A L'OEUVRE

Tout le monde était prêt. On partit doucement, chacun des faux paysans

portant son sac dans lequel était un homme, muni des armes et de celles

de sa monture... nous voulons dire: de son compagnon.

Arrivé à quelques pas de la poterne, du Clos commanda halte.

--Ainsi, c'est bien entendu, dit-il à demi-voix. Une fois entrés, vous

posez les sacs. Au signal que je donnerai, chaque pomme de terre, d'un

coup de sabre, fend la toile et se dresse, les porteurs ramassent leurs

armes, et nous nous élançons tous sur la garnison, Ceux qui résistent, à

mort; les autres, prisonniers!

Puis, s'avançant seul, du Clos alla frapper à la poterne.

--_Wer ist da_, (qui est là?) demanda une voix de femme.

--_Ich, liebe_ (moi, ma chère), répondit du Clos.

C'était Lisbeth, qui, ayant reconnu de loin le faux paysan, avait

accompagné l'intendant du burg jusqu'à la poterne.

Néanmoins, comme elle n'avait aucun intérêt à livrer son amant, ce qui

l'eût perdue elle-même, tout se passa comme le jeune officier l'avait

prévu.

Lisbeth s'étonna bien un peu de la présence de cinq témoins à une visite

qu'elle prenait pour un rendez-vous d'amour; mais elle crut comprendre

que c'était pour mieux jouer son rôle que du Clos les avait amenés.

--Entrez, dit l'intendant.

--_Kommen Sie hinein_ (venez en dedans)! cria du Clos à ses hommes.

Les cinq paysans défilèrent avec leurs sacs devant la sentinelle qui

riait d'un gros rire et se frottait les mains. Cet homme, assurément,

aimait les pommes de terre.

La porte se referma. Les Français étaient, dans la place.

--Déposez-la vos sacs, mes braves gens, dit Lisbeth qui avait hâte

d'être seule avec son ami. On va vous donner un bon moos aux cuisines;

pendant ce temps, votre patron ira se faire payer.

Les cinq sacs furent posés avec précaution le long du mur.

L'intendant mettait déjà la main à son escarcelle...

--Allons! s'écria du Clos en bondissant sur l'Allemand sans défense.

--Wer da? voulut s'écrier le malheureux intendant; mais il n'en eut pas

le temps. Le mouchoir de l'officier, plié à l'avance, venait de lui

clore hermétiquement la bouche, pendant qu'un soldat, lui saisissant les

deux bras, le ligottait rapidement.

Et, comme par enchantement, les cinq sacs éventrés mirent au jour les

cinq soldats armés jusqu'aux dents.

Lisbeth n'en revenait pas...

--Place gagnée, dit joyeusement du Clos. Le plus fort est fait. Avec un

peu d'adresse maintenant, le margrave est à nous.

--Sandiou! fit La Rose, ce n'est pas trop tôt; j'étouffais dans ce

maudit sac... Je me figurais tout le temps que j'étais capucin ou qu'on

me portait en terre.

--Silence et dépêchons-nous, dit Tony. Où est l'appartement du margrave?

--Lisbeth va nous le dire. Allons, Lisbeth.

Lisbeth était plus morte que vive. Cependant elle aimait trop du Clos

pour lui résister; elle lui indiqua le chemin qu'il fallait suivre.

Le jeune officier s'élança le premier.

Mais à peine avait-il tourné le coin du premier couloir, qu'il tomba en

poussant un cri.

Un homme posté dans l'ombre l'avait frappé d'un coup de poignard en

pleine poitrine.

En même temps, des soldats débouchaient de tous les côtés en criant:

Mort aux Français!

La garnison qu'on croyait surprendre était sur ses gardes.

On avait été trahi.

Mais par qui?

Hélas! l'amour de Lisbeth, qui avait servi du Clos dans son entreprise,

lui avait créé, sans qu'il s'en doutât, un mortel ennemi.

Il y avait, dans le burg, un sergent de reîtres qui était épris

fortement des charmes de la belle cuisinière.

Autrefois, elle avait semblé répondre à sa flamme, mais, un beau jour,

elle lui avait nettement déclaré qu'il eût à renoncer à tout espoir.

Le sergent, désolé, s'était creusé la tête pour découvrir la raison de

ce changement.

Il avait suivi Lisbeth et l'avait vue causer avec un officier français.

Sa rage s'était accrue d'autant. Cependant il n'avait rien dit, voulant

accomplir lui-même sa vengeance.

Continuant à épier la jeune fille, il la vit guetter le faux paysan et

se rendre à la poterne avec l'intendant. Il la suivit.

Il ne s'était pas trompé: le chef de ces paysans était bien son rival.

En fallait-il plus pour prévoir quelque piège!

Il courut rassembler la petite garnison du burg:

--Camarades, dit-il sans dénoncer la jeune fille, nous sommes trahis.

On a ouvert aux Français la porte du château. Il est trop tard pour les

empêcher d'entrer; mais il faut qu'aucun d'eux n'en sorte!

Se doutant bien que les assaillants iraient tout d'abord s'emparer du

margrave, les Allemands s'étaient postés sur le seul passage à suivre.

Quand le pauvre du Clos se présenta le premier, ce fut l'amoureux de

Lisbeth qui, de sa propre main, le renversa sanglant à ses pieds.

Oublieux du danger qu'il courait lui-même, Tony s'était précipité sur le

corps de du Clos, essayant de lui porter secours.

--Inutile, ami, murmura doucement celui-ci. Je t'avais bien dit que je

serais tué... Laisse-moi et ramène tes soldats qui vont plier... Songe à

la patrie...

Et, se soulevant sur le coude, il cria:

--Vive le Roi!...

Puis, épuisé par cet effort, il tomba pour ne plus se relever.

Surpris par la brusque attaque des Allemands, nos soldats avaient

reculé. Au cri de du Clos expirant, La Rose répondit par un juron

formidable:

--Cape de Dious! s'écria-t-il, que le tonnerre m'écrase si, avant de

sauter le pas, je n'en tue pas une demi-douzaine! En avant!...

--En avant!... répéta le Normand.

Les soldats s'étaient ralliés. Tony ramassa l'épée échappée aux mains

défaillantes du pauvre du Clos:

--Soldats, dit-il d'une voix ferme, notre chef est mort bravement. Comme

sergent, je le remplace, et je ferai comme lui, s'il le faut. Mais,

avant tout, il faut le venger. Il faut vaincre... En avant, pour le Roi

et pour la vengeance!

--Vengeance! s'écrièrent les Français.

--Mort aux Français, répondirent les Allemands.

La lutte s'engagea, terrible, désespérée; la garnison du burg, massée,

barrait complètement le passage. Les dix Français avaient un véritable

siège à faire.

Mais ils se ruèrent sur leurs adversaires avec une telle furie que les

premiers rangs furent culbutés et que trois des Allemands tombèrent

mortellement frappés.

Un seul des Français, un soldat du régiment de Bourgogne, nommé

Ladrange, avait été blessé dans ce premier choc. Un coup de feu lui

avait cassé le poignet droit. Mais, empoignant son sabre de la main

gauche, il était revenu à la charge avec une fureur croissante.

Une seconde fois, les Français s'élancèrent; les Allemands ne les

attendirent pas et s'enfuirent dans toutes les directions.

On leur donna la chasse. Quelques-uns, acculés, se firent tuer, les

autres se rendirent.

Tony, ivre de joie, planta le drapeau français sur la tour du burg,

avertissant ainsi par ce signal le maréchal de Saxe et le colonel de

Langevin qu'ils pouvaient entrer dans la forteresse.

Un quart d'heure après, elle était régulièrement occupée, et l'ancien

commis à mame Toinon, dont les soldats chantaient les louanges, recevait

de Maurice de Saxe les plus éclatantes félicitations.

Mais le jeune sergent, sans répondre, montra au maréchal le cadavre du

pauvre du Clos, auprès duquel Lisbeth, agenouillée, priait en répandant

d'abondantes larmes.

--Du Clos est mort en brave, au champ d'honneur, prononça solennellement

le général en chef des armées sur l'Escaut. Il lui sera fait des

obsèques dignes de sa bravoure.

Quant à vous, sergent Tony, qui l'avez si bien et si dignement remplacé

au danger, vous pouvez le remplacer également bien dans son grade.

Messieurs, il n'y a pas de vide dans les rangs de Bourgogne, le cornette

Tony sera reconnu demain matin par son régiment.

--Qui? moi... déjà officier!...

--Pourquoi pas? Vous vous êtes montré digne de remplir le grade, il est

juste que vous l'occupiez...

--Allons, Tony, dit au nouveau cornette le colonel de Langevin, tu

rêvais d'être général... et voilà un grand pas de fait.

--Mais il va falloir vous quitter, mon colonel?

--C'est vrai et je le regrette; mais tu me reviendras; au train dont tu

marches, je puis te promettre la première lieutenance libre chez nous,

et, sois tranquille, les Impériaux se chargeront de te faire une

vacance...

--Ah! si mame Toinon me voyait!...

A ce moment un grand bruit se fit à la porte de la salle. Les officiers

qui entouraient Tony en le félicitant furent violemment écartés. Une

femme entrant comme la foudre, en bousculant tout, alla se pendre au cou

de Tony qu'elle embrassa bruyamment.

Cet ouragan en jupons, avons-nous besoin de le dire, c'était la

pétulante mame Toinon.

Depuis le départ du régiment, la jolie costumière ne vivait plus... Elle

pensait à Tony, son petit Tony qui allait se battre tous les jours et

qu'elle avait peur de ne plus revoir.

Où était-il? Que disait-il? Que faisait-il? Pensait-il encore à elle?

Hélas!...

Sa rue des Jeux-Neufs, qu'elle aimait tant, lui semblait triste à

mourir: Tony ne l'habitait plus! Sa boutique si gaie, lui paraissait une

prison. Tony n'y était plus.

--Bref, dit-elle en racontant cela, je n'ai fait ni une ni deux. Je suis

allée prendre langue à l'hôtel de Vilers...

--A l'hôtel de Vilers?... interrompit Tony, qui, pendant le flux des

paroles de sa mère adoptive, n'avait pas trouvé moyen de placer un mot.

Et que se passe-t-il à l'hôtel de Vilers?

--J'y suis arrivée juste au moment où madame Nicolo et sa fille

amenaient cette pauvre demoiselle, la soeur de la marquise, qui a perdu

la raison... Pauvre enfant! En voilà un grand malheur!... Mais que

veux-tu? ce qu'il me fallait, c'était de tes nouvelles. J'en ai eu... et

des bonnes... Ces dames allaient repartir pour l'armée; il y avait

une place dans le carrosse... Ah! ma foi, tant pis, j'ai dit adieu au

quartier Montmartre et me voilà!...

Et l'excellente femme planta un baiser retentissant sur la joue du jeune

homme.

Tony était rouge comme un coq... non qu'il eût honte de mame Toinon;

mais il craignait que les officiers ne trouvassent étrange cette

tendresse de la part d'une femme de trente-quatre ans envers un

garde-française de dix-sept.

Mais mame Toinon était gentille à croquer, dans le désordre de sa

toilette de voyage, et on pardonne beaucoup aux jolies femmes...

Derrière mame Toinon cependant arrivaient maman Nicolo et Bavette. Avec

sa pétulance habituelle, la costumière avait pris les devants et était

tombée comme une bombe dans le château.

Maman Nicolo savait mieux le respect que l'on doit à la consigne et elle

attendait avec sa fille que le marquis de Langevin leur fît dire de

venir.

A leur arrivée au camp, on leur avait raconté le coup de main dont Tony

et ses hommes avaient été les héros.

Au récit des dangers que le jeune homme avait courus, Bavette, toute

troublée, s'était mise à pleurer... Puis, en apprenant la promotion de

celui qu'elle aimait au grade de cornette, elle était devenue toute

songeuse.

Certes, elle était fière pour lui de cette fortune rapide. Mais, en

songeant que si elle était fille du marquis de Vilers, elle avait pour

mère la cantinière Nicolo, elle se demandait si Tony, devenu un brillant

officier, ne se trouverait pas trop haut placé pour elle:

--Ne dédaignera-t-il point la bâtarde? se disait-elle avec un soupir...

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 117 / 180 题