On s'était battu tout le jour, malgré une pluie froide et pénétrante qui
n'avait cessé de tomber depuis le matin.
C'était dans les Pays-Bas, et le fort des Cinq-Étoiles avait été emporté
par l'armée française après une journée des plus meurtrières.
Le maréchal de Saxe avait fait occuper le fort, comme la nuit tombait,
par le marquis de Langevin, en se contentant de lui adresser cette
laconique recommandation:
--Il faut vous maintenir, quoi qu'il arrive.
--C'est bien, avait répondu le marquis, nature énergique et vaillante,
en dépit de ses fréquents accès de goutte.
Le maréchal, en entrant en campagne, avait médité un plan hardi qu'il
nous faut expliquer en quelques mots.
Ce plan consistait à couper en deux l'armée impériale qui occupait dans
tous les Pays-Bas des positions formidables.
Le fort de Cinq-Étoiles, qui venait de tomber au pouvoir des Français,
était, dans la pensée du maréchal, destiné à opérer une diversion
puissante en occupant l'attention des Impériaux, tandis que le maréchal
se transporterait à marches forcées vers les places les plus fortes.
Le marquis de Langevin prit donc possession de ce fort avec son
régiment, une batterie d'artillerie commandée par M. de Richoufft,
capitaine au régiment de La Fère, et le premier escadron du régiment de
Bourgogne-cavalerie.
Après quoi il assembla ses officiers et tint conseil.
--Messieurs, dit-il, nous avons vingt-cinq mille hommes autour de nous
et nous sommes environ cinq mille.
Si les Impériaux tentent de nous reprendre le fort, nous tiendrons cinq
ou six jours au plus, attendu qu'il leur sera facile de couper toutes
communications entre nous et la France. Or, au bout de cinq ou six
jours, comme une garnison française ne se rend pas, il faudra nous faire
sauter.
--Nous sauterons, dit M. de Richoufft.
--Un instant, reprit le marquis. Délibérons, s'il vous plaît.
M. de Langevin avait si souvent montré une habileté merveilleuse et
une science stratégique des plus remarquables, qu'il n'était pas, dans
l'armée française, un seul officier qui n'eût en lui une confiance sans
bornes.
Aussi lui prêta-t-on sur-le-champ une vive attention.
--Messieurs, reprit le marquis, il y a à l'ouest, à une lieue d'ici, un
fort autrement redoutable que la bicoque où nous sommes, c'est le burg
du Margrave, situé en pleine forêt.
--C'est vrai, dirent plusieurs officiers qui avaient déjà fait la guerre
contre les Impériaux et connaissaient les plus petits recoins des
Pays-Bas.
--Le burg du Margrave, continua M. de Langevin, est une forteresse bâtie
sur un rocher. Une garnison de mille hommes y tiendrait en échec, tant
qu'elle aurait des vivres, toutes les armées du monde.
Un officier de l'état-major du marquis secoua la tête.
--Par conséquent, dit-il, on ne saurait songer à s'en emparer.
--Bah! fit le marquis.
Et comme l'officier le regardait avec un air d'étonnement:
--Tenez, dit-il, moi qui vous parle, j'ai mis dans ma tête que le burg
du Margrave serait à nous.
--Ah! fit un vieil officier, c'est difficile, général.
--Et pas plus tard que la nuit prochaine...
Les officiers hochèrent la tête.
--Messieurs, dit le marquis, il nous le faut.
--Et vous l'aurez, s'écria un jeune homme.
C'était un cadet, un simple cornette du régiment de Bourgogne, un garçon
imberbe et qui n'avait pas vingt ans.
Le marquis le regarda.
--Tiens, dit-il, c'est vous, du Clos.
Le cornette du Clos était un jeune gentilhomme fort riche, fort brave,
qui n'avait que dix-huit ans quand il s'était déjà distingué dans trois
batailles rangées.
--C'est moi, général, répondit-il avec assurance.
--Vous prendrez le fort du Margrave, mon jeune coq?
--Je le prendrai.
--Hé! hé! fit le marquis, il n'y a rien d'impossible à cela; car, vrai
Dieu! la victoire est une catin qui a toujours eu un faible pour la
jeunesse.
Les vieux officiers rongeaient leurs moustaches et souriaient d'un air
plein d'incrédulité.
--Eh bien, dit le colonel, qui s'y connaissait en hommes et jugeait les
braves d'un coup d'oeil, je veux bien compter sur vous, du Clos. Nous
allons délibérer sur vos moyens d'action!
Mais le cornette fit la moue:
--Sauf le respect que je dois à mon général, dit-il, je lui ferai
observer que je désire agir absolument à ma guise.
--Ah! ah!
--Et si on veut me donner dix hommes.., reprit le jeune du Clos.
--Pour quoi faire? demanda le colonel de Langevin.
--Mais, dit le cornette avec sang-froid, pour prendre le fort.
Cette fois, les vieux officiers qui entouraient le marquis se mirent à
rire de tout leur coeur.
--Dix hommes que je choisirai, ajouta le cornette avec calme.
Et comme on riait toujours, il ajouta:
--Commandés par un sergent.
--Quel sergent?
--Ah! mon général, dit le cornette, mon sergent n'est encore que
caporal; mais je vous supplie de le faire sergent pour la circonstance.
--Comment le nommez-vous?
--Il s'est battu tout le jour comme un lion et il a tué de sa main un
officier impérial qui avait six pieds.
--Mais... son nom?
--Il a dix-sept ans, continua du Clos.
--Ce cornette est fou, murmura un capitaine qui tortillait sa moustache
blanche.
--Et, poursuivit le cornette, je vais le présenter à Votre Seigneurie.
Sur ce, le cornette souleva la portière de la tente et dit au soldat de
planton:
--Allez me quérir le caporal Tony.
--Tony? fit M. de Langevin étonné.
--Oui, mon général.
--Vous voulez le faire sergent?
--S'il plaît à votre Seigneurie.
--Mais c'est un enfant...
Et, tout en faisant cette réflexion, le marquis de Langevin laissait
percer sous sa moustache un sourire de satisfaction. Il était fier de
son Tony.
--Bah! dit le cornette, je l'ai vu à l'oeuvre et je réponds, mon
général, qu'il est dans le chemin par où passent les maréchaux de
France!...
--Décidément, murmura le capitaine à la barbiche blanche, c'est le
monde renversé! On fait des sergents de dix-sept ans et on charge les
cornettes de prendre des forts!...
Tandis que le vieil officier maugréait, le caporal Tony entra.
--Tony, lui dit froidement le colonel-général, le cornette du Clos vous
a vu au feu et me demande pour vous les galons de sergent. Je vous les
donne.
--Mon colonel! s'écria le jeune homme avec effusion.
--Vous me remercierez en vous battant mieux encore.
Et se tournant vers le cornette du Clos, le marquis ajouta:
--Eh bien, soit, du Clos, prenez avec vous Tony, je veux vous laisser
tout l'honneur et tout le soin de votre entreprise.
Du Clos s'inclina en signe de reconnaissance et se retira pour réunir
les dix hommes qu'il avait demandés.