CHERCHEZ...

Par les ordres du magnat, le traban s'était occupé de la sépulture des

muets, tués dans les souterrains.

Naturellement on ne tenait pas à ébruiter l'affaire, mais encore le

comte de Mingréli ne pouvait-il refuser aux cadavres de ces malheureux

les bénédictions d'un prêtre.

Après avoir fait creuser des fosses dans une partie reculée du parc,

l'intendant avait prié le curé du village de venir dire un service.

Il se rendit avec ce prêtre à l'appartement du magnat pour prendre ses

nouveaux ordres.

Le magnat n'était pas chez lui.

L'intendant se mit à sa recherche; chez la marquise de Vilers, on

n'avait pas vu le comte. Où donc était-il?

Le traban alla ensuite auprès du marquis de Langevin, qui, connaissant

les projets des Hommes Rouges et comprenant la fureur dans laquelle

devait les plonger l'affront qu'ils avaient subi, fut saisi de la

crainte qu'ils ne se fassent vengés sur le magnat.

Il donna ordre de les appeler immédiatement. Mais tandis qu'on les

cherchait, Maurevailles lui fit demander un entretien.

Le chevalier était pâle. L'horrible scène, dans laquelle il venait de

jouer un des principaux rôles, l'avait profondément ému. Tant qu'il

lui avait fallu lutter contre le magnat et songer à sauver Réjane, son

énergie ne lui avait pas fait défaut.

Le danger passé, elle l'abandonnait.

Et puis, quoique le magnat eût tout mis en oeuvre pour le faire mourir,

il ne pouvait se résoudre à cette idée de laisser un homme enterré

vivant. C'eût été le remords de sa vie.

Il venait tout raconter au marquis de Langevin, et le prier de donner

des ordres pour aller retirer le comte de Mingréli de sa tombe

anticipée.

Le récit de Maurevailles épouvanta le colonel.

Il appela des hommes et dit au chevalier:

--Capitaine, conduisez-moi à la chambre qui est située au-dessus de la

cage de fer.

Mais quand on arriva à cette chambre, on chercha vainement la trappe...

Le plancher, lisse et uniforme, ne présentait aucune solution de

continuité.

--C'est étrange! s'écria Maurevailles. C'est cependant ici...

Il s'interrompit. Bien que, comme aspect et comme ameublement, la pièce

fût exactement semblable à celle par laquelle il s'était sauvé, il

venait de constater certaines différences fort légères... On sortit pour

visiter l'appartement voisin... Il était fait sur le même modèle et

meublé pareillement. Trois, quatre, cinq pièces semblables furent en

vain examinées et sondées. Impossible de s'y reconnaître.

Malgré toute sa bonne volonté, Maurevailles ne pouvait désigner d'une

façon précise le salon dans lequel s'ouvrait la trappe.

Ce château était un véritable dédale dans lequel on finissait par ne

plus savoir se diriger.

--Je ne vois qu'une chose à faire, dit le marquis de Langevin, allons

consulter mademoiselle Réjane...

Peut-être se souviendra-t-elle mieux que vous...

--La pauvre enfant, hélas! a perdu la raison.

--Que m'apprenez-vous! Mais consultons-la tout de même. Elle retrouvera

instinctivement l'endroit où elle a reçu le coup terrible qui a troublé

sa raison... Allons la chercher.

On se rendit à l'appartement de la marquise où Maurevailles avait

conduit la jeune fille. Il fut impossible de rien lui faire dire. Au

seul nom du magnat, elle se tordait dans d'horribles crises, dont elle

ne sortait que pour divaguer ou se plonger dans une morne torpeur.

Restait le nain. Lui, qui connaissait tous les mystères du château, qui

avait suivi le magnat et l'avait jeté dans la trappe, devait savoir où

il l'avait laissé.

Mais l'avorton n'était pas disposé à parler. Comme il l'avait dit

maintes fois, le magnat était homme à le faire pendre haut et court,

aussitôt qu'il pourrait revenir sur terre. C'était une perspective peu

rassurante.

En outre, il s'imaginait servir Maurevailles et Réjane en gardant le

plus profond secret.

Aussi, quand on l'interrogea:

--Non, non, murmura-t-il en secouant sa grosse tête crépue, le vilain

oiseau est en cage: il faut l'y laisser. Il est très bien!

--Songe qu'il est blessé, mourant peut-être, dit Maurevailles.

--Oh! il a la vie dure!...

--Si tu as peur de lui, ne crains rien, je te protégerai, dit à son tour

le marquis de Langevin.

--Je n'ai peur de personne..., monsieur le colonel, mais je ne peux pas

vous dire où il est... Je ne m'en souviens plus!...

Il n'y eut pas moyen de le faire sortir de là. Prières, menaces,

représentations eurent le même résultat.

--Je ne sais pas, je ne me souviens plus, disait le nain à chaque

nouvelle question qui lui était posée.

Et pendant ce temps, le misérable vieillard, privé de lumière et d'air,

étendu sur le sol, la jambe cassée, mourait peut-être sans secours!

--Puisqu'il en est ainsi, dit le colonel, il nous reste un devoir à

remplir.

--Lequel?

--Je ne puis m'occuper plus longtemps de ces recherches. Il faut que

je veille au départ de mon régiment. Mais, en l'absence du magnat, la

marquise est maîtresse absolue au château.

--C'est vrai.

--Dès le moment où elle sera informée de la disparition du comte, ce

sera à elle de décider de ce qu'il y aura à faire.

--Et peut-être aura-t-elle sur ce nain enragé plus d'influence que nous.

Il ne pouvait plus leur rester, en effet, que cette seule espérance.

Ils allèrent chez la marquise.

S'ils s'étaient rendus une heure plus tôt auprès de madame de Vilers,

ils l'auraient trouvée tout entière à sa douleur, d'autant plus vive

qu'elle s'accusait d'être la cause de la mort de son mari.

N'avait-elle pas d'abord, se fiant aux paroles du magnat, consenti à le

suivre dans ce fatal château où le marquis avait dû venir la chercher?

N'avait-elle pas ensuite, prise d'une folle terreur, lancé elle-même des

bourreaux contre son mari qu'elle n'avait pas reconnu, et qui avait fait

des prodiges pour arriver jusqu'à elle?

Une seule personne eût pu désabuser la marquise; c'était Réjane, qui

venait de voir M. de Vilers. Mais Réjane était folle, et les muettes,

attendries pour la première fois de leur vie, n'avaient pas osé la

montrer à la marquise.

Madame de Vilers était donc assise auprès de la fenêtre, regardant, sans

le voir, le panorama qui se déroulait sous ses yeux.

Maman Nicolo et Bavette respectaient sa douleur.

Tout à coup, Haydée se leva brusquement:

--Madame Nicolo, dit-elle d'une voix entrecoupée, vous êtes une

véritable amie. Je puis compter sur vous, n'est-ce pas?

--Comme sur moi-même!... s'écria la brave femme en passant la main sur

ses yeux humides.

--Et toi, ma petite Bavette?

Bavette se jeta à son cou en pleurant...

--Eh bien, poursuivit madame de Vilers, je vous en prie, restez ici

quelques jours encore; prenez soin de Réjane; protégez-la contre la

colère du magnat... je me fie à vous pour cela... considérez-la comme

votre fille...

--Mais, vous!

--Moi, je pars... pour quelques jours... j'ai une mission à remplir...

je profite de la liberté momentanée que me laissent ces événements...

--Vous partez?... s'écria maman Nicolo; mais où allez-vous?

--Vous le saurez plus tard.

Et après avoir fiévreusement embrassé maman Nicolo et Bavette, la

marquise descendit, fit à la hâte seller un cheval dans l'écurie et

partit au triple galop.

Le désarroi causé par l'enterrement des muets et par la disparition du

magnat l'avait servie en ceci que personne n'avait fait attention à ses

actions.

Maman Nicolo et Bavette étaient encore à la fenêtre, cherchant à

l'apercevoir dans le lointain, quand le colonel et Maurevailles

frappèrent à la porte.

Bavette leur raconta ce qui venait de se passer.

Maurevailles pâlit. Une idée terrible se fit jour dans son esprit:

--Si la marquise savait ce qui avait eu lieu entre Vilers et les Hommes

Rouges?... Si elle était partie pour s'ensevelir dans un cloître ou pour

aller mourir dans un endroit inconnu, afin qu'on ne pût jamais avoir de

ses nouvelles?

Et il était impossible de courir à sa recherche. Le régiment allait se

remettre en route pour ne plus s'arrêter cette fois; car la rencontre

avec l'ennemi était proche!

Comment et par qui savoir où était allée Haydée?...

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 106 / 180 题