Tandis que madame de Vilers et Réjane retournaient à Paris, le baron de
Chartille brûlait la route.
Avec une vigueur incroyable à son âge et que lui eussent enviée bien
des jeunes gens, il ne quitta, ni jour ni nuit, sa chaise de poste, ne
s'arrêtant que pour relayer et se faisant apporter ses repas dans la
voiture.
Enfin le baron arriva au camp, et après s'être fait reconnaître, demanda
une entrevue immédiate à Maurice de Saxe.
Son nom était bien connu. Le maréchal s'empressa de recevoir le brave
centenaire en s'enquérant avec déférence du motif évidemment grave qui
pouvait l'amener à l'armée.
M. de Chartille le pria de vouloir bien faire mander les trois officiers
avec lesquels il désirait avoir en sa présence un entretien sérieux.
Quelques minutes plus tard, Lavenay, Lacy et Maurevailles se
présentaient.
Le baron voulut alors expliquer le motif du voyage; mais, dès les
premiers mots, Maurevailles l'interrompit par cet aveu terrible:
--Vilers est mort!...
--Vilers est mort!... s'écria le centenaire avec douleur. Mort...
Assassiné, sans doute?...
Respectant l'âge et la douleur du baron, Maurevailles ne releva pas
cette expression. Mais Maurice de Saxe, intervenant au débat, s'empressa
de répondre:
--Le marquis de Vilers a eu la mort d'un brave; celle que nous devons
tous désirer: il a été tué à la prise de la citadelle d'Anvers...
--C'est une atténuation, dit le baron de Chartille en passant son gant
sur sa paupière humide. On pourra du moins dire à sa veuve: Votre mari
était un brave et loyal officier!...
Mais Lavenay, encore sous le coup de la nouvelle que lui avait apportée
son courrier, s'écria:
--C'était un traître!
--C'était un traître!... répétèrent comme un double écho Maurevailles et
Lacy.
--Que dites-vous, messieurs? s'écria avec indignation le baron. Lui
reprocherez-vous jusqu'au delà du tombeau une faute de jeunesse qu'il a
expiée d'une si sublime façon?
--C'était un traître!... répéta de nouveau Lavenay.
--Ah! je vous remercie de me donner un démenti, monsieur de Lavenay!...
s'écria le vieillard emporté par la colère. Je vais savoir enfin si,
dans votre famille, il y a quelqu'un qui veuille croiser son épée contre
la mienne. En garde, monsieur, en garde, ou, par Dieu, je vous marque
au visage, pour que toute l'armée vous reconnaisse comme un lâche
calomniateur!...
Le vieux baron avait redressé sa haute taille. Sa main impatiente
faisait tournoyer son épée, qu'il avait tirée du fourreau. Maurice de
Saxe crut devoir s'interposer.
--Mon cher baron, dit-il, je vous en prie, calmez-vous. M. de Lavenay
regrette sincèrement de vous avoir offensé par des paroles que...
--Non, non, dit l'obstiné vieillard. Maréchal, vous, l'honneur en
personne, je vous en supplie, laissez-moi châtier ce tourmenteur de
femmes.
--Mais il nous faudrait des témoins, objecta Lavenay.
--En aviez-vous contre Vilers, sur la place Royale? Cependant, prenons
des témoins, je ne m'y oppose pas. Chevalier de Maurevailles, j'aurai à
vous parler ensuite d'une malheureuse jeune fille, passez de mon côté.
Vous, Lacy, secondez votre ami! Mais, pour Dieu! en garde, en garde!
Il n'y avait rien à répliquer. Lavenay tira son épée.
Mais l'assurance semblait l'avoir abandonné. Aux attaques, à la fois
furieuses et savantes du baron, il ripostait lourdement, mollement,
arrivant à peine à la parade.
Deux fois déjà l'épée du vieillard avait effleuré sa poitrine, enlevant
des lambeaux de drap... C'était vraiment un rude adversaire que le baron
de Chartille!
Les témoins de cette scène en suivaient anxieusement les péripéties.
Tout à coup, l'épée du baron décrivit un cercle, prit celle de Lavenay
en tierce pour l'écarter par un froissement rapide. Le fer suivit le
fer, et la lame vint s'enfoncer jusqu'à la garde dans la poitrine du
jeune homme qui tomba lourdement.
Il était mort.
--Je vous demande pardon, maréchal, de vous avoir fait assister à cette
scène, dit froidement M. de Chartille en remettant son épée au fourreau.
Vous, messieurs de Lacy et de Maurevailles, occupez-vous de votre ami.
Je ne vous dis pas adieu, mais au revoir, car je reste ici jusqu'à
nouvel ordre. Mon oeuvre n'est pas faite...