AU LIEU DE LA MORT, L'AMOUR

A la vue de celle qu'il avait tant aimée et qu'il adorait encore si

ardemment, le marquis se dressa.

Deux cris retentirent: un cri de joie que ne put retenir Vilers, un cri

de triomphe poussé par la marquise.

Une seconde après, le mari et l'épouse étaient dans les bras l'un de

l'autre, pleurant et riant à la fois.

Il leur semblait qu'ils échangeaient le premier aveu, qu'ils se

donnaient le premier baiser, que le passé n'avait jamais existé.

Quant à l'avenir, est-ce qu'ils pouvaient y songer à l'heure où après

tant d'événements si terribles, le présent était si doux!

La voix de maître Gatinais, l'aubergiste, les ramena à la réalité.

Où étaient-ils? Dans un vulgaire cabaret de village, à mi-chemin de

Paris et des Pays-Bas, de Paris que fuyait Vilers, des Pays-Bas où il

s'était engagé à mourir.

--Vite, le dîner du capitaine! criait à sa servante maître Gatinais dont

le vaste dos était encadré par la porte.

--Vous le servirez dans ma chambre, dit Vilers.

L'aubergiste se retourna et se confondit en salutations à la vue de la

marquise.

--Comme vous voudrez, mon capitaine, fit-il. Et j'espère que madame la

capitaine sera contente. La chambre bleue, où je vais vous mettre, est

bien ce qu'il y a de mieux dans le pays. Tous les meubles proviennent

de la vente de notre défunt bailli. Il n'y a pas plus beau dans la

capitale.

--Nous verrons, dit le marquis, interrompant tout ce verbiage. Nous

verrons, et merci. Conduisez-nous dans cette fameuse chambre bleue où

vous nous servirez quand je sonnerai.

Maître Gatinais s'empressa d'obéir au capitaine et, le couvert mis sur

la table, se retira au premier signe.

--Ainsi, dit la marquise, dès qu'elle fut seule auprès de son mari, tu

savais que je te croyais mort, et au lieu de me rassurer, tu me fuyais?

Oh! c'était mal.

--Haydée, répondit-il, ne me juge pas. Plains-moi.

--Parle au moins, excuse-toi.

Et le capitaine qui, jusqu'à ce jour, nous le savons, avait tu à la

marquise, dans l'espoir de ne jamais l'attrister, le secret de Fraülen,

lui raconta toute l'histoire du serment des Hommes Rouges, depuis la

scène du bal, où quatre hommes étaient tombés épris d'elle jusqu'à la

dramatique conférence de Blérancourt, où ce serment implacable avait été

solennellement renouvelé.

La marquise pleurait.

Mais ce n'était plus seulement l'effroi qui lui faisait verser des

larmes.

--Tu ne m'aimes pas... murmura-t-elle en interrompant ses sanglots. Tu

ne m'as jamais aimée... Qu'à Fraülen, tu aies conclu avec tes amis ce

pacte infâme, soit encore.

Tu ne me connaissais pas, ou, du moins, tu croyais ne pas me connaître.

Tu te prêtais alors à un jeu méprisable, mais naturel entre vous autres

hommes, pour qui l'amour n'est si souvent qu'une partie de plaisir. Ce

qu'il me serait impossible de te pardonner, c'est qu'après avoir vécu si

longtemps auprès de moi, c'est qu'en sachant à quel point je t'aimais,

tu aies trouvé le courage de le renouveler, ce serment honteux, et dans

quelles conditions! Non seulement tu m'as mise en loterie, mais encore

tu t'es engagé à me faire veuve.

Et veuve de toi?

Eh bien, oui, cependant, malgré cela, je te pardonnerai, mais reste!

Mais vis! Mais aime-moi. Ah! je t'aime tant!... Tu ne me quitteras plus,

n'est-ce pas?

--Ils ne me pardonneraient point, eux...

--Eux! Que nous importe! Est-ce que j'y songe à eux! Est-ce que tu y

songeais toi-même, à Paris, dans ce petit coin de l'île Saint-Louis où

nous avons été si heureux?

--Hélas! s'écria le marquis, pourrais-je m'empêcher d'y penser

maintenant?... Ils ont réveillé dans mon âme l'honneur engourdi... Le

mépris de moi-même me tuerait.

--Te tuerait? Dans mes bras! Allons donc!

--Je t'en supplie, tais-toi. Tes paroles me grisent. Adieu...

--Ainsi, tu ne m'aimes plus?

--Mais je t'adore! Mais, avant Fraülen, je n'avais pas vécu! Mais en

me battant, mais en mourant, c'est ton nom, ton seul nom que je

répéterai...

--Partons ensemble alors. Le monde est si grand! Nous nous cacherons.

Cet horrible passé ne sera plus qu'un rêve...

--L'honneur est-il donc un rêve, lui?

Il y eut un silence, empli par ce seul mot, si retentissant, de

l'honneur...

Tout à coup, la marquise se leva, croisa les bras sur sa poitrine, et,

s'approchant du capitaine:

--Ah ça, dit-elle, ET MOI? Qu'est-ce que je deviens, moi, dans toute

cette histoire? Ah oui! Je sais, vous venez de me le dire, vous me

mariez à Maurevailles... Et vous osez parler d'honneur! Parlons-en donc.

Employons les grands mots. Vous voulez être fidèle au serment qui vous

lie à vos amis. Mais c'est très beau, cette fidélité, et elle me rassure

grandement, car, à moi aussi, et non plus dans l'ombre et le mystère,

mais au pied des autels, devant Dieu et les hommes, vous avez fait un

serment, celui de m'aimer, de me protéger jusqu'à la dernière heure que

le ciel vous donnerait, Alors vous ne parliez point de l'avancer, cette

heure. Eh bien, serment contre serment. Arrangez-vous avec vos amis

comme vous l'entendrez. Moi, j'exige l'accomplissement de la parole que

vous m'avez donnée. J'ai un mari à qui je suis tout entière et qui est à

moi tout entier. Je veux qu'il reste à moi.

Et, disant cela, la marquise, le sein gonflé, les yeux étincelants, les

lèvres purpurines, penchée sur Vilers, ainsi qu'un avare sur son trésor,

avança les bras comme pour le saisir, l'étreindre, empêcher qu'on le lui

prenne.

Madame de Vilers était vraiment irrésistible...

Au contact de sa main de feu, le marquis, incendié, grisé, affolé,

vaincu par cette éloquence conjugale et ce charme féminin, étendit les

bras, lui aussi, et, pressant passionnément la marquise contre son

coeur:

--Ah! s'écria-t-il, que me font les autres! Que m'importe tout le reste!

Tu m'aimes et je t'adore. Je t'ai donné mon nom et tu es à moi. Oui, que

peut-il y avoir de plus sacré que le lien qui nous enlace? Ah! tiens, je

crois revivre...

Et, dans ces deux corps, il n'y eut qu'un seul et même incendie. Les

lèvres se rencontrèrent...

Adieu, tout!

Est-ce que Maurevailles, Lavenay et Lacy existaient seulement?

Est-ce qu'il y avait sur terre une place forte qu'on appelait Fraülen,

un château qu'on appelait Blérancourt?

Il n'y avait plus sous le ciel que deux êtres, Adam et Eve, dans le

Paradis retrouvé!

Eh bien, nous oublions! A dix mètres de là, maugréait maître Gatinais,

le cabaretier du _Grand Vainqueur_, qui se fatiguait à faire tourner à

la broche un poulet archi-doré qu'on ne pensait guère à lui demander...

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 120 / 180 题