nous en voudrez pas de vous déranger quand vous saurez que nous

servions tous trois dans la compagnie du capitaine de Vilers que nous

aimions...

--Que nous aimions beaucoup... appuya comme un écho le second

garde-française, en lequel on a déjà reconnu le Normand, inséparable

compagnon du Gascon.

--Et pour qui nous aurions donné notre vie, murmura d'une voix à peine

intelligible le troisième, qui semblait avoir une extrême difficulté à

émettre des sons et dont le nez rouge prenait, grâce à l'émotion, des

teintes violacées.

Celui-là, c'était Pivoine.

--Vous avez eu raison, mes amis, dit le baron. Parlez. De quoi

s'agit-il?

--Eh bien, donc, reprit la Rose, nous avons une prière à vous adresser.

Vous avez probablement entendu parler d'un jeune officier qui conduisait

les vingt hommes sur la brèche, le jour de l'explosion...

--Le cornette Tony?...

--Oui, monsieur le baron, un brave et digne jeune homme, engagé depuis

six mois à peine et qui pouvait aspirer au plus bel avenir...

--Au plus bel avenir..., répéta le Normand.

--Nous l'aimions tous...

--C'est lui qui m'a crevé la gorge, chuchota Pivoine en passant sa

grosse main sur ses yeux humides de larmes; mais je ne lui en voulais

pas; au contraire, c'est pour cela que je l'aimais... quel joli tireur

cela eût fait!... Ah! je voudrais qu'il fût là, quand même ce serait

pour me flanquer encore un coup de pointe!...

--Tony a été l'ami du marquis de Vilers, reprit La Rose. Je puis

même dire qu'il lui a rendu de grands services. Enfin ils sont morts

ensemble.

--Je vous entends, mes enfants, dit le baron d'une voix émue, vous venez

me demander de comprendre Tony dans les prières qu'on va dire pour le

marquis de Vilers... Non seulement j'y consens de grand coeur, mais

encore je vous remercie de m'y avoir fait penser, car c'est justice.

Oui, allez dire à vos camarades que les noms du capitaine de Vilers et

du cornette Tony seront unis, dans la cérémonie qui se prépare, comme

eux-mêmes ont été unis dans la vie et dans la mort. Bien plus, on

pensera dans les prières à tous ceux qui ont péri avec eux et qui n'ont

ici ni ami, ni frère pour les représenter...

--Ah! merci, merci, monsieur le baron, s'écria La Rose; toute l'armée

vous bénira!... Je ne suis qu'un pauvre soldat, mais si vous avez besoin

de la vie d'un homme...

--De deux hommes... dit le Normand.

--De trois hommes, sacrebleu! essaya de s'écrier Pivoine; je ne peux

plus faire de discours, mais j'ai encore le poignet solide...

--Allons, c'est bien, mes enfants, dit le baron que l'émotion commençait

à gagner; le temps se passe. Il faut penser à la cérémonie.

Les trois soldats prirent congé du baron pour avertir leurs camarades du

succès de leur démarche.

Une heure après, un coup de canon annonçait le commencement du service

funèbre.

Comme nous l'avons dit, de nombreux détachements y assistaient.

En outre, presque toutes nos connaissances s'y revoyaient côte à côte.

Le maréchal de Saxe, toujours traîné dans sa petite carriole d'osier et

en grand uniforme, s'était fait placer au milieu du carré des troupes. A

sa droite se tenait debout le marquis de Langevin, également en tenue; à

sa gauche, le marquis de Chartille.

Derrière eux se trouvait le comte de Clermont-Prince, qui avait dirigé

les opérations du siège d'Anvers, et qui avait chargé Tony de la

terrible mission où il avait perdu la vie.

Puis, les officiers du régiment de Bourgogne, où Tony était cornette;

ceux des gardes-françaises, anciens compagnons du marquis de Vilers.

Enfin, tout honteux de la place d'honneur qu'il occupait, Ladrange, le

soldat qui avait eu le poignet cassé à la prise du château du margrave,

et qui avait gagné les galons de brigadier en même temps que Tony

conquérait l'écharpe; Briançon, le sergent qui, seul, avait survécu à

l'explosion d'Anvers; Pivoine, La Rose et le Normand.

Sur le côté, deux femmes pleuraient, inclinées; c'étaient maman Nicolo

et Bavette.

Mais (chose étrange!) seule, mame Toinon manquait. Son absence ne tarda

pas à être remarquée. Maman Nicolo surtout, malgré sa douleur réelle, ne

pouvait s'empêcher de regarder de temps en temps autour d'elle.

Bavette profitait naturellement de l'occasion pour faire de même.

--C'est bien singulier... murmuraient-elles après chaque vaine

recherche.

Le baron de Chartille ne tarda pas à remarquer cette attitude, qui finit

par l'intriguer au plus haut point. Une idée lui vint.

Il avait fait une enquête auprès du maréchal de Saxe, du marquis de

Langevin, des Hommes Rouges. Cette enquête ne lui avait appris que la

mort de Vilers, qui restait sans preuve matérielle. Il se dit que,

peut-être, en interrogeant les petits, il obtiendrait de meilleurs

résultats qu'en continuant à s'adresser aux grands.

--Après la cérémonie, pensa-t-il, je causerai avec ces femmes.

Le prêtre avait dit l'absoute. Les troupes se retiraient. Prenant congé

de Maurice de Saxe et du colonel de Langevin, le baron se dirigea vers

maman Nicolo.

Mais, en chemin, la conversation de deux hommes l'arrêta.

--Et pourtant, mon vieux, si ça allait être comme la dernière fois!...

disait le Gascon La Rose.

--Ma foi, répliqua le Normand, cet homme-là a pour spécialité de

ressusciter. Tant qu'on n'aura pas retrouvé son cadavre...

--De qui parlez-vous donc? s'écria M. de Chartille en s'approchant.

--Dame, monsieur le baron, du capitaine de Vilers. C'est une idée qui

vient de me surgir, dit La Rose.

--Laquelle?

--Qu'il n'est peut-être pas mort.

Le baron eut un mouvement de joie.

--Et qui vous fait penser cela? demanda-t-il.

--Le passé. Voyons, écoutez. La première fois, M. de Vilers est blessé à

mort. On le porte aux caveaux du Châtelet. On le couche sur les dalles.

On le met en bière. On fait son enterrement... Crac, il reparaît à

Blérancourt juste à temps pour nous donner un rude coup de main, à ce

pauvre Tony, au Normand et à moi.

--C'est juste. On m'a parlé de cela. Après?

--Après?... Il trouve un gouffre, une espèce de puits sans fonds, percé

dans un labyrinthe; il tombe dedans... On le croit perdu... Ah! bien

oui. Il en sort par une écluse dont nous profitons du même coup, Tony et

moi.

--C'est prodigieux, en effet. Ensuite?

--Ensuite, il part pour se faire tuer. Tout le monde le dit mort. Ah!

ouiche. Tony va sur le rempart de la citadelle d'Anvers... Juste en face

de lui se dresse le prétendu mort qui l'avertit de prendre garde...

--Eh bien?

--Eh bien, monsieur le baron, en réfléchissant à tout cela, pendant la

messe, je me demandais si vraiment le marquis de Vilers était mort, et

si, comme les autres fois, nous n'allions pas, dans un moment critique,

le voir tout à coup reparaître plus vigoureux que jamais!...

Ce que disait le brave La Rose était certainement bien invraisemblable;

pourtant cela concordait tellement avec les désirs du baron qu'il ne put

s'empêcher d'y songer aussi.

Et ce fut dans cette pensée qu'après un adieu amical aux deux soldats,

il se dirigea vers la cantine de maman Nicolo, qu'on lui avait

précisément fait remarquer la veille.

Là il fut question d'un bien autre sujet.

La petite Bavette, très loquace de sa nature, parla au baron de l'amour

que Toinon portait à son fils adoptif, Tony. Bavette, dont le coeur

avait, dès le premier jour, battu pour le jeune garde-française;

Bavette, qui avait tremblé pour son bonheur en voyant Tony devenir

sergent, puis officier, Bavette n'avait pas constaté sans un violent

sentiment de jalousie, la façon dont mame Toinon traitait Tony. Son

coeur de femme ne s'était pas trompé sur la nature de l'affection de la

costumière pour son fils adoptif. Mame Toinon pouvait s'y méprendre.

Bavette, non.

Aussi avait-elle été fort étonnée de ne pas voir mame Toinon au service

funèbre. Cela l'avait amenée à songer que, depuis le jour fatal, on

ne l'avait pas revue. Que lui était-il arrivé? Qu'avait-elle fait?

Était-elle repartie pour Paris? Ce n'était pas probable...

--Mais elle n'a pas même paru aux recherches qui ont été faites, fit

observer maman Nicolo.

--Une pareille indifférence est inadmissible. Mame Toinon n'est pas

femme à agir ainsi... Il y a une raison.

--Oui, il y a un motif; mais lequel?

Lequel? Voilà ou l'on s'arrêtait. Ni maman Nicolo ni Bavette ne

pouvaient découvrir la cause de l'inexplicable disparition de la mère

adoptive de Tony. Mais toutes ces indécisions étaient de nature à

intriguer davantage encore le baron. Les soupçons grandissaient de plus

en plus dans son esprit.

--N'y a-t-il point connexité entre ces diverses disparitions? se

demandait-il.

Et il se promit de rechercher mame Toinon.

Mais pour cela, comme il ne la connaissait pas, il lui fallait des

aides. Il se demanda s'il ne ferait pas bien d'être accompagné par l'un

des soldats qui étaient venus chez lui le matin. Il se promit de leur

parler et de demander pour eux à Maurice de Saxe les quelques jours de

congé nécessaires pour un voyage à Anvers.

Comme il rentrait chez lui dans cette intention, il aperçut justement

les trois hommes attablés avec un singulier personnage, dont la stature

minuscule faisait un singulier contraste avec la haute taille des

soldats.

Ce personnage, ne le devine-t-on point? c'était le nain de Blérancourt,

qui, selon l'intention qu'il en avait manifestée, venait de rejoindre

ses amis les gardes-françaises.

--Ainsi, disait sérieusement le nain, il n'y a pas moyen de s'engager

parmi vous?

--Tu veux rire, mon ami Goliath, répliqua Pivoine en frappant du

poing sur la table, si tu m'avais proposé cela quand je faisais les

enrôlements à la porte du _Sergent recruteur_, à Paris, je t'aurais pris

par la peau du cou et collé dans une niche... Ici, c'est différent, tu

es un ami... trinquons!

Le nain versa à boire et huma une large lampée. Les gardes-françaises le

regardèrent avec admiration.

--Pour bien boire, dit La Rose, je dois te rendre cette justice que tu

bois royalement... Si tu avais seulement deux pieds de plus...

--C'est ennuyeux, cela! s'écria le nain. J'étais né pour être soldat,

moi. La vie de château ne me plaît plus du tout, depuis que je vous ai

connus là-bas.

--Ah! ah! voyez-vous le gaillard!

--Et puis, ce n'était plus tenable. Figurez-vous que, depuis que le

vieux bonhomme n'est plus là, le traban est devenu insupportable. Il

économise sur tout; il surveille tout; il a les clefs de toutes les

armoires. Croiriez-vous que cet animal joue au maître et est plus dur

que ne le serait n'importe quel seigneur?... Ma foi, je n'ai plus

hésité, j'ai pris mes petites économies... et je me suis mis en route...

je voulais vous retrouver, ça n'a pas été long...

--C'est vrai. Vous êtes un malin, vous! dit le Normand.

--N'est-ce pas? Ah! si on voulait, je serais joliment utile, moi...

Je trouve tout. Et puis, je comptais sur le capitaine de Vilers!...

Enfin!... Heureusement j'ai d'autres amis ici!

Et il leur tendit les mains.

--A ta santé, Goliath! fit La Rose.

--A ta santé!..

--A la vôtre, mes braves!...

Mais, à ce moment, le nain se retourna. M. de Chartille venait de lui

frapper sur l'épaule.

Le baron s'était dit tout à coup que ce nabot était peut-être l'homme

qu'il lui fallait. Le nain avait été à Blérancourt, il paraissait

savoir bien des choses. En sa qualité de bossu, il était intelligent

et intrigant comme tous les gens marqués au B. Ce pouvait être une

acquisition précieuse.

Le baron lui fit signe de venir avec lui. Sur un geste de La Rose, le

nain se leva et suivit le dernier protecteur de la marquise:

--Tu parlais du capitaine de Vilers, dit M. de Chartille, tu le connais

donc?

--Je crois bien, je lui ai sauvé la vie!... C'est moi qui avais ouvert

l'écluse...

--Et le caporal Tony, tu le connaissais aussi?

--Parbleu!... je lui ai sauvé la vie aussi. Ils barbotaient ensemble.

--Eh bien, découvre-les-moi, morts ou vivants, et ta fortune est

faite...

--Ma fortune! mais alors c'est une inspiration du ciel qui m'a amené

ici. Comptez sur moi, mon gentilhomme, et préparez votre argent. Vous

verrez, je trouve tout, moi!... je trouve tout.

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 135 / 180 题