--Écoute, fit le marquis, en se rapprochant de Tony et en baissant
instinctivement la voix, ce que tu m'as dit de ta naissance était bien
vrai, n'est-ce pas?
--Mais certes, oui, mon colonel, balbutia Tony tout stupéfait de ce
début.
--Tu m'as bien raconté que, tout enfant, tu étais élevé par des paysans
près de Paris?
--Oui...
--Et tu ne te souviens pas du nom de l'endroit?
--L'ai-je jamais connu? Je ne pourrais le dire...
--Mais, la maison, la maison de ton père nourricier, où était-elle
située?
--Attendez.. je crois vous l'avoir dit. Devant, il y avait des prés, une
clôture verte; derrière, le jardin par lequel j'ai fui...
--Et c'est tout? Il n'y a pas un objet qui reste gravé dans ton esprit?
--Un objet?
--Au carrefour du chemin qui passait devant la maison?
Tony mit sa main devant ses yeux, comme pour revoir en lui-même le
tableau des souvenirs lointains qu'évoquait le marquis.
--An! je me souviens, je me souviens! s'écria-t-il tout à coup... oui..
au bout du chemin, une grande croix de pierre, toute moussue, près de
laquelle ma bonne nourrice me menait jouer... Est-ce bien cela, mon
colonel?
Le marquis ne répondit pas. Deux rides profondes creusaient son front.
Lui aussi semblait contempler le tableau sombre du passé.
--Tu m'as bien dit, reprit-il lentement après un instant de silence,
que, il y a neuf ans de cela, ceux qui te nourrissaient te crièrent:
«Prends garde!» au moment où des gens masqués envahissaient la maison
pour te tuer!
--C'est bien cela, mon colonel, mais quel rapport?
--Ah! comment ne t'ai-je pas reconnu le premier jour que tu t'es
présenté pour demander à entrer dans mon régiment?... Mais si... je te
devinais, car cette sympathie secrète qui m'attirait vers toi, je me
l'explique maintenant. Tony, mon pauvre enfant, c'est une lugubre et
triste histoire que le mystère de ta naissance, et peut-être serait-ce
un bien pour toi de l'ignorer éternellement?
--Mais, mon colonel, un enfant doit connaître...
--C'est vrai; ce secret fatal ne m'appartient pas à moi seul. Mais je ne
puis te le révéler qu'à une seule condition...
--Laquelle?
--C'est que tu te contenteras de ce que je puis te dire, et que jamais,
tu m'entends, jamais, tu ne chercheras à en connaître plus que je ne
t'en aurai dit. Tony, j'ai foi entière en ta loyauté. Tu me donnes ta
parole?
Tony étendit la main.
--Sur mon seul bien, prononça-t-il gravement, sur mon honneur de soldat,
je m'engage à me conformer toujours à vos seules volontés.
--Écoute, Tony, dit le colonel d'une voix émue, je n'ai pas toujours été
le vieux soldat sec et froid qu'on connaît aujourd'hui... Certes, au
milieu des camps, dans les hasards des batailles, mon coeur s'est
desséché... Mais, autrefois, pour l'amitié comme pour l'amour, il
battait chaudement dans ma poitrine...
Il y a dix-huit ans de cela. Dix-huit ans! dix-huit siècles!... j'avais
une femme que j'adorais, une fille dont la beauté faisait mon orgueil et
ma joie!... O souvenirs terribles!
Le marquis baissa la tête avec accablement. Ému et retenant son souffle:
Tony attendait.
--Enfant, continua le colonel, il est, je te l'ai dit, des phases de
ton existence sur lesquelles il ne faut pas que je lève le voile...
Contente-toi de ce mot: Cette fille que j'aimais tant... tu es son
fils!..
--Moi! s'écria Tony en se précipitant dans les bras du marquis;
moi!... j'ai donc enfin une famille, j'ai donc quelqu'un à aimer
sans arrière-pensée, oh! mon colonel, mon bon père, combien je vous
aimerai!... Il couvrait le marquis de baisers. Celui-ci le repoussait
faiblement.
--Laisse, enfant, murmura-t-il, laisse. Ne t'ai-je pas dit que mon coeur
ne bat plus?... Laisse, ces baisers me font mal...
Le pauvre Tony se rassit, tout interdit.
--Et ma mère... se hasarda-t-il à demander enfin. Verrai-je ma mère? Je
l'aimerais tant, mon Dieu!...
--Tu ne la verras pas.
--Mais... elle vit du moins?...
Le colonel était livide. Il hésita. Puis, d'une voix sourde, il prononça
lentement ces trois mots:
--Elle est morte!...
--Morte!... répéta Tony avec un sanglot. Morte sans que j'aie pu voir
son sourire, morte sans que j'aie pu recevoir son dernier baiser!...
Oh! mon colonel, vous qui l'avez connue, vous qu'elle aimait et qui
l'aimiez, parlez-moi d'elle, dites-moi combien elle était belle et
bonne... Laissez-moi vous dire en retour combien j'aurais été heureux de
pouvoir l'adorer à deux genoux... Ma mère! ma mère!.., ce serait si bon,
mon Dieu, d'avoir une mère à chérir!...
Agenouillé, Tony levait vers le ciel ses grands yeux mouillés de larmes,
comme s'il eut espéré qu'un miracle allait faire apparaître à sa vue
cette mère qu'il avait si longtemps rêvé de connaître et dont il ne
venait d'entendre parler pour la première fois que pour apprendre en
même temps qu'il l'avait perdue à jamais.
--Assez... assez... Tu réveilles, enfant, des souvenirs qui me brisent.
J'ai satisfait à mon devoir en te disant quels sentiments m'avaient
poussé à m'attacher à toi, quel chagrin m'eût causé ta perte, quelle
joie m'a faite ton retour. Mais, je t'en prie, maintenant..., ajouta le
colonel avec effort, ne parlons plus du passé... surtout ne me parle
plus de ta mère!...
--Si j'avais seulement pu la voir une fois, murmura timidement Tony
suppliant. Si je pouvais au moins contempler son image?...
--Regarde!...
Le marquis tira de sa poitrine un médaillon suspendu à une chaîne d'or,
et le présenta à Tony. Celui-ci le saisit avidement et l'ouvrit. Il vit
une tête de femme d'une ineffable beauté. De longues boucles blondes
encadraient un visage sur lequel se reflétait une expression de douceur
angélique.
Chose étrange, il sembla à Tony qu'il l'avait déjà vue. Était-ce dans un
songe? N'était-ce pas plutôt un souvenir? Quand il était tout enfant,
cette tête si belle ne s'était-elle pas penchée sur son berceau pour
cueillir son premier sourire?
--Oh! dit-il, qu'elle est belle!... plus belle encore que je n'osais la
rêver... Et pourtant plus je la regarde, plus je la reconnais... Je l'ai
vue... oh! dites-moi que je l'ai vue?...
Mais, par un revirement subit, le colonel lui arracha brusquement le
médaillon des mains et le cacha dans sa poitrine.
--Jamais, s'écria-t-il, jamais tu ne l'as aperçue!... Ne t'ai-je pas
dit qu'elle était morte... morte en te donnant le jour... Oh! ma pauvre
enfant chérie!... pardonne à ton père son injustice envers toi... envers
ton fils... Mais laisse-moi, Tony, laisse-moi... Ces souvenirs, je te
l'ai dit, me tuent; ils me déchirent le coeur. Va te reposer. Adieu.
Tony porta la main du vieillard à ses lèvres et se retira à pas lents.
Tout à coup le marquis courut à lui:
--Ta promesse, dit-il, souviens-toi de ta promesse.
Tony inclina la tête avec un triste sourire:
--Je ne puis plus espérer voir ma mère, dit-il; que puis-je désirer
maintenant?...
Il s'éloigna. Le marquis écouta le bruit de ses pas dans le corridor.
Quand il eut cessé de l'entendre, il se laissa tomber sur un fauteuil:
--Qu'il se repose et reprenne des forces, murmura-t-il, la jeunesse
surmonte tout... Moi, je ne dormirai pas... Dieu juste!... C'est le
châtiment!