L'OUBLIÉ

Dès qu'ils eurent refermé la porte derrière eux, Maurevailles et Lacy

donnèrent un libre cours à leur colère.

Lavenay, quoique sombre, semblait plus calme.

--Et maintenant, Messieurs, qu'allez-vous faire? demanda-t-il à ses

amis.

--Je retourne au camp, dit Marc de Lacy, je ne veux pas rester une

minute de plus dans ce château maudit.

--Moi non plus! s'écria Maurevailles. Lavenay eut un rire amer.

---Et vous ne voulez pas vous venger? demanda-t-il.

--Nous venger? Comment? De qui? De ce vieux marquis de Langevin qui

nous a attirés dans un traquenard pour nous insulter à loisir! Sa mort

causerait un scandale énorme dans l'armée. Et puis, comme il a dit, nous

nous devons tous en ce moment à la France...

--C'est vrai... On nous a même singulièrement exhortés à faire notre

devoir, riposta Lavenay avec amertume.

--Mais que faire? que faire? demanda avec rage Marc de Lacy.

--Venez avec moi, dit Lavenay.

Il les entraîna dans une salle éloignée.

--Nous avons fait trois tentatives, reprit-il, et nous avons subi trois

échecs.

La première fois, c'est le vieux magnat qui, pendant que nous nous

livrions à une lutte insensée dans l'hôtel de Vilers, est entré

paisiblement par la grande porte et a enlevé la marquise dans mon

carrosse...

--Il est vrai qu'il te l'a payé... fit observer Lacy avec un sourire

sardonique.

--La seconde tentative, reprit Lavenay, est la tienne, Maurevailles. Tu

as découvert la retraite de la marquise; tu as réussi à pénétrer dans

ce château si bien gardé; tu t'es emparé d'elle, tu l'as emportée... Un

grain de sable t'a fait échouer. Ce grain de sable, c'est ce misérable

gamin que, par un inexplicable caprice, le marquis, notre cher colonel,

a attaché à sa personne...

--Oh! quelle terrible vengeance je tirerai de ce drôle, dit

Maurevailles.

--En attendant, il t'a joué; il s'est introduit presque en maître dans

le château, et il a capté la confiance de la marquise. La dernière

entreprise, nous l'avons faite à nous trois. Elle devait réussir... Elle

nous a couverts de honte!...

--C'est à croire que le diable protège cette femme contre nous!... dit

Marc de Lacy.

--Que le diable la protège s'il le veut, ce n'est pas cela qui me fera

reculer, dussé-je entamer la lutte corps à corps avec lui! s'écria

Maurevailles.

--Ne perdons pas un temps précieux à nous lamenter, reprit Lavenay. Il

faut absolument en finir. C'est mon avis, et je crois que c'est aussi le

vôtre...

--Oui, oui!

--Voici donc le plan que je vous soumets:

Tout le monde nous suppose abattus par notre défaite... le magnat à

qui notre bien-aimé colonel, le marquis de Langevin, a su donner une

demi-satisfaction par son enquête; la marquise qui se croit protégée par

ses nobles amis contre toute nouvelle tentative, et jusqu'à ce Tony qui,

triomphant et beau parleur, a paraphrasé le discours patriotique du

vieux marquis pour éviter nos épées qui, certes, nous en auraient

débarrassés.

Ayons l'air d'accepter la situation. Tenons-nous tranquilles jusqu'au

départ des régiments. D'un instant à l'autre peut arriver le maréchal de

Saxe qui doit nous emmener. Quand battra le tambour, quand sonneront les

fanfares du départ, quand le magnat se croira à tout jamais délivré des

gardes-françaises, quand le colonel, faisant piaffer son cheval, se

mettra à la tête de ses troupes, arrangeons-nous pour être là, nous, aux

aguets, et comme adieux, de gré ou de force, devenons les maîtres de la

marquise.

--Bravo, Lavenay! le projet est bon, dit Lacy. Mais les moyens de le

mettre à exécution?

--Les moyens? Il y en a mille. Qu'aurons-nous à redouter? Le magnat?...

Il sera occupé à enterrer ses muets. Écoutez, nous sommes... trois...

--Vous en oubliez un!!! dit une voix...

La portière se leva et livra passage à un homme enveloppé dans un

manteau rouge.

C'était le marquis de Vilers.

Il était pâle encore de sa blessure et de ses fatigues, mais sur son

visage était empreinte une mâle énergie.

--Lui! s'écrièrent les trois Hommes Rouges en portant la main à leur

épée.

Vilers les arrêta du geste.

--Un instant, Messieurs, dit-il lentement, vous ne savez pas ce qui

m'amène ici.

J'aurais pu, si j'avais contre vous des intentions hostiles, faire

assister à ce complot le marquis de Langevin... Mais laissons-là les

représailles, où l'honneur est toujours le conseiller qu'on écoute le

moins.

Je viens au contraire à vous, le coeur franc, les mains ouvertes. J'ai

beaucoup réfléchi à ma conduite passée. Il y a dans ma vie une ombre,

une tache... J'ai failli à un serment librement prêté, j'ai trahi mes

amis. Cette tache empêche mon bonheur. Je veux la faire disparaître.

--Des remords? murmura ironiquement Lavenay.

--Des remords, comme tu dis, chevalier. Si ton épée m'avait ôté la vie,

ma punition eût été juste. Mais si Dieu m'a laissé en ce monde, c'est

qu'il a voulu me donner le temps de réparer ma félonie.

Nous nous étions confiés au sort... Un des quatre billets avait été

tiré. Sur ce billet, il y avait un nom... et, vous vous en doutez, ce

nom n'était pas le mien.

--Quel était-il?

--Qu'importe? A quoi bon affliger celui que le sort avait favorisé?...

J'ai mal agi, vous dis-je. Ma seule excuse, c'est l'amour... J'aime

Haydée de toutes les forces de mon âme... Elle aussi m'aime.

La voix du marquis s'était altérée, mais il fit un effort et poursuivit:

--Écoutez... Ah! c'est horrible, le sacrifice que je fais... Sachez m'en

gré... Je vous ai trahis, pardonnez-moi. J'expie en cet instant quatre

années de bonheur; mais je reprends mon honneur de gentilhomme.

Voulez-vous, comme moi, rayer de votre mémoire ces quatre années? Nous

allons de nouveau refaire les billets. Si le sort me désigne, vous

n'aurez plus rien à me reprocher. S'il ne me désigne pas...

Il hésita de nouveau, et reprit d'une voix sourde:

--Si le sort me condamne... j'aurai toujours le droit de réclamer ma

place dans l'armée... Je partirai sans revoir Haydée et je vous le

jure... à la première bataille... je me ferai tuer...

Est-ce dit, Messieurs? Et écrivons-nous les billets?

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 96 / 180 题