Si le marquis de Langevin et les Hommes Rouges ne purent, malgré leurs
minutieuses recherches, découvrir les corps du marquis de Vilers et de
Tony, c'est qu'ils étaient arrivés trop tard.
Ce n'était que le lendemain matin, en effet, après l'évacuation de la
citadelle, qu'ils avaient pu commencer leurs recherches...
Or, la nuit même de l'explosion, une femme, avertie par les rumeurs du
camp, était accourue sur le lieu du désastre.
Cette femme, c'était mame Toinon.
Mame Toinon avait appris le départ de Tony avec un peloton de
volontaires, pour une de ces aventures desquelles il ne sortait pas
depuis deux mois.
Si cela n'eût dépendu que d'elle, la pauvre femme dont le coeur saignait
à l'idée du danger qu'allait courir son fils adoptif, eût certainement
retenu Tony.
--Fais ton devoir de soldat, lui eût-elle dit. Quand l'occasion s'en
présente, ne boude pas devant l'ennemi. Cela suffit. Pourquoi courir
au-devant des aventures et du danger?
Mais mame Toinon savait qu'avec Tony toute tentative eût été vaine.
N'avait-il pas ses épaulettes de capitaine à gagner avant la fin de la
guerre?
Elle s'était contentée de faire des voeux pour lui... et d'attendre,
haletante, anxieuse...
Tout à coup une terrible détonation avait fait tressaillir la pauvre
femme... Elle s'était précipitée hors de la maison où elle était logée
et avait couru au camp.
Au camp, les soldats se disaient:
--La citadelle a sauté; ils sont tous morts!... Morts! Tous! Et c'était
Tony qui les commandait..
Tony!... Tony, tué!
--Ah! s'écria-t-elle avec douleur, j'avais le pressentiment que cette
entreprise lui serait fatale.
Les soldats se tenaient sur la défensive, se demandant si, après cette
explosion, la garnison n'allait pas tenter une sortie désespérée.
Mais que pouvaient faire à mame Toinon la citadelle, les Impériaux, le
siège et la bataille?...
C'était Tony, Tony seul qui la préoccupait...
--Il faut que je le revoie! s'était-elle dit.
Et elle était partie, bravant tout.
Elle arriva à la brèche.
Le spectacle était horrible, épouvantable, déchirant. Parmi les pierres
énormes lancées au loin par la force de la poudre de mine, étaient des
fragments de cadavres, des débris humains palpitant encore d'un reste
de la vie qui venait de les abandonner; bras coupés, jambes détachées,
poitrines écrasées, têtes noircies par la fumée et grimaçant la mort...
Au milieu de ce fouillis sinistre, mame Toinon errait, cherchant à
retrouver Tony parmi ces morts méconnaissables, s'épuisant en efforts
pour soulever les pierres, les poutres et les fascines, et, après chaque
vaine tentative, s'arrêtant, détrompée, mais non découragée...
Pauvre femme! Quelle force d'âme il lui fallait puiser dans son amour!
Il n'était pourtant pas difficile à distinguer des autres, le pauvre
Tony. C'était le plus jeune et c'était le seul officier.
Mais la poudre avait noirci les uniformes. Le sang et la boue les
avaient souillés...
Mame Toinon cherchait toujours...
Tout à coup, auprès d'une casemate écroulée, elle crut entendre une
faible plainte...
Elle appela:
--Tony, Tony, est-ce toi?
Un nouveau gémissement répondit à cet appel.
Dans la demi-obscurité, mame Toinon aperçut un soldat gisant, la
poitrine prise sous un madrier...
Il faisait trop noir pour le reconnaître. Mais, quel qu'il fût, mame
Toinon résolut de lui porter secours.
C'était une rude tâche pour une femme que de soulever le lourd morceau
de bois qui pesait sur le moribond. Un moment de faiblesse, et elle
l'écrasait!
Rassemblant toutes ses forces, Toinon parvint à déplacer la poutre...
--Ah! fit le soldat, avec un soupir de soulagement.
--Qui êtes-vous? où souffrez-vous? demanda la libératrice.
Le blessé ne répondit pas. Il était évanoui.
Mame Toinon n'en avait pas tant fait pour abandonner ainsi le pauvre
garçon. Elle le prit dans ses bras pour l'emporter à la lumière.
Tout à coup, elle poussa un grand cri. Ses doigts venaient de rencontrer
un cordon passé au cou du soldat, et auquel pendait une médaille.
Ce cordon d'or, cette médaille, elle les reconnaissait. C'était elle
qui les avait donnés à Tony le jour où il s'était enrôlé dans les
gardes-françaises.
--Tony! Tony! c'est toi!...
Il ne parla point; mais elle sentit les lèvres du jeune homme frôler sa
main... Lui aussi l'avait reconnue.
Elle saisit son Tony dans ses bras et l'emporta comme s'il eût été un
enfant...
Mais c'était là l'effort du premier instant. Bientôt, malgré elle, ses
forces la trahirent; elle dut reposer à terre son fardeau, près duquel
elle se laissa elle-même tomber en pleurant. Fallait-il donc perdre
son plus précieux, son unique trésor au moment où elle venait de le
reconquérir?
Marne Toinon, au désespoir, allait appeler au secours, au risque
d'attirer l'attention des Impériaux et de faire prendre Tony comme
prisonnier de guerre, quand un bruit léger attira son attention.
A quelques pas d'elle, un homme marchait avec mille précautions, se
baissant de temps à autre comme pour examiner les cadavres, puis mettant
la main à ses poches.
Mame Toinon vit immédiatement à qui elle avait affaire.
L'homme qui arrivait ainsi était un de ces _corbeaux_, comme on les
appelait, qui suivaient les armées pour dévaliser les morts sur les
champs de bataille. On avait beau les arrêter, les fustiger même,
rien n'y faisait. L'âpreté du gain en ramenait toujours de véritables
essaims.
Dans la situation terrible où elle se trouvait, mame Toinon n'avait rien
à craindre. --Hé! l'ami!... cria-t-elle. L'homme eut un soubresaut et
s'apprêta à prendre la fuite.
Mais, s'apercevant qu'il n'avait affaire qu'à une femme, il se rassura.
--Mon ami, dit mame Toinon, vous faites un vilain métier qui vous
rapporte peu. Voulez-vous faire une bonne action qui vous vaudra trois
louis?
--De quoi s'agit-il? demanda l'homme tout à fait remis de son effroi.
--Il n'y a ici, répondit mame Toinon, que des soldats qui n'ont pas de
grands trésors dans leurs poches; laissez-les et aidez-moi à porter
jusque dans la ville un jeune officier blessé.
--Volontiers!...
Le corbeau d'armée n'était pas un méchant homme au fond. Il s'empressa
de ramasser deux mousquets, les lia en forme d'X, étendit dessus un
épais manteau, et y déposa Tony avec précaution.
--Pourrez-vous porter un bout? demanda-t-il en se disposant à enlever le
jeune homme sur ce brancard improvisé.
--Ah! je crois bien! s'écria la vaillante femme. Marchons, et soyez sûr
que vous n'aurez pas perdu votre nuit.
Madame Toinon tint parole. Une demi-heure après, Tony était couché dans
un bon lit, et le _corbeau_ se retirait, les poches bien garnies.
Voilà pourquoi, quand le marquis de Langevin était arrivé, il n'avait
pas pu retrouver le corps de son petit-fils.
Madame Toinon n'était pas femme à abandonner son oeuvre en si beau
chemin. Elle se mit en quête d'un médecin.
Seulement, comme elle ne voulait pas qu'on lui ravît son cher Tony, elle
ne s'adressa pas à un chirurgien de l'armée.
Elle en fit mander un dans la ville.
A la première inspection, l'homme de l'art fronça le sourcil.
--Vous êtes la soeur du blessé? demanda-t-il.
--Non.
--Sa femme?
--Il n'a pas dix-huit ans...
--Sa maîtresse alors?
Mame Toinon eut un mouvement d'indignation. Le docteur crut qu'il se
trouvait devant une de ces généreuses créatures qui, de tout temps, se
sont vouées au salut des blessés.
--On peut donc parler, dit-il. Eh bien, recueillez-un autre soldat à
soigner. Celui-là n'a pas deux heures à vivre.
La pauvre femme poussa un cri et tomba évanouie sur le lit du mourant.
Et maintenant qu'était devenu M. de Vilers?
On se rappelle qu'il avait été surpris par l'explosion de la mine, au
moment où il s'écriait:
--Fuyez!...
Il avait été lancé du même côté que Tony.
Si mame Toinon eût continué ses recherches, si elle se fût moins
exclusivement occupée de son ancien commis, elle eût remarqué que sous
la même poutre, un peu plus avant dans les décombres de la casemate, un
autre homme était étendu. Cet homme était le marquis.
En soulevant la poutre qui étouffait Tony, elle le dégagea également. Le
grand air et la fraîcheur du matin firent le reste.
Le marquis, contusionné, froissé par sa chute, n'avait en réalité aucune
blessure sérieuse. Il se traîna péniblement jusqu'aux environs du camp.
En y arrivant, il entendit des soldats qui disaient:
--Le combattant mystérieux, tu sais qui c'était?
--Oui, le marquis de Vilers. Le capitaine de Maurevailles en parlait
tout à l'heure au capitaine de Lavenay.
--Et il a été tué.
--Il paraît.
--Quel dommage!
--Tu le connaissais?
--J'ai servi sous lui devant Fraülen.
--Et c'était un brave homme?
--Le meilleur des chefs!... Ah! sa mort sera un grand deuil pour ses
anciens soldats!...
Les soldats s'éloignèrent. Vilers allait les rappeler; une inspiration
subite lui vint.
--Mort! se dit-il... On me croit mort!... Eh bien, soit. Oui, je le suis
et le serai longtemps! car, décidément, c'est Dieu lui-même qui veut que
je le sois... pour les autres seulement...