Dans la meilleure chambre de la maisonnette qu'elle avait louée au fond
de l'un des faubourgs d'Anvers, mame Toinon veillait au chevet de Tony.
Terrifiée par l'arrêt brutal du médecin qui, à première vue, avait
déclaré le jeune homme perdu sans ressources, mame Toinon n'avait pas
voulu accepter cet arrêt comme définitif.
C'est une particularité, souvent fort heureuse, de la nature humaine,
d'accepter sans examen les bonnes nouvelles et de ne croire aux
mauvaises qu'après un contrôle indiscutable.. Le second chirurgien que
la mercière alla chercher fut beaucoup plus consolant que le premier.
--Votre soldat est fortement avarié, dit-il avec une grimace non
équivoque, mais le coffre est solide et à cet âge-là il y a toujours de
la ressource...
--Alors, monsieur, vous espérez...? demanda mame Toinon palpitante
d'émotion.
--Je n'espère rien, sacrebleu! dit le médecin qui appartenait à la
classe des bourrus bienfaisants, je vous dis que nous verrons et rien
de plus. Il y a pas mal de déchirures dans la peau de ce garçon. Mais
jusqu'à présent rien de cassé. Si l'intérieur n'est pas plus détérioré
que l'extérieur... Enfin dans quelques jours je vous rendrai réponse...
En attendant, soignons-le...
Ce fut tout ce qu'elle put savoir, mais c'était déjà beaucoup. Elle
s'installa près du lit de Tony, se promettant de ne plus le quitter
qu'il ne fût hors de danger.
Quelques jours se passèrent. Chaque matin le médecin venait et hochait
la tête d'un air satisfait. Se méprenant, comme l'autre, sur la nature
de l'affection qui liait mame Toinon à Tony, il murmurait:
--On vous le tirera d'affaire, votre chéri. Allons! du temps et de la
patience, voilà les grands remèdes qui valent mieux que tout.
De la patience, elle n'en manquait pas, la bonne et charmante femme.
Certes, elle ne s'impatientait pas au chevet de Tony. N'était-ce pas
pour lui, pour le revoir, pour être auprès de lui qu'elle avait quitté
Paris, ses affaires, son magasin, tout?
Auprès du malade, dans les longues heures, elle songeait; et, malgré
elle, les paroles des deux médecins lui revenaient à l'idée.
--Est-ce votre mari, votre amant? avait demandé l'un.
--On vous le sauvera, votre chéri!.. s'était écrié l'autre.
C'était donc possible!... Malgré la différence d'âge qui les séparait,
Tony pouvait donc, sans trop étonner le monde, devenir son amant, son
mari?...
Malgré elle, elle s'avouait que le sentiment maternel qui l'avait portée
à recueillir, à élever Tony, s'était modifié avec le temps, sans qu'elle
s'en rendît compte. Elle avait vu l'enfant grandir devenir homme et peu
à peu, son affection pour lui avait pris une autre forme... Que de fois
elle avait remarqué avec orgueil combien Tony se faisait beau garçon...
Que de fois, lorsqu'elle l'avait vu plaisanter avec quelqu'une des
fillettes du quartier, elle avait senti en elle un inconscient malaise,
une contrariété jalouse!... A cette heure où elle était là, prête à
donner sa vie pour le sauver, elle ne pouvait plus se le dissimuler; ce
qui dominait en elle, ce n'était pas le dévouement de la mère pour son
fils, c'était la passion folle de l'amante pour l'amant.
Mais, lui, lui, Tony... l'aimait-il?
Hélas! il était là, gisant encore sans connaissance, enveloppé de
bandelettes, en proie à une horrible fièvre, incapable de parler, de
comprendre même... Était-elle sûre seulement de le sauver? Devait-elle
demander à Dieu l'amour de Tony, alors qu'elle en était encore à
implorer sa vie?
Mais, tout à coup, elle se rappelait l'incident de la citadelle, quand
la bouche de Tony à demi évanoui s'était collée sur sa main... O
souvenir cruel et doux à la fois! Ce baiser la brûlait... Elle eût voulu
l'effacer de sa mémoire, et ses lèvres fiévreuses le cherchaient à tout
instant sur sa main.
Ah! ce baiser!... Pour recevoir seulement le pareil, elle donnerait le
paradis!
Il était onze heures du soir. Vaincue par la fatigue, la vaillante femme
s'était assoupie sur son fauteuil.
Un mouvement du malade la tira de sa torpeur.
Tony s'agitait faiblement. La fièvre avait augmenté, le délire
était venu. Le jeune officier murmurait à demi-voix des paroles
inintelligibles.
--Qu'as-tu, Tony, mon trésor? Parle, parle, demanda la jeune femme.
--Ma mère!... dit le blessé, dont le visage s'illumina d'une expression
de béatitude.
Ainsi, il l'appelait sa mère! Lui-même ne voulait être que l'enfant de
mame Toinon...
Et la pauvre exaltée, ramenée par cet unique mot au sentiment réel des
choses, eut le courage de refouler dans son coeur toutes ses pensées de
_femme_ pour n'être plus que _mère_.
--Que veux-tu, cher enfant? demanda-t-elle avec empressement en ne
pensant déjà plus aux rêves fous qu'elle venait de faire, pour ne plus
songer qu'au rôle maternel dont elle s'était chargée.
--Ma mère! répéta Tony.
Mais la fièvre du malade augmentait. Faisant, pour se soulever, des
efforts qui lui arrachaient de sourds gémissements, il semblait se
débattre contre un ennemi inconnu. Dans son délire, il poussait des cris
terribles, appelant ses amis à son aide, repoussant mame Toinon qui
s'efforçait en vain de le contenir et de le calmer.
La pauvre femme, effrayée, envoya au plus vite chercher le médecin. En
apercevant le malade, celui-ci hocha la tête:
--Voilà la crise que j'appréhendais, dit-il. Elle peut le sauver, elle
peut l'emporter.
--Mais ne sauriez-vous calmer cette horrible fièvre?
--Eh! je n'ose l'essayer... Écoutez: vous m'avez dit, je crois, que vous
aviez de l'argent?...
--Oui, docteur; et s'il en faut encore, j'enverrai à Paris. Je vendrai
tout ce que j'ai... Si cela ne suffisait pas, j'ai des amis, je les
verrais... Quelle que soit la somme nécessaire, je l'aurai, Dites, dites
vite... Que faut-il?
--Oh! pas autant que vous pourriez le croire... Je veux simplement vous
proposer de faire venir mon éminent collègue le docteur Van Hülfen. Il
a spécialement étudié ces maladies du cerveau et pourra nous être d'un
grand secours. Seulement, comme c'est un vieux savant qui n'aime pas à
se déranger, surtout la nuit, sans être grassement payé...
--Ah! qu'importe! courez, courez, docteur; amenez-le. Tout ce qu'il
voudra, mais qu'il le sauve!...
Le chirurgien sortit et revint bientôt avec le docteur Van Hülfen.
Le délire de Tony était à son plus haut période.
Le docteur Van Hülfen considéra avec attention le malade, et, non sans
quelque difficulté, parvint à lui saisir le poignet.
--Hum! hum! dit-il, en regardant sa grosse montre d'argent historié
et découpé, cent vingt-deux pulsations à la minute... C'est beaucoup,
beaucoup... Il faut réduire cela...
Puis se tournant vers mame Toinon:
--Donnez-moi un grand drap, dit-il.
--Un drap?
--Oui, un drap de lit.
La mercière s'empressa de le satisfaire.
--Maintenant, de l'eau!...
--De l'eau tiède? dit mame Toinon.
--Non pas. De l'eau froide, glacée même, si c'est possible.
Il y avait dans la maison un puits très profond. On courut y puiser un
seau d'eau fraîche.
Le docteur y trempa le drap, et, aidé de son collègue, le glissa sous
Tony...
--Mais vous allez le tuer... il est tout en sueur! s'écria mame Toinon
stupéfaite.
Sans s'inquiéter des craintes de la mercière, le vieux savant qui,
devançant les idées modernes, avait découvert un traitement dont ne se
servent pas encore nos docteurs--peut-être parce qu'il abrégerait le
nombre des visites,--enveloppa Tony dans le drap mouillé et le maintint,
malgré sa résistance, dans cette enveloppe glacée.
--Quatre-vingts!... dit-il en consultant après quatre minutes le pouls
du malade. Le délire n'existe plus...
En effet Tony semblait beaucoup plus calme.
--Laissez-le dans ce drap, continua le vieux praticien. Seulement, comme
l'eau s'échauffe, vous le rafraîchirez toutes les trois heures. Vous
ferez bien d'avoir deux draps pour alterner. Adieu, madame. Mon cher
collègue, au revoir, vous n'avez plus besoin de moi!...
Mame Toinon voulut insister pour le payer.
--Allez, dit-il, soignez votre malade, vous me paierez quand il sera
debout. Vous avez bien entendu?... De l'eau fraîche... toutes les trois
heures... jusqu'à demain. Au revoir!...
Il sortit. Le chirurgien le suivit.
Mame Toinon resta seule pour soigner son Tony.
Vingt-quatre heures se passèrent, au bout desquelles la fièvre disparut
complètement.
Mais Tony continuait à répéter:
--Ma mère!...
--Oh! oui, dit mame Toinon, tu as raison, je suis ta vraie mère...
Le malade sourit:
--Vous?... dit-il. Oh! non. Vous m'aimez, je le sais bien et je ne vous
le rendrai jamais assez. Mais vous n'êtes pas ma mère... Ma vraie mère,
je l'ai vue... ou du moins j'ai vu son portrait, car elle, ma mère, est
morte! Ce n'est plus qu'en rêve que je puis la revoir!... Ah! j'étais
bien heureux tout à l'heure.
--Mon Dieu! s'écria mame Toinon, voilà le délire qui le reprend...
--Non, dit Tony, je n'ai pas le délire. Je vous dis que j'ai vu le
portrait de ma mère...
Et il lui raconta comment avait été découverte sa parenté avec le
marquis de Langevin, comment celui-ci lui avait montré le médaillon
où se trouvait le portrait de sa mère, mais en lui disant qu'elle
n'existait plus...
Mame Toinon était aussi émue que lui.
--Oui, elle est morte, répondit Tony, et je ne tarderai pas à la
rejoindre. Je ne donnerais pas mon bonheur pour cent années d'existence!
--Toi, mourir! s'écria la jeune femme; oh! non, tu ne mourras pas. Tu es
sauvé, au contraire. Il t'a admirablement soigné, le bon docteur, et je
continuerai son oeuvre, je te le jure!
La chère femme était dans l'ivresse.
Non seulement son Tony allait de mieux en mieux, mais encore ce n'était
pas elle qu'il appelait sa mère!
Et il l'aimait pourtant!
L'aimerait-il donc comme elle voudrait si ardemment qu'il l'aimât?...