Le comte, rugissant de rage, essaya vainement de se relever.
Il avait la jambe droite cassée.
Instinctivement, Maurevailles regarda quel pouvait être le vengeur
inattendu.
La tête ébouriffée et railleuse du nain ricanait maintenant dans
l'embrasement de la trappe.
--Ah! ah! fit le petit homme en s'adressant au magnat, vous ne vous
attendiez pas à celle-là, mon doux seigneur? Vous qui aimez tant à faire
enfermer les autres, vous voilà pris à votre tour!
--Le nain! s'écria Maurevailles. Ah! nous sommes sauvés! Vite, vite, à
nous: une corde!
--Qui est-ce qui est là? dit le nabot en se faisant de la main un
abat-jour pour regarder. Ah! diantre! le gentilhomme au manteau rouge
qui a de si beaux louis d'or!... Et la jeune demoiselle de Paris!...
Tiens, tiens!... C'est donc vous que le vieux voulait garder en cage?
--Une corde, une échelle, un objet quelconque pour sortir d'ici! cria
de nouveau Maurevailles, sans écouter le verbiage du petit nain, qui
se dédommageait amplement de son mutisme forcé. Vite, et compte sur ma
reconnaissance.
--Der Teufel! si j'y compte, je crois bien... Mais laissez-moi arranger
l'affaire, vous allez voir... Je suis malin, moi, et si j'ai fait
plonger le vieux là-dedans, c'est pour qu'il y soit seul et non pas en
compagnie...
Tout en parlant, le nain travaillait en effet; il avait été chercher une
corde assez solide pour porter un homme; puis, arrachant une colonne
sculptée d'un lit qui s'étendait dans la pièce voisine, il avait placé
cette colonne en travers de la trappe.
--C'est ciré, la corde glissera comme sur une poulie, disait-il en
plaçant en effet sur le bois poli le milieu de la corde, dont les deux
bouts pendaient jusqu'au sol. Allez, mon gentilhomme, vous n'avez qu'à
attacher un bout à votre ceinturon, vous vous hisserez aussi facilement
que je boirais un verre de vin du Rhin...
Maurevailles avait saisi la corde. Le magnat se souleva de nouveau et
s'approcha de lui...
--Prenez garde! cria le nain en voyant le vieux comte se traîner
jusqu'au capitaine. Montez, montez vite!
--A Réjane d'abord, dit le chevalier qui, d'un coup de pied, repoussa le
magnat.
Réjane, la pauvre enfant!... regardait sans la comprendre toute cette
scène... Sa raison égarée lui représentait des tableaux fantastiques.
Quand Maurevailles s'approcha d'elle, elle se recula:
--Que fais-tu donc, mon bien-aimé? murmura-t-elle d'un ton de doux
reproche. Est-ce ainsi qu'on agit, un jour de mariage?... Nos invités,
nos amis nous attendent!...
--Réjane! chère Réjane! il faut fuir d'ici, fuir, entendez-vous?
--Fuir? Pourquoi? Ne sommes-nous pas chez nous, dans notre château?
--Il faut nous sauver, vous dis-je! répéta Maurevailles en essayant
d'entourer la taille de la jeune fille avec la corde.
--Je ne veux pas... laissez...
Elle s'enfuit à l'autre extrémité de la pièce; Maurevailles la
poursuivit.
--Ah! ah! ah! dit-elle triomphante, vous ne m'attraperez pas!...
Avec la mobilité d'esprit des fous, elle oubliait son idée de l'instant
d'avant pour ne plus voir qu'un jeu dans cette poursuite.
--Vous ne m'attraperez pas, répéta-t-elle en échappant avec la légèreté
d'un oiseau, chaque fois que Maurevailles croyait l'atteindre, je cours
mieux que vous...
Et elle se mit à chanter:
Courez, courez, beau seigneur,
Qui voulez avoir mon coeur!...
Ni par vos richesses,
Ni par vos prouesses,
De moi vous ne serez vainqueur.
Courez, courez, beau seigneur
--Mon Dieu! que faire? s'écria Maurevailles frappé douloureusement au
coeur par cette gaieté navrante en un pareil moment.
--Ah! disait le magnat en se roulant sur le sol, tu ne pourras la faire
sortir d'ici... elle mourra avec moi... je serai vengé!... vengé!...
--Laissez-la, montez, montez donc!... disait de son côté le nain, voyant
que Maurevailles s'épuisait en efforts inutiles pour saisir Réjane.
--Non, ce serait une lâcheté... je la sauverai ou je mourrai avec
elle!...
Et la poursuite recommença.
Le chevalier réussit enfin à s'emparer de la jeune fille. Il l'attacha
solidement sous les bras et essaya de l'enlever.
Mais, ivre de rage, le magnat, malgré l'atroce douleur que lui causait
sa blessure, s'était traîné jusqu'auprès d'eux. Au moment où Réjane
allait s'enlever de terre, il saisit les plis flottants de sa robe et
s'y cramponna désespérément.
--Faites-le lâcher, faites-le lâcher! cria le nain qui, du haut de sa
trappe, assistait à toute cette scène avec un intérêt marqué.
Le magnat crispait ses doigts sur l'étoffe avec une énergie sauvage,
contre laquelle Maurevailles essaya en vain de réagir.
--Nous nous sauverons ensemble, et je vous ferai tous pendre! hurlait le
vieux comte avec un horrible ricanement. Ou bien vous mourrez ici avec
moi.
Il atteignit et saisit violemment le bras de Réjane à qui ce contact
odieux arracha un cri de terreur.
--Misérable! rugit l'officier en essayant de lui faire lâcher prise!...
Et Maurevailles broya dans ses mains nerveuses le poignet du magnat.
Ce fut une lutte horrible, mêlée d'exclamations de rage et de douleur,
lutte désespérée dans laquelle le capitaine, tout en cherchant à
maîtriser son ennemi, était en même temps obligé de veiller sur Réjane,
qui, de plus en plus terrifiée, faisait des efforts pour s'enfuir de
nouveau.
Enfin, le chevalier réussit à se débarrasser du magnat qu'il rejeta
violemment à terre.
Tirant sur la corde, il hissa Réjane jusqu'à l'ouverture de la trappe.
--Reçois-la et aide-la à monter, cria-t-il au nain.
Mais au lieu de répondre, celui-ci poussa un cri de terreur.
--Prenez garde! fit-il.
Le comte était debout!
Désespérant de se sauver, il avait tiré de sa ceinture un long poignard
et allait eu frapper Maurevailles.
Celui-ci, les deux mains occupées par la corde qui soutenait Réjane, ne
pouvait ni se sauver, ni se défendre.
--Je suis vengé, hurla le vieillard en baissant son arme pour frapper
Maurevailles.
Il n'eut pas le temps de tuer le chevalier. Prompt comme l'éclair, le
nain s'était emparé d'un lourd tabouret en bois de chêne sculpté et,
visant bien, de façon à n'atteindre ni Maurevailles ni la jeune fille,
l'avait jeté sur la tête de son ancien maître.
Le magnat s'abattit lourdement.
Sans perdre une seconde, le chevalier fit arriver Réjane jusqu'au
plancher supérieur où elle fut reçue par le nain, qui la détacha et
rendit la corde à Maurevailles.
Le magnat étourdi poussait des plaintes sourdes. Maurevailles fut pris
de pitié.
--Malgré sa perfidie et ses crimes, se dit-il, je n'ai pas le courage de
lui faire subir le sort qu'il me destinait!...
--Eh bien, qu'est-ce que vous faites? s'écria le nain stupéfait. Venez,
venez donc! Nous ne pouvons rester plus longtemps ici, les autres vont
nous surprendre.
--Qu'importe? dit Maurevailles en soulevant le magnat par les épaules
pour l'attacher à son tour.
--Ne faites pas cela, dit le nain qui comprit la pensée du chevalier. Ne
faites pas cela, pour Dieu, il nous ferait tous massacrer. Je vous le
jure, si vous le montez ici, au moment où il arrivera, je coupe la
corde.
Il avait tiré de sa poche un couteau et se disposait à exécuter sa
menace.
--Allons, murmura Maurevailles, il le faut.
Et il s'enleva seul jusqu'à l'ouverture.
En le voyant partir, le vieillard sortit un instant de sa torpeur. Il
fit un effort pour se relever.
Mais ses forces le trahirent.
Il retomba avec un gémissement.
Une fois dehors, Maurevailles prit Réjane dans ses bras et l'emporta
vers le logement de la marquise.
Pendant ce temps, le nain regardait avec une sombre joie le magnat
étendu au fond de la chambre bardée de fer.
--Il ne bouge plus, se dit-il avec regret, serait il mort?
Un soupir lui prouva que sa crainte était vaine.
--Ah! grommela le petit bonhomme, c'est solide, ces vieux-là. Il peut
durer encore longtemps. On s'amusera. Le vautour est en cage, fermons la
porte!...
Il fit glisser la trappe dans sa rainure et s'en alla en sifflotant.