Si le colonel de Langevin ne dormit pas cette nuit-là, le magnat ne
sommeilla pas davantage.
Une question le préoccupait avant toute chose: il lui fallait savoir,
tout de suite, comment les Hommes Rouges et les gardes-françaises
avaient pu pénétrer dans les passages secrets du château.
Il fit immédiatement appeler par le traban, son intendant, tout le
personnel du château afin de commencer une enquête.
Les muets défilèrent un à un devant lui, mais tous donnèrent les plus
grands signes d'étonnement et, soit par gestes, soit en écrivant,
jurèrent qu'ils n'avaient ouvert à personne.
Et vraiment ils avaient suivi à la lettre les ordres du magnat et
ignoraient comment les officiers qu'ils avaient vus quitter le château
en tenue de gala s'y retrouvaient un quart-d'heure plus tard en manteau
rouge.
Un seul homme eût pu donner une explication, c'était le nain. Mais
naturellement il s'en garda bien et nia encore plus énergiquement que
les autres.
L'enquête semblait donc ne devoir donner aucun résultat, lorsqu'un des
muets allégua un détail qui surprit vivement le magnat.
Il avait écrit sur une ardoise:
--Comment aurait-on pu ouvrir, puisque le saut-de-loup était plein
d'eau?
Or, l'intendant avait constaté lui-même, dans la journée, que tous les
fossés du château étaient presque à sec.
On avait donc déversé dans ces fossés l'eau du lac souterrain.
Mais la question changeait. Il s'agissait maintenant de savoir qui avait
inondé les fossés.
Cette fois, le nain donna des explications.
--Moi, écrivit-il, fidèle à son rôle de muet. J'avais vu des hommes
rôder dans la journée autour du château. J'ai eu peur pour monseigneur.
Et comme monseigneur était auprès de sa fille aînée, je n'ai pas voulu
aller le déranger.
Alors je me suis dit: Si j'inondais le saut-de-loup! De cette façon,
quand les hommes voudront venir la nuit, ils tomberont dedans et se
noieront. Et j'ai été ouvrir l'écluse. C'était bien difficile pour moi
qui ne suis pas très fort; mais l'idée d'être utile à mon bon maître m'a
donné de la vigueur.
Le magnat, en lisant une à une ces lignes, regardait fixement le nain.
Sur le visage de celui-ci, était peinte la joie rayonnante du devoir
accompli.
Le magnat n'avait aucune raison de douter de la fidélité de son muet.
Et cependant le drôle mentait effrontément, car c'était dans un but tout
différent qu'il avait ouvert l'écluse.
En voyant entrer dans le souterrain l'homme rouge qu'il avait pris pour
Maurevailles, et qui l'avait attaché à un arbre, tandis que le vrai
Maurevailles lui avait donné de si beaux louis, le nain, plein
d'inquiétude, avait prêté l'oreille. L'arrivée des autres Hommes Rouges,
des gardes-françaises et de Tony, l'appel du magnat, la poursuite, la
bataille, l'avaient rempli de terreur.
Il s'était dit:
--Je suis perdu. On va voir ces gens. On leur demandera comment ils sont
entrés. Ils diront que c'est moi qui ai montré à l'un d'eux l'entrée
secrète.
Naturellement couard et traître, le nain pensait que l'on n'hésiterait
pas du tout à le dénoncer.
Aussi s'était-il immédiatement mis en mesure de parer à cette
dénonciation. Vilers, pressé déjà, avait peu serré les liens. Le nain
était habile. En se tordant, en s'amincissant comme une couleuvre, il
n'avait pas tardé à se rendre à la liberté.
Tandis que les muets se battaient dans le souterrain, il avait couru au
saut-de-loup, avait fermé la pierre qui donnait accès dans le passage,
et, la terreur doublant sa force, avait ouvert l'écluse.
On sait le reste.
Du haut de la plate-forme, le nain regardait l'eau arriver en
tourbillonnant dans le fossé.
Tout à coup il aperçut au milieu du courant un homme qui luttait
péniblement pour se soutenir à la surface. Il rayonna de joie.
--Tiens, tiens, se dit-il. Voilà qui vaut mieux que tout. Ils auront
voulu ouvrir la pierre pour se sauver, et ils se sont noyés. Allons,
tout va bien, ils ne parleront pas!...
Il se pencha pour mieux voir l'agonie du mourant dont le corps venait
vers lui. Il avait un sauvage orgueil, lui, l'avorton, dont chacun se
moquait, d'avoir donné la mort à un homme.
--Ah! ah! ah! ricanait-il, s'ils allaient tous courir les uns après les
autres et arriver dans le fossé. Je les verrais tous se noyer, tous,
tous, avec leurs pistolets et leurs épées... Ah! ah! ah! je n'ai pas de
pistolet ni d'épée, moi, mais j'ai dans ma cervelle dix fois plus de
force qu'eux tous dans leurs grands corps idiots!...
L'homme, qui se noyait, se débattait faiblement, puis cessa de remuer.
Le nain le considérait avec une joie farouche.
Tout à coup, une idée lui vint. Il avait cru reconnaître de nouveau
Maurevailles.
--Bête que je suis, se dit-il, c'est l'homme qui m'a donné de l'or de
France... Et je le laisserais se noyer comme un chien! Pas si sot! Il
n'y a peut-être qu'à le sauver pour faire ma fortune!
Il descendit au galop et saisit par son manteau... le marquis de Vilers
qui, fatigué par sa blessure récente et par la lutte qu'il venait de
soutenir, avait perdu connaissance. Il l'attira au bord.
Avec une force qu'on n'aurait jamais pu soupçonner dans un corps chétif
comme le sien, il traîna le marquis jusqu'à un bosquet d'arbres voisin.
Les secousses de la route furent meilleures que toutes les frictions
possibles. Vilers ouvrit les yeux.
--Qui êtes-vous? murmura-t-il.
--Chut, dit le nain, en mettant un doigt sur sa bouche. Vous ne voudriez
pas me perdre!
--Le nain!... dit Vilers en le reconnaissant, merci. Je ne t'oublierai
pas...
--Attendez-moi là... Je me sauve. Si on s'apercevait de mon absence, ma
vie ne vaudrait plus une pistole.
Et le nain s'esquiva au galop. Il était temps. Les serviteurs du magnat,
lancés de tous les côtés, faisaient irruption de ce côté du bois. Ils
avaient l'ordre de fouiller minutieusement jusqu'au moindre bosquet.
Le gnome s'était mêlé à eux, leur avait fait prendre une fausse
direction, puis, après une vaine battue, était rentré tranquillement
avec eux au château où le traban les attendait, pour les envoyer l'un
après l'autre au magnat.
Mais il n'avait plus peur du traban, ni du magnat, ni de personne, la
nain chétif et pauvre!
Il se disait:
--Je vais être riche, riche, riche...