Toute rougissante de l'aveu qui venait de lui échapper, Réjane se retira
à l'autre extrémité de la pièce, n'osant plus regarder Maurevailles dont
un mot allait être son arrêt.
Celui-ci, cloué sur place par la stupéfaction, hésitait à répondre.
Il n'avait jamais pensé à aimer cette enfant. La seule raison qu'elle
était la soeur d'Haydée eût suffi pour l'en empêcher...
Et maintenant que le sort venait de le désigner pour être l'époux de la
marquise, maintenant plus que jamais, il n'était pas libre de disposer
de son coeur.
Certes, de nos jours, plus d'un homme eût avec bonheur renoncé aux
bénéfices des clauses du serment pour avoir le droit de partager l'amour
de cet ange qui s'offrait si ingénument, si loyalement. Mais à cette
époque de raffinements d'honneur, le même sentiment exagéré qui avait
causé la démarche de Vilers, auprès de ses anciens amis, retenait
Maurevailles.
--Je ne puis pas, se disait-il avec regret, me dégager de mon serment...
Je dois être l'époux d'Haydée... Vilers meurt pour sa parole... Je ne
puis aimer une autre femme sans déloyauté...
Tout à coup un bruit étrange se fit entendre autour d'eux. On eût dit le
froissement du fer contre le fer... Réjane tourna la tête et poussa un
cri.
Du plafond descendaient, le long des murailles, quatre énormes plaques
de fer soudées aux angles...
--Qu'est cela? s'écria Maurevailles en courant à la porte...
Mais elle résista, fermée qu'elle était en dehors.
Les plaques continuaient à descendre lentement avec le même bruit
sinistre...
Maurevailles essaya d'enfoncer la porte, mais elle était solide. Il eût
fallu plus d'une heure pour en avoir raison.
Et la muraille de fer descendait...
Déjà avec son mouvement lent, mais implacable, elle dépassait le haut de
la porte... Dans quelques minutes, celle-ci allait disparaître sous la
cuirasse qui enserrait Réjane et son compagnon.
La jeune fille avait suivi Maurevailles dans ses infructueuses
tentatives. Haletante, éperdue, elle essaya d'ouvrir la fenêtre... Le
mur de fer, appliqué contre le haut des montants, l'en empêcha... Elle
brisa un carreau, ensanglantant sa main aux fragments du verre... Il y
avait de l'autre côté d'épais barreaux scellés dans le mur.
Ces barreaux, il est vrai, étaient vieux et rouillés; quelques efforts
vigoureux eussent suffi pour tes desceller ou les mettre en morceaux.
Mais le temps?...
L'horrible muraille descendait, descendait toujours avec son grincement
horrible; elle couvrait maintenant les deux tiers de la fenêtre...
Quelques minutes encore et le carreau que Réjane avait cassé aurait
disparu!...
Il n'y aurait plus de fenêtre.
Dans ce dernier effort, Maurevailles avait réussi à arracher une planche
de la porte... mais l'inexorable mur, continuant son oeuvre, avait
presque bouché le vide laissé par cette planche.
Ils étaient perdus, bien perdus!...
--Au moins, s'écria Réjane, nous mourrons ensemble... Ah! si je pouvais
mourir en me sachant aimée!... O mon Dieu, faites que je l'entende dire
qu'il m'aime!
Un ricanement lui répondit, affreux comme le grognement d'une bête
fauve...
Elle leva les yeux vers le plafond, d'où venait ce bruit.
Par une trappe ouverte, elle vit la tête hideuse du magnat, contractée
par un rictus satanique.
Épouvantée, la pauvre enfant jeta un dernier cri et s'affaissa sur le
parquet.
Les quatre murs de fer touchaient maintenant le sol.
--Ah! ah! ah!... ricanait le vieillard, croyez-vous donc que l'on
m'échappe? Croyez-vous donc que toujours l'on me joue? Non, non!...
Ici, rien ne se fait, ne se dit, que je ne le sache. A peine étiez-vous
entrés dans cette salle, qu'une de mes sonnettes m'en avertissait...
Depuis une heure, j'assiste à votre duo d'amour!... Ah! ah! M. de
Maurevailles, vous avez gagné à la loterie mon Haydée?... Vous ne
profiterez pas de votre bonne fortune... Ah! ah! ah!
--Vous, ma belle tourterelle, reprit le vieillard en s'adressant à
Réjane, vous serez heureuse, puisque vous resterez avec celui que vous
aimez. Adieu, ma fille. Adieu, Maurevailles. Moi, je retourne auprès
d'Haydée. Ce n'est pas vous maintenant qui me gênerez...
Maurevailles se tordait les mains de désespoir. Avec une rage folle, il
s'élança contre le mur de fer qu'il essaya d'ébranler.
--Ah! ah! ricana de nouveau le comte, ah! monsieur le chevalier, n'usez
donc pas vos forces; vous en aurez besoin pour l'épreuve qui vous reste
à subir... Le blindage est solide; ce sont des ouvriers allemands qui
l'ont fait, ils ont consciencieusement accompli leur besogne, vous
arracheriez tous vos ongles sur ce fer poli. Inutile aussi de crier, je
vous en avertis, votre voix ne parviendrait pas jusqu'aux oreilles de
vos amis!... Voyons, ma pauvre petite Réjane, toi que j'aurais voulu
épargner,--mais comment?--fais donc comprendre à ton amoureux qu'il ne
réussira pas...
Réjane était assise à terre, immobile et ne semblant plus avoir
conscience de ce qui se passait autour d'elle.
--Oh! le misérable! rugit Maurevailles.
--Ah! vous vous fâchez!... Pourquoi? N'avez-vous pas agi de ruse avec
moi quand vous vous êtes introduit dans mon château pour m'enlever celle
que j'aime... Vous avez voulu lutter contre moi, croyant que je
ne pourrais soutenir la lutte... Le vieillard débile, comme vous
disiez--car j'ai tout entendu, tout!--l'emporte sur l'homme fort... Il
me reste encore de longs jours à vivre. Quant à vous, vos minutes sont
comptées...
--Infâme, infâme! répéta le chevalier.
--Je vous frappe avec votre arme, la ruse, continua le magnat qui
savourait sa vengeance, vous avez voulu pénétrer les mystères de ce
château; vous les connaîtrez pour votre malheur, mais le secret en
mourra avec vous.
--Oh! mes amis tireront de vous une terrible vengeance, fit Maurevailles
menaçant.
--Vos amis? ils croiront que, tout entier à l'amour d'Haydée, vous
renoncez à eux... à l'armée, à l'honneur... Ils ne penseront à vous que
pour vous mépriser, vos amis. D'ailleurs, voilà enfin le moment où ces
gardes-françaises maudits vont abandonner le pays. Demain matin, de
votre cachot, vous pourrez entendre le tambour battre, les trompettes
sonner le départ. Les chants joyeux des soldats en marche arriveront
jusqu'à vous... jusqu'à vous, prisonnier, jusqu'à vous qui implorerez
en vain et dont, à cette heure même, commencera l'agonie. Chevalier de
Maurevailles, dites, n'est-ce pas que je sais me venger?
--Mais, elle, elle!... s'écria Maurevailles en désignant Réjane, qui,
toujours assise sur le parquet, semblait assister, indifférente, à
cette scène. Elle!... Que vous a-t-elle fait? Faites-moi mourir, mais
sauvez-la!...
--Allons donc! tu profiterais de l'occasion pour t'enfuir avec elle!...
--Non, sur mon salut éternel, je vous le jure!...
--Ah! le joli serment! Non, non, je ne te crois pas. Adieu,
Maurevailles, je te souhaite une heureuse nuit de noces...
A ce mot, la jeune fille sortit de sa torpeur.
--Une nuit de noces... répéta-t-elle, qui donc parle de noces ici?...
Ah! oui... c'est moi qui me marie....Oh, quel bonheur!...
Et elle se leva, l'oeil enflammé.
--Mon Dieu! murmura Maurevailles, que dit-elle?
Réjane tendait les mains vers un objet invisible:
--Oh! la belle chapelle!... dit-elle avec extase, tout est prêt... les
cierges brillent, éclairant la nef... Le prêtre est tout habillé... il
va monter à l'autel... L'encens fume... la musique se fait entendre...
Viens vite, mon bien-aimé, il ne faut pas être en retard... cela porte
malheur.
--Ah! s'écria Maurevailles, terrifié, la malheureuse enfant est
folle!...
Le Magnat eut un atroce ricanement.
--Eh! eh, dit-il, tu vois, elle ne souffrira pas de sa réclusion,
elle... Cela sera un poids de moins sur ma conscience... Mais toi,
chevalier, quelle jolie compagne tu vas avoir là?
--Ma soeur, disait encore Réjane, ma bonne soeur, que je te remercie...
Malgré tes chagrins, tu es heureuse de mon bonheur...
--Tu vois, chevalier, elle est contente, elle... ricana le hideux
vieillard.
--Oh! taisez-vous, misérable, n'insultez pas votre victime!...
--Pourquoi ne chantez-vous pas? demanda douloureusement l'enfant à celui
qu'elle aimait. C'est pourtant jour de fête aujourd'hui. Vous voulez que
je commence? Ah! bien volontiers!
Et elle fredonna sur un rythme bizarre:
Maman m'avait donné
Un gentil petit coeur,
Mais, moi, je l'ai donné
Vite à mon beau vainqueur!...
--Réjane, chère Réjane!.. s'écria Maurevailles.
--Dansons maintenant, fit la jeune fille en lui prenant la main, j'adore
le bal... T'en souvienstu? c'est au bal de l'Opéra que je t'ai vu pour
la première fois...
--Oh! cet homme, ce démon, dit Maurevailles en levant le poing vers le
magnat. Va-t-en au moins, infâme!
--C'est vrai, on ne regarde pas ainsi les jeunes mariés, fit
l'épouvantable vieillard qui ricanait toujours. D'ailleurs, en voilà
assez pour aujourd'hui... A demain, chevalier, je viendrai te revoir,
sois-en certain, cria-t-il en se redressant.
Mais à ce moment, une ombre se montra derrière lui.
Le magnat poussa un cri terrible et vint s'abattre aux pieds de
Maurevailles...