ÉTRANGES NOUVELLES

La mort avait fauché; mais nous étions vainqueurs.

Le roi Louis XV avait fait son entrée triomphale dans Anvers, pris par

ses soldats, et s'y était fait complimenter de sa victoire par ceux-là

même qui l'avaient remportée. L'armée française poursuivant sa marche,

arrêtée seulement par quelques escarmouches, s'était emparée de

Mons, dont la garnison n'avait pas tardé à se rendre, et occupé

Saint-Guislain, Sombreff, Enheven... Enfin, malgré les secours qui

lui avaient été envoyés, la garnison de Charleroi avait été faite

prisonnière, le 2 août. Le corps d'armée du prince de Conti avait

terminé ses opérations et venait se fondre dans celui du maréchal de

Saxe, qui allait bloquer Namur.

Réunis dans Charleroi, où leur régiment prenait quelques jours de repos,

Maurevailles, Lavenay et Lacy examinaient la situation.

Elle était singulièrement améliorée.

--D'abord, faisait observer Lavenay, nous n'avons plus continuellement

à nos trousses ce petit diable incarné que le marquis de Langevin avait

pris sous sa protection, et qui, je ne sais pourquoi, avait la manie de

se mettre constamment en travers de nos affaires...

--C'est vrai, dit Maurevailles, Tony s'est fait tuer...

--Pauvre garçon! C'était un brave, après tout, messieurs, s'écria Lacy.

--Je suis loin de le nier, et je ne vous cache pas, que j'aime mieux

qu'il ait eu la mort glorieuse du soldat que celle qu'il a risquée tant

de fois en face de nos épées...

--Il est mort victime de sa témérité. Nous n'y pouvons rien. Quant à

Vilers...

--Vilers a tenu sa parole, il s'est fait tuer...

--La situation de Maurevailles est donc bien nette. Il ne lui reste plus

qu'à se faire aimer de la marquise...

--Eh, messieurs, dit Maurevailles, ce ne sera peut-être pas si facile

que cela vous semble...

--C'est ton affaire. Aussi, à ta place, j'aurais demandé au prince

de Conti, qui nous quitte pour aller passer quelques jours à Paris,

l'autorisation de l'accompagner...

--Non pas, dit Maurevailles.

--Pourquoi donc?

--Parce que j'ai envoyé d'Anvers, aussitôt la mort de Vilers, deux

hommes à moi, chargés de prendre des renseignements, l'un à Blérancourt,

l'autre à Paris...

--Eh bien?

--Celui qui est allé à Blérancourt est de retour. Il ne sait rien, sinon

qu'on n'y a pas revu la marquise.

--Et celui de Paris?

--Je l'attends. Il me dira si, comme j'avais lieu de le supposer, madame

de Vilers est allée rejoindre sa soeur Réjane.

--Ah! Réjane, dit Lacy, pauvre enfant!... Être frappée d'un si affreux

malheur à son âge!...

--Tais-toi! s'écria Maurevailles. Tu éveilles en moi comme un remords.

Oui, oui, cette pauvre enfant m'aimait!... Ah! messieurs, je me demande

par instants si ce n'est pas une entreprise déloyale et fatale que la

nôtre; si ce n'est pas une oeuvre condamnée d'avance que celle qui

a désuni quatre amis fidèles, tué deux braves soldats, arraché

l'intelligence à une enfant innocente et pure!...

--Il ne tient qu'à toi d'y renoncer.

--Non, j'ai juré!... je tiendrai mon serment.

--Écoute, dit Lacy. Aimes-tu Réjane? Alors, sur mon honneur, pour ma

part, Vilers étant mort, je te rends ta parole. Si, au contraire, tu

n'as pour cette enfant que la pitié qu'elle mérite si bien, si tu crois

pouvoir sans jalousie la voir l'épouse d'un autre, eh bien, moi, Marc de

Lacy, je te dis: «Sois en paix, je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir

pour la consoler et la rendre heureuse...»

A ce moment, on frappa violemment à la porte de la maison où ils étaient

réunis.

Un coursier, couvert de poussière, arrivait de Paris. C'était celui

qu'avait envoyé Maurevailles.

Les trois Hommes Rouges l'entourèrent.

--Eh bien, Luc, demanda Maurevailles, quelles nouvelles?

Luc hésita et jeta un regard rapide sur Lavenay et Lacy.

--Tu peux parler devant ces messieurs, dit Maurevailles, ils sont au

courant des choses et ont autant d'intérêt que moi à connaître le

résultat de ton voyage.

--S'il en est ainsi, commença le courrier, que monsieur le chevalier

veuille bien prendre la peine de m'écouter. Selon les ordres qui

m'avaient été donnés, je me suis rendu à Paris, où je suis descendu, non

pas à l'hôtel de M. le chevalier, mais dans une auberge. Ayant le choix,

j'ai jeté mon dévolu sur les _Armes de Bretagne_, dont l'hôte est mon

compatriote.

--Sois plus bref, dit Maurevailles.

--A l'avantage d'avoir d'excellent vin, les _Armes de Bretagne_ ajoutent

celui d'être situées sur le quai de Béthune, à deux pas de l'hôtel de

Vilers...

--Peut-être était-ce trop près, fit observer Maurevailles. Ta présence

aurait pu soulever des soupçons.

Luc se mit à rire.

--J'espérais que monsieur le chevalier me connaissait mieux, fit-il.

Avant de me présenter à l'auberge des _Armes de Bretagne_, j'avais fait

peau neuve. Vêtu d'un sarrau de toile, débarrassé de ma perruque et

coiffé à la malcontent, j'avais tout l'air d'un provincial fraîchement

débarqué à Paris et venant y chercher une place. C'est à ce titre que je

me présentai, en priant maître Le Roux, l'aubergiste, de me mettre en

rapport avec quelques-uns de messieurs les laquais du voisinage.

--Excellente idée!

--Je m'en vante. Elle réussit d'autant mieux que plusieurs des

serviteurs de l'hôtel de Vilers venaient le soir, avant de se coucher,

vider un pot de vin chez maître Le Roux, en cancanant sur leurs maîtres

avec les autres laquais du voisinage.

--Et tu lias connaissance avec ces laquais? demanda Maurevailles.

--C'est-à-dire, répondit Luc, que je fus bientôt leur compagnon

indispensable. C'était moi qui régalais la plupart du temps, sous

prétexte de me faire indiquer la place que je désirais.

«--Quel dommage, me dit un soir Comtois, le piqueur de l'hôtel de

Vilers, que M. le marquis ne soit plus ici! Bien découplé comme vous

êtes, vous lui eussiez certainement convenu...

»--Où donc est-il? demandai-je.

»--Ah! c'est une curieuse histoire. Il a longtemps passé pour mort, et

Madame la marquise a disparu. Puis, un beau jour, elle est revenue et le

vieux Joseph, le valet de chambre, qui est l'homme de confiance de la

maison, nous a dit que son maître n'était pas si mort qu'on le croyait.

»--Alors, il va revenir aussi? demandai-je d'un air naïf.

»--Oh! pas tout de suite. Après la guerre seulement, s'il n'est pas tué.

En ce moment il se bat comme un lion à l'armée de Maurice de Saxe...»

--Morbleu! comment savent-ils cela? s'écria Maurevailles stupéfait.

Vilers, malgré sa promesse, aurait donc revu la marquise?...

--Attendez pour vous étonner, monsieur le chevalier, dit Luc. Je vous

garde le singulier pour la fin.

--Parle vite!...

--La marquise, qui ne semble pas, en effet, croire à la mort de son

mari, puisqu'elle ne porte pas le deuil, vit cependant fort retirée dans

son hôtel. C'est même pour cela que les domestiques peuvent aller, le

soir, boire et bavarder à leur gré. Elle n'admet auprès d'elle que le

vieux Joseph, avec qui elle a de longues causeries...

--Et tu n'as pu savoir sur quoi portent ces entretiens?...

--Impossible, monsieur le chevalier. Joseph, vous le savez, est tout

dévoué au marquis. Aussi reste-t-il absolument impénétrable. Et puis, je

n'ai pas osé me frotter trop à lui...

--Pourquoi donc?

--J'étais déjà auprès de M. le chevalier, il y a quatre ans, et le vieux

Joseph aurait pu me reconnaître.

--Alors, c'est tout ce que tu sais?...

--Non pas. J'apporte une nouvelle que je crois intéressante.

--Laquelle?

--Quand elle n'est pas avec Joseph, la marquise réunit ses femmes de

chambre dans son boudoir et les fait choisir des étoffes, tailler et

coudre...

--Coudre!... s'écria Maurevailles abasourdi. Que nous racontes-tu là?

--L'exacte vérité, monsieur le chevalier. Madame de Vilers prépare une

layette.

--Une layette!... Et pour qui?

--Pour l'enfant qu'elle va mettre au monde dans quelques mois...

--Haydée enceinte!... s'écrièrent d'une seule voix les trois officiers.

C'est impossible!...

--Cela est pourtant.

--Et elle attend le retour de son mari?... Mais alors Vilers nous a

trompés. Avant de partir pour la frontière, il a revu la marquise. Voilà

le secret de cette disparition. Le lâche mentait à sa parole!

--Et le prétendu remords qui l'a ramené à nous n'était que le désir de

nous jouer. Certain qu'à la fin nous le punirions de sa déloyauté, il

a agi de ruse pour endormir notre vengeance, et, tandis que nous nous

attristions sur sa résignation au rôle de victime, il était dans les

bras de la marquise, se riant avec elle de notre sotte crédulité!

--C'est ignoble, fit Lacy et maintenant, au contraire de ce que je

disais pour Tony, j'ai regret qu'une mort de soldat l'ait ravi à mon

épée. Je maudis ce traître...

--Que sa mémoire soit à jamais flétrie!

--Quoi qu'il en soit, messieurs, dit Lavenay, il ne nous reste plus qu'à

terminer au plus vite la guerre, pour rentrer à Paris et en finir.

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 126 / 180 题