LES NOUVEAUX BILLETS

La surprise des trois Hommes Rouges fut grande, à la singulière

proposition de Vilers.

Ils se regardèrent, se demandant si leur ancien ami ne raillait point.

Mais il attendait leur décision, sombre et silencieux.

Le premier, Marc de Lacy s'avança vers lui et rompit le silence.

--Parles-tu sérieusement? fit-il d'une voix émue.

--Je vous l'ai dit, dans l'immense bonheur que me donnait la possession

d'une femme ardemment aimée, une ombre faisait tache: la honte de ma

déloyauté. J'avais sacrifié l'honneur à l'amour, j'immole l'amour à

l'honneur!...

--Et tu veux reprendre nos conditions d'autrefois?

--Je le veux... en vous suppliant pourtant de m'exempter de cette clause

qui voudrait que j'apportasse au gagnant aide et protection... Ne le

favoriserai-je pas suffisamment en me faisant tuer pour la France à la

tête de ma compagnie?...

--Ah! s'écria Marc de Lacy, ce sacrifice est noble et beau, Vilers.

Il me réconcilie avec toi pour toujours... Ami, que tout soit

oublié! Puisque nous nous retrouvons vraiment, tels que nous étions,

embrassons-nous comme autrefois.

L'élan était donné. Maurevailles et Lavenay ouvrirent, eux aussi, leurs

bras au revenant.

--J'avais juré ta mort, dit le premier. Ce serment, j'ai bonheur à

le rétracter ainsi qu'à presser contre mon coeur l'ami fidèle que je

croyais à jamais perdu.

--J'ai croisé mon épée contre la tienne, dit à son tour Lavenay. Pour

la première fois de ma vie, je me félicite que le coup n'ait pas été

mortel...

Les quatre amis de Fraülen, les quatre inséparables d'autrefois, les

quatre Hommes Rouges enfin, étaient de nouveau réunis.

Après la réconciliation, il y eut un long silence. Comprenant quel

immense sacrifice Vilers était venu accomplir, les trois autres

n'osaient pas aborder le sujet terrible...

Ce fut lui qui y revint le premier.

--Eh bien! dit-il, vous avez entendu ma proposition. Êtes-vous prêts à y

satisfaire?

Maurevailles et Lavenay hésitèrent à répondre. Marc de Lacy murmura:

--N'y aurait-il pas moyen d'annuler ce fatal serment?

--Non! s'écria Vilers, c'est une réhabilitation que je suis venu

chercher... c'est ma réhabilitation que j'exige... Assez longtemps je

vous ai laissé le droit de me donner le nom de traître, assez longtemps

j'ai dû courber la tête sous mon parjure... Je veux porter le front

haut, Messieurs, dussé-je payer de ma vie ce retour à la loyauté!...

Écris les billets, Lavenay!... Je le veux; écris-les tout de suite. Il

faut que le hasard, aujourd'hui comme autrefois, décide de mon sort.

J'étais venu ici pour revoir Haydée. Si le destin m'est défavorable, je

partirai sans l'avoir vue. Pour elle je suis mort... Mort je resterai.

Lavenay, écris vite!

Maurevailles déchira quelques pages de ses tablettes, et passa le papier

et le crayon à Lavenay.

Celui-ci se mit à faire les quatre billets et les plia minutieusement.

Mais, au moment de les jeter dans le chapeau, qui devait, comme à

Fraülen, servir d'urne, Lavenay se ravisa:

--Un instant, dit-il, mes amis. Moi aussi, j'ai des scrupules...

Lorsque nous avons échangé notre fatal serment, nous avons bien

légèrement disposé de la femme que tous quatre nous aimions. Il fallait

que le bonheur de l'un causât le malheur des trois autres: donc, rien

de plus juste que de laisser en cela le choix au hasard... Mais,

avions-nous le droit de condamner du même coup celle dont nous avions

fait l'enjeu de notre loterie?

--Certes, tu as raison, observa Maurevailles, il eût été plus rationnel

de chercher chacun isolément à plaire à la comtesse Haydée, puis de nous

unir en bons et loyaux amis pour aider celui qui aurait eu le bonheur

d'être aimé d'elle. Malheureusement il n'en a pas été ainsi. A quoi bon

revenir sur ce sujet? Ce qui est fait est fait...

--Soit, répliqua Lavenay, mais ce serment prêté par nous quatre, si

nous ne le brisons, nous pouvons au moins le modifier. Si Vilers a été

coupable, je confesse, moi, pour ma part, que je le suis aussi. J'ai

manqué d'indulgence envers l'_amour partagé_, j'ai mis mon égoïsme à la

place du _devoir_. Quand j'ai tiré l'épée pour tuer Vilers, faut-il le

dire? c'était presque plutôt pour mon propre compte que pour celui de

tous.

Et ce que j'ai fait, avouez-le, Messieurs, vous l'auriez fait aussi...

--Où veux-tu en venir? interrompit Maurevailles.

--A ceci, que si Vilers renonce à un bonheur que nous seuls avons le

droit de ne pas appeler légitime, nous ne devons pas être en reste de

sacrifice avec lui, Je voudrais donc qu'avec le bulletin portant son

nom, chacun de nous mît un bulletin blanc... Si ce bulletin blanc sort,

le _statu quo_ subsiste... Vilers, lavé de sa faute, reprend sa femme.

Nous, sans avoir le droit de l'accuser, comme autrefois, nous continuons

la lutte, et loyalement, sans fraude ni tromperie, nous essayons de

reconquérir la marquise, nous aidant mutuellement et gardant entre nous

trois les conditions passées. Que dites-vous de mon compromis?

--C'est peut-être subtil, dit Marc de Lacy en souriant; mais qu'importe!

Pour ma part, j'accepte.

--J'accepte aussi, dit Maurevailles.

--Et toi, Vilers?

--Je suis à votre disposition. Ce que vous déciderez sera loi pour moi.

--Va donc pour les huit billets! s'écria Lavenay. Et à la justice de

Dieu!

Il arracha de nouvelles pages des tablettes de Maurevailles, les plia

méticuleusement et mit quatre bulletins blancs dans le chapeau où se

trouvaient déjà les quatre noms.

--Mais qui va tirer, cette fois? demanda Marc de Lacy.

--C'est vrai, nous ne pouvons pas aller demander à la marquise, que le

magnat a sans doute placée sous bonne garde...

--Hé! il ne faudrait pas nous en défier. Sa garde et lui ne nous

empêcheraient pas, si nous le voulions bien, d'arriver jusqu'à la

prisonnière.

--Messieurs, dit le marquis de Vilers, vous avez oublié que _je ne dois_

pas revoir la marquise avant que le sort ait décidé...

--C'est vrai, mais, encore une fois, comment faire?

--Attendez, dit Maurevailles.

Il alla ouvrir la porte et parcourut du regard les couloirs.

Au loin apparaissait un groupe qui semblait se diriger vers la pièce où

se trouvaient réunis les quatre Hommes Bouges. Au centre de ce groupe

était Réjane...

Réjane qui venait de se lever, ignorante de tous les événements de

cette nuit si terrible et si remplie, et qui, à peine levée, se rendait

entourée de muets et de muettes dans les appartements de sa soeur.

Maurevailles s'avança jusqu'à elle.

En le voyant, elle tressaillit, mais avec une exquise politesse, il la

supplia de vouloir bien se déranger un instant de sa route pour leur

rendre un service.

--Lequel? demanda la jeune fille en souriant.

--Celui de plonger votre petite main dans le chapeau que tient mon ami

M. de Lavenay, et d'en retirer un des billets qui s'y trouvent.

--Une loterie, alors? dit Réjane.

--Justement. C'est bien facile, vous le voyez.

Aux muets qui l'accompagnaient, Réjane fit signe de rester dans le

couloir et, par la porte grande ouverte, pénétra dans la pièce.

En la voyant entrer, M. de Vilers s'était voilé le visage d'un pan de

son manteau. Elle ne le reconnut pas.

Gaston de Lavenay lui présenta le chapeau qui contenait les billets.

Elle en prit un qu'elle allait lui tendre quand, se ravisant:

--Et l'enjeu, quel est l'enjeu? demanda-t-elle.

L'impatience des quatre Hommes Rouges était indescriptible. Quel était

ce billet que Réjane tenait entre ses doigts effilés? Portait-il un nom

et lequel?

Ils durent se contenir pour ne pas l'arracher des mains de la jeune

fille.

Et elle, jouant avec leur impatience, ne se pressait pas, insistant pour

savoir ce qu'aurait le gagnant...

--Mademoiselle, dit Lavenay, prenant un parti, de ce billet dépendra

peut-être la vie ou la mort de l'un de nous...

--Ah! mon Dieu! s'écria Réjane épouvantée Elle déplia le billet et lut

tout haut: MAUREVAILLES!

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 98 / 180 题