Dans les explications qu'il donna au magnat, le nain n'avait raison qu'à
moitié.
On allait partir, mais on ne partait pas encore.
Les tambours et les trompettes, dont le bruit, perçant les murs de la
cage, parvenait jusqu'aux oreilles du comte de Mingréli, n'étaient point
le signal du départ, mais annonçaient l'arrivée du maréchal de Saxe et
de son escorte.
Car, on s'en souvient, c'était le maréchal de Saxe que les
gardes-françaises attendaient à Blérancourt. Il devait prendre, en
passant et sans s'arrêter, les deux régiments qu'en sa qualité de
colonel-général, le marquis de Langevin avait sous ses ordres.
En arrivant au camp, le maréchal, du premier coup d'oeil, vit qu'on
était prêt à partir. Les hommes avaient l'arme au pied; les tentes
étaient pliées, les voitures de bagages et de cantine attelées.
Un sourire de satisfaction éclaira le visage du maréchal, qui,
apercevant le marquis de Langevin debout sur le front de bandière, se
fit traîner jusqu'à lui pour le féliciter.
Maurice de Saxe, celui qu'on appelait, depuis Fontenoy, le glorieux
maréchal, souffrait alors cruellement d'une épouvantable hydropisie qui,
l'empêchant de monter à cheval et même de marcher, l'avait contraint
à se faire fabriquer une petite carriole d'osier, dans laquelle on le
roulait à la suite de l'armée.
Le beau tableau d'Henri Motte nous le montre ainsi commandant à
Fontenoy. Sait-on que, après cette bataille, Louis XV donna au vainqueur
le château de Chambord et quarante mille livres de rente? On va voir si
le maréchal était digne de cette récompense.
Quand l'illustre homme de guerre dut aller rejoindre à Blérancourt les
régiments du marquis de Langevin, Voltaire, témoignant des inquiétudes
sur sa précieuse santé, l'excita à rester à Chambord.
--Aller aux Pays-Bas, ce serait vous tuer, lui disait-il.
--Il ne s'agit pas de vivre, monsieur de Voltaire, lui répondit le
maréchal; il s'agit de partir.
Et il se mit en route dans sa petite carriole.
Or, c'est pendant que le maréchal et le colonel-général causaient
ensemble, que le nain, prenant plaisir à torturer le magnat, lui avait
porté le dernier coup...
Le vieillard se tordait, hurlant, au fond de la cage de fer où il eût
laissé mourir Maurevailles et Réjane.
Le nain s'amusait énormément.
Mais qui venait ainsi, tout à coup, l'interrompre et peut-être venger sa
victime?
Le nain, voyant la porte s'ouvrir, s'était élancé dans la cheminée.
L'imminence du danger lui avait suggéré une idée; celle de grimper dans
le tuyau où, petit et malingre, il se fût facilement glissé.
Mais, au milieu du tuyau, deux grosses barres de fer défendaient le
passage.
Impossible d'aller plus haut.
Or, le nouvel arrivant n'était autre que Maurevailles.
Le chevalier, nous l'avons déjà dit, n'avait pu, sans répugnance,
abandonner le magnat à cette mort affreuse. Il l'eût, sans remords,
cloué de son épée contre une porte. L'idée de le voir mourir de faim le
faisait frissonner.
Quand il s'était sauvé avec Réjane, il avait tenté vainement d'arracher
le vieillard à ce sépulcre anticipé. Nous l'avons vu ensuite chercher,
avec le marquis de Langevin, la chambre où était pratiquée la trappe,
chambre qu'il n'avait pas trouvée, n'ayant pas eu, comme le nain rusé,
l'idée d'en marquer la porte.
Profitant de l'heure de répit laissée au régiment avant le départ,
Maurevailles revenait seul, pour porter une troisième fois, secours à
son ennemi vaincu.
Comme il cherchait à s'orienter, des cris affreux frappèrent son
oreille. C'était la voix du magnat qui, passant par la trappe ouverte,
arrivait jusqu'au dehors.
Maurevailles n'hésita pas. Il ouvrit la porte par laquelle lui
semblaient venir les cris.
Il aperçut la trappe ouverte. Quant au nain, il était toujours au milieu
de la cheminée.
--Monsieur le comte, dit Maurevailles en se penchant sur la trappe, je
viens vous sauver!
Il se releva frappé d'horreur. Le magnat, dans d'horribles spasmes, se
roulait sur le sol sans paraître tenir compte des souffrances que devait
lui causer sa jambe cassée, d'où à chaque mouvement jaillissait un sang
noir. Une écume sanguinolente frangeait ses lèvres. Ses yeux fixes
sortaient de leurs orbites; sur son crâne dénudé, de rares cheveux
blancs se dressaient... Il se traînait convulsivement, par saccades,
hurlant plutôt qu'il ne criait, adressant d'une voix devenue
inintelligible, à des êtres que lui seul voyait, des supplications, des
insultes et des menaces; frappant du poing les murs de fer et retombant
découragé, en proférant un blasphème, pour recommencer la minute
d'après.
--Oh! c'est horrible! s'écria Maurevailles.
A la voix du chevalier, le nain dégringola de la cheminée et s'élança
vers lui, espérant recevoir ses félicitations.
--Une échelle, vite, une échelle! lui commanda Maurevailles.
--Que voulez-vous faire?
--Que t'importe? Allons, vite, le temps presse!...
Dominé par l'accent impérieux de la voix du capitaine, le nain se hâta
d'aller chercher une échelle mince et longue, que Maurevailles fit
passer par la trappe.
Le nain n'avait pas été long à la trouver, mais les minutes étaient des
siècles pour le magnat. En voyant l'extrémité de l'échelle, il poussa un
cri de joie. Les bras tendus vers elle, dans l'attitude de l'extase, il
la regardait descendre lentement...
Quand le premier échelon arriva à hauteur d'homme, le vieillard
galvanisé fit un effort surhumain: il se releva sur sa seule jambe
valide et saisit fiévreusement le pied de l'échelle. S'y cramponnant
comme un noyé se cramponne à la corde qu'on lui jette, il appliqua
inconsciemment un baiser furieux à l'instrument de son salut...
Mais tout à coup les nerfs se détendirent. Un son rauque s'exhala de son
gosier. Il lâcha l'échelle, battit l'air de ses deux bras et tomba comme
une masse.
Il était mort.
La rage, causée par l'insuccès de ses projets et par les insultes du
nain, avait encore aigri son sang... Les efforts qu'il avait faits pour
se sauver avaient aggravé sa blessure... Le mal physique et le mal moral
ayant réuni leurs atteintes, une attaque de tétanos venait d'emporter le
magnat.
--Allons, dit Maurevailles, il n'y a plus rien à faire. Au bout du
compte, il vaut peut-être mieux qu'il en soit ainsi. J'ai tenté tout
ce que j'ai pu pour lui porter secours. Sa mort ne pèsera pas sur ma
conscience...
--Ni sur la mienne non plus, ma foi, dit en ricanant le nain.
--D'ailleurs, pensa le chevalier, il me semble inutile de faire savoir
ce qui vient de se passer... L'armée va partir, je ne puis rester plus
longtemps. Le magnat est mort et ne mérite guère qu'on se dérange pour
lui faire des funérailles. Il est bien ici, ajouta-t-il tout haut, qu'il
y reste.
--Amen, dit le nain en repoussant la trappe et en suivant Maurevailles
qui avait gagné la porte. Si jamais on le trouve, je veux bien devenir
cardinal!... s'écria-t-il, en sortant, avec un éclat de rire.
Le capitaine s'éloigna à grands pas pour rejoindre sa compagnie. Le nain
resta seul.
--Voilà le maître enterré, se dit-il. Personne ne sait où il est. C'est
le traban qui va s'occuper de diriger le château. Or, comme le traban
commence à croire que le vieux est parti avec la marquise, il va bientôt
se consoler de l'absence de son maître avec son système habituel,
l'eau-de-vie de Dantzig... Chacun son goût; moi je préfère le vin
de France... Mais, en attendant, nous allons être, à nous tous, les
maîtres, les vrais maîtres du château. Nous allons bien nous amuser!
Les tambours battirent aux champs. Avant le départ, le maréchal et le
marquis passaient devant les troupes.
--Ça m'émotionne, murmura le nain, d'entendre ces tambours. Pour
un rien, si je n'étais si petit, je m'enrôlerais dans les
gardes-françaises, avec les Hommes Rouges... Malheureusement, il faut
cinq pieds six pouces et je n'ai guère plus que les deux tiers de la
taille... Si cette brave maman Nicolo voulait de moi pour employé?
Il était arrivé aux cuisines et profitant de nouveau du désarroi
général, il se versait coup sur coup de grands verres de vin de
Bourgogne.
--Vrai Dieu! disait-il tout haut avec un enthousiasme croissant... C'est
une belle femme, maman Nicolo, haute en couleur et bien plantée... Elle
a des bras solides et ferait joliment respecter l'homme qui saurait lui
plaire. Et pourquoi ne lui plairais-je pas? Sarpejeu, pour n'être pas
aussi long que tous ces escogriffes, je n'en suis pas plus laid... et
puis, je suis un malin, moi!... Eh! eh! j'ai envie d'aller demander
maman Nicolo en mariage!
Il avala une nouvelle rasade. Sa figure blême prit des tons violacés.
--Positivement, continua-t-il, on s'ennuie au château. On n'a personne
avec qui causer... Je ne suis pas bavard, mais je sais parler quand il
le faut. Ici, il n'y a que des infirmes... pouah! vilaine société! A
l'armée, au contraire, il y a de bons vivants, buvant sec et souvent...
Je ne suis point ivrogne, mais j'aime à boire un verre de vin avec un
ami... Quand j'aurai épousé la vivandière, je pourrai trinquer avec mes
amis, avec les gardes françaises, tant que cela me fera plaisir!...
Hourra! c'est dit, j'épouse maman Nicolo!...
Le bout d'homme, se levant tout titubant, sortit du château afin d'aller
exposer sa demande. Sous l'influence du bourgogne, il voyait tout en
rose et ne doutait pas un seul instant qu'on put le refuser.
Mais, en bas une singulière surprise l'attendait.
Tandis que d'un côté les gardes-françaises défilaient pour rejoindre
la frontière, de l'autre, dans le carrosse du marquis de Langevin, le
carrosse qui suivait l'armée et où, en temps ordinaire, selon l'usage de
l'époque, le colonel passait la nuit, maman Nicolo, Bavette et Réjane se
disposaient à partir du côté de Paris.
Ne sachant ce qu'était devenue madame de Vilers, le colonel n'avait pas
voulu laisser la pauvre enfant, toujours folle, aux mains de l'intendant
du comte. Ne pouvant pas non plus l'emmener avec lui, il avait offert
son carrosse à maman Nicolo pour la reconduire à Paris, à l'hôtel de
Vilers, où se trouvait toujours le bon Joseph dont la pauvre enfant
parlait souvent. La même voiture, en rejoignant l'armée, y ramènerait la
vivandière et sa fille.
Les projets matrimoniaux du nain étaient, sinon brisés, du moins
indéfiniment ajournés.
--Peuh! se dit-il avec la philosophie de l'ébriété, je vais rester au
château... Si je m'y ennuie, j'irai rejoindre les soldats au pays des
têtes carrées!...
Il rentra à Blérancourt et, du haut des remparts, suivit longtemps des
yeux le régiment qui s'éloignait.
En route, le marquis de Langevin, voyant marcher près de lui, triste
et abattu, le pauvre Tony qui, de Paris, était parti avec tant
d'enthousiasme, lui demandait malignement:
--Penserais-tu donc à Bavette, enfant?
Tony rougit. Mais il répondit:
--Non, pas en ce moment. Je cherche à deviner où peut être allée la
marquise...
Pendant ce temps, Lavenay disait à Maurevailles:
--Tu es content, toi?...
--Content? Entre la marquise et moi, se place l'image de la pauvre
petite Réjane, devenue folle...
Ah! je voudrais que la première balle fût pour moi...
Et Lacy ajouta:
--N'allons-nous pas apprendre, en arrivant dans les Pays-Bas, comment
s'est fait tuer pour nous ce pauvre Vilers?
Et, pendant ce temps-là, les hommes chantaient joyeusement, se
réjouissant de chaque pas qui les rapprochait de l'ennemi...