La campagne était commencée. Maurice de Saxe, qui, avant de passer par
Blérancourt, avait reçu à Versailles l'accueil dû à un triomphateur,
allait faire chèrement payer aux Impériaux les demi-représailles que,
rendus téméraires, ils avaient essayé de prendre en son absence.
Si le duc Charles de Lorraine, qui commandait l'armée autrichienne,
avait reçu des renforts, Maurice de Saxe en amenait aux Français. Sa
présence seule, du reste, était un appoint qui avait son importance. Cet
homme, terrassé par la fièvre, rendu impotent par l'hydropisie, pouvant
à peine se remuer, était, sur le champ de bataille, d'une miraculeuse
lucidité. La stratégie lui faisait oublier ses souffrances.
L'armée française était réunie en avant de Bruxelles. Un corps de
quatre-vingts escadrons et de vingt bataillons sous les ordres du
vicomte du Chayla, campait à Dendermonde. Le prince de Conti commandait
l'armée du Rhin, dont Maurice de Saxe détacha vingt-quatre bataillons et
trente-sept escadrons pour aller inquiéter Mons, Namur et Charleroi. La
cavalerie et les dragons tenaient la droite du camp; les carabiniers la
gauche; le parc de l'artillerie et les gardes-françaises le milieu.
La réunion des troupes ne s'était pas accomplie sans que les Impériaux
fissent quelques efforts pour l'empêcher. A plusieurs reprises, au
contraire, leurs hussards étaient venus jusqu'auprès du camp en
formation pour l'inquiéter et essayer de le surprendre.
Ils avaient toujours été repoussés.
Or, à chacune des attaques, au moment où les troupes françaises
sortaient pour charger l'ennemi, un homme, surgissant on ne savait d'où,
apparaissait au premier rang, combattant avec une véritable furie...
L'ennemi en fuite, cet homme disparaissait comme il était apparu.
Qui était-il? D'où venait-il? On l'ignorait. A plusieurs reprises, les
officiers aux côtés desquels il avait combattu, avaient essayé de le
trouver pour le féliciter et le remercier de son aide...
--Personne!...
Cela tournait à la légende.
Dans le camp, diverses histoires couraient déjà. Les uns racontaient que
ce héros mystérieux était un grand seigneur autrichien, ennemi mortel du
duc Charles, qui, sortant avec les troupes impériales, tournait son épée
contre elles, une fois la lutte engagée.
D'autres affirmaient que c'était un patriote belge, partisan de
la France, qui, n'osant faire connaître tout haut son opinion, la
manifestait tout bas, eu se battant comme un enragé.
Certains enfin disaient tout bonnement que c'était le diable.
--Voyez, disaient-ils à l'appui de leur opinion, voyez comme il apparaît
et disparaît. Et puis n'est-il pas invulnérable? Les balles des
mousquets fuient sa poitrine, les baïonnettes s'écartent de lui!...
N'était-il point extraordinaire, en effet, que cet homme n'eût pas
été tué mille fois? Il semblait chercher la mort et ne la rencontrait
pas!...
Maurevailles, Lavenay et Lacy avaient, comme tout le camp, entendu
parler du combattant mystérieux.
Mais ils ne l'avaient jamais vu.
Par une curieuse particularité, cet homme n'avait pas encore eu
l'occasion de combattre dans les rangs des gardes-françaises.
Quand le camp avait été attaqué par les fourrageurs du baron de Trenk,
le 3 mai, «l'homme-diable» comme on disait, avait marché avec les
régiments de Saintonge et du Nivernois.
Le 6, quand le comte de Lowendal en vint aux mains avec les hussards
ennemis, ce fut dans les rangs des volontaires de Saxe qu'il tua de sa
propre main le capitaine autrichien.
L'armée impériale, massée devant Louvain, avait passé le Démer, poussée
par l'armée française. Lorsque Louvain fut occupé, le premier soldat
qui en franchit les portes, mêlé aux hommes de Royal-Pologne, ce fut le
héros de la légende, le guerrier inconnu.
La marche des Français en avant continua ainsi plusieurs jours. On passa
la Dyle, on occupa Malines, la chaussée et la ville d'Anvers, on mit le
siège devant la citadelle, où les alliés en se retirant avaient laissé
quinze cents hommes.
Seize escadrons de cavalerie et vingt-neuf bataillons, dont faisaient
partie les troupes du marquis de Langevin, furent chargés de former la
circonvallation de la citadelle d'Anvers.
La tranchée fut ouverte dans la nuit du 25 au 26 mai, à gauche et en
avant du village de Kiel, où Tony avait gagné son écharpe d'officier.
Pendant cinq jours on travailla.
Dans la nuit du 30, comme la tranchée était terminée, le comte de
Clermont-Prince, qui dirigeait les opérations du siège, voulut faire une
tentative.
Le rempart avait une brèche praticable. Il s'agissait de savoir si les
ennemis, retirés à une certaine distance du rempart, pouvaient encore
défendre le point vulnérable.
Le comte de Clermont demanda vingt hommes de bonne volonté et un
officier pour les mener.
Les vingt hommes arrivèrent, conduits par un cornette.
Le général jeta sur ce cornette un regard de surprise.
--Il y a sans doute erreur, murmura-t-il avec embarras.
Tony souriait et feignait de friser sa moustache absente.
--C'est probablement mon air de demoiselle qui vous épouvante, mon
général? demanda-t-il gaillardement.
Le comte se mit à rire.
--Il est certain, dit-il, que je ne m'attendais guère à voir ces
vieilles moustaches grises triées sur le volet, conduites par un enfant.
Car enfin vous me semblez bien jeune, monsieur l'officier? Quel âge
avez-vous?
--J'aurai bientôt dix-huit ans, mon général.
--Dix-huit ans! Vraiment je n'ose vous dire...
--Osez, osez, mon général, fit, avec une fatuité adorable, le jeune
homme. J'ai l'air d'un enfant, je le sais, mais si vous vouliez demander
au marquis de Langevin, mon ancien colonel, et au maréchal de Saxe, qui
m'a lui-même donné mon grade au burg du margrave...
--Quoi, c'est vous?... Ah! corbleu, mon jeune ami, laissez-moi vous
féliciter et vous expliquer aussi ce que j'attends de vous et de vos
hommes, car l'heure presse...
--Mon général, je suis venu pour cela.
--Il s'agit, reprit le général, d'arriver jusqu'à la brèche sans être
vus...
--Nous y arriverons, mon général.
--D'entrer dans la place.
--Nous y entrerons.
--D'explorer les environs aussi loin que possible.
--Nous les explorerons.
--Et de ne pas se faire tuer.
--Ah! par ma foi, mon général, vous en demandez trop, s'écria Tony en
riant. Au fait, tenez, eh bien, je vous le promets, on ne nous tuera
pas.
Et il sortit, suivi de ses hommes.
La brèche était déserte. Les fascines furent jetées sans encombre dans
les fossés. Les échelles s'appliquèrent sur la muraille... Pas un soldat
ennemi ne parut.
Les vingt hommes, le mousquet en bandoulière, le sabre entre les dents,
montèrent en silence. Tony marchait le premier. Un sergent de Bourgogne
fermait la marche, prêt à planter son épée dans le dos de celui qui
aurait reculé.
L'ascension se fit sans encombre. On arriva sur le rempart.
Les vingt Français, l'oeil plongeant dans les ténèbres, s'avançaient peu
à peu, scrutant l'espace.
Tout à coup, l'échelle frémit sous le poids d'un nouvel arrivant. Un
homme haletant se jeta dans la place.
--Fuyez! s'écria-t-il, fuyez!... Le sol sur lequel vous marchez est
miné!...
Au son de sa voix, tous les soldats se retournèrent.
--Le combattant mystérieux!... murmura l'un d'eux...
--L'homme-diable! s'écria un autre.
--Le marquis de Vilers! dit Tony stupéfait. Vous! vous!...
C'était le marquis de Vilers, en effet!
S'il eût été un homme ordinaire, il eût, après sa rencontre avec la
marquise, laissé s'accomplir les événements...
Il eût vu, dans la série d'aventures qui l'avaient remis en présence de
sa femme, un ordre du destin.
Récapitulons ces événements:
Lors du serment fatal de Fraülen, Haydée, dont il était épris, l'avait,
elle-même, prié de l'emmener loin du magnat. N'écoutant que son amour,
il avait trahi sa parole.
Lavenay l'avait rejoint pour le punir. Frappé d'un coup d'épée que l'on
croyait mortel, le marquis était revenu à la vie. La Providence avait
conduit près de lui l'excellente femme qui l'avait sauvé.
Les Hommes Rouges, continuant leur oeuvre de vengeance, voulaient
s'emparer de la marquise. Un étrange hasard avait donné, le même jour,
la même idée au magnat qui leur arracha leur proie.
Malgré le soin qu'on avait pris de cacher sa retraite, Haydée avait été
retrouvée. Après que Maurevailles l'eut sauvée des caresses odieuses du
magnat, Tony l'enleva à Maurevailles. Une coïncidence nouvelle l'avait
amené, lui, Vilers, au saut-de-loup, à l'heure juste où le nain y
attendait le chevalier. Grâce à ce nain, il avait pu, tout en jouant
le rôle de victime dans la plus sanglante des tragédies, renverser le
projet de ses ennemis.
Miraculeusement sauvé d'une mort certaine, voyant le doigt de Dieu dans
les événements qui l'avaient séparé de sa femme, il avait fait amende
honorable; il s'était enfui pour mourir sous les coups de l'ennemi. Le
hasard avait montré à la marquise le chemin qu'il venait de prendre; le
hasard les avait fait s'arrêter tous deux dans le même village, où elle
l'avait enlacé de ses bras malgré lui...
Vraiment il y avait de quoi se laisser aller au cours des événements.
Pendant que Lacy, Maurevailles et Lavenay devaient combattre les
Impériaux à la tête de leurs compagnies, il lui était si facile, à lui,
de rester avec Haydée dans quelque endroit bien caché, bien ignoré...
La marquise l'en suppliait à deux genoux...
Nous le répétons, un homme ordinaire eût succombé à la tentation; mais
Vilers n'était pas un homme ordinaire.
--Faillir de nouveau à ma parole! se dit-il. Ne suis-je donc bon qu'à
être un lâche et un traître? J'avais promis de mourir sans revoir
Haydée. Il n'a pas tenu à ma volonté qu'il en fût ainsi... Soit!...
C'est une consolation et un secret que j'emporterai dans la tombe. Mais
quant à ma destinée, elle doit s'accomplir, et elle s'accomplira. Le
serment, fait à mes amis à Fraülen, a précédé celui que j'ai fait à
Haydée...
Et malgré les supplications de la marquise qui voulait absolument le
suivre, il la décida à reprendre la route de Paris, où le bon Joseph
serait si content de lui ouvrir l'hôtel de Vilers.
Quant à lui, muni d'un nouveau cheval, il continuerait lentement et
tristement sa course vers le champ de bataille, où la mort l'attendait!
Et il s'apprêta à partir...
--Oui, c'est moi, dit-il à Tony qui venait de le reconnaître, mais je
vous le répète, sauvez-vous. D'en bas, j'ai aperçu la mine et la mèche
qui brûle. Elle va arriver à la poudre d'ici quelques...
Il n'eut pas le temps d'achever. Une explosion formidable retentit.
Tony, ses vingt hommes et le marquis, lancés dans l'espace au milieu des
débris de pierres, de terre, de bois et de fascines, tourbillonnèrent
dans l'air avant de retomber sous les décombres... horriblement mutilés
et mourants ou morts!
Les Impériaux, se voyant sur le point d'être obligés de capituler,
avaient voulu finir par un coup d'éclat.
Le rempart démantelé avait été miné par eux.
Ils espéraient qu'un assaut général serait donné et comptaient faire
sauter avec leur bastion, une partie de l'armée française et peut-être
de l'état-major.
Leur projet avait été déjoué. Quelques hommes seulement avaient été
tués.
Mais parmi ces hommes étaient, comme nous l'avons vu, le cornette Tony
et le mystérieux combattant qui semblait depuis un mois le protecteur de
l'armée...
Ce fut donc avec une véritable tristesse que les Français entrèrent le
lendemain matin dans la citadelle d'Anvers.
Comme toute l'armée, Lavenay, Maurevailles et Lacy entendirent parler de
l'explosion du bastion et des victimes que cette explosion avait faites.
Ils eurent en même temps la clef du mystère qu'ils n'avaient pu
jusqu'alors pénétrer.
Le sergent du régiment de Bourgogne, qui marchait le dernier dans la
petite troupe commandée par Tony, n'était pas mort.
Il avait eu la chance de retomber dans les fossés de la citadelle. L'eau
avait amorti sa chute.
Interrogé, il raconta l'apparition de l'homme mystérieux et dit le nom
dont Tony avait salué cet homme.
Le combattant inconnu était celui que, de nouveau, ils appelaient «le
traître».
Ils comprenaient maintenant pourquoi le marquis n'avait été vu par eux,
ni au milieu des vivants, ni au milieu des morts.
Ils comprenaient aussi pourquoi il n'avait jamais combattu au milieu des
gardes-françaises.
--Il voulait, dit Maurevailles, non pas se suicider, mais mourir
glorieusement, et, pour cela, garder toute son initiative. Son but était
de vendre chèrement sa vie, et non de l'offrir.
--Et sa dernière action a été un acte de dévouement. Il est mort
glorieusement. Honneur à sa mémoire, répondit Lacy.
--Je ne regrette qu'une chose, c'est de n'avoir pu, une dernière fois,
lui serrer la main.
--Que veux-tu? Il nous fuyait. Il avait honte de n'être pas mort
encore!...
Le marquis avait honte. C'est vrai.
Il rougissait d'avoir une seconde fois failli à son serment.
Ses amis ignoraient ce nouveau crime. Mais lui, il en avait conscience
et c'était assez, c'était trop.
En se montrant, il eût fallu leur parler, mettre sa main dans la leur.
Et chaque poignée de main eût été pour lui une douleur, un remords...
Il préférait éviter les Hommes Rouges.
Ce n'est qu'en voyant perdus les vingt soldats qui montaient à la brèche
et à la tête desquels était Tony, son ami, son frère, qu'il se décida à
paraître, cette fois, auprès du campement des gardes-françaises.
La première douleur passée, on s'occupa de rechercher les morts.
Le marquis de Langevin, désolé, voulait faire rendre au cadavre de Tony
les honneurs funèbres. Lavenay, Lacy et Maurevailles voulaient faire
inhumer Vilers.
Mais, malgré les plus minutieuses recherches, il fut impossible de les
reconnaître au milieu de cet amas sanglant de pierres et de chairs.