Les uns après les autres, le Normand et ses compagnons remontèrent, le
visage désappointé.
A mesure qu'ils lui rendaient compte du résultat négatif de leurs
recherches, le marquis de Langevin devenait de plus en plus pâle.
On eût dit que la vie se retirait du coeur de ce vieillard si ardent
quelques heures auparavant.
Quand il vit le dernier chercheur sortir seul de l'orifice du gouffre,
il se laissa tomber à genoux avec un sourd gémissement.
On respecta, sans la comprendre, cette immense douleur...
Au bout de plusieurs minutes pourtant, le Normand se permit de faire
sortir son colonel de cet état de prostration et l'entraîna hors des
souterrains.
Mais, une fois dans les appartements, le brave soldat, qui grelottait de
froid et qui avait hâte d'aller prendre des vêtements secs, prit congé
du marquis et se mit à courir vers sa tente.
Quant à M. de Langevin, il regagna sa chambre à pas lents.
Malgré les fatigues de la soirée, il n'éprouvait aucun besoin de
sommeil, ses émotions avaient été trop vives!
En dépit du froid, il ouvrit la fenêtre et jeta un regard distrait sur
la partie du parc qui s'étendait devant ses yeux et où le campement
avait été dressé.
Tout à coup, sur le chemin qui contournait le flanc du château, il
aperçut, venant vers lui, deux hommes à l'uniforme blanc et bleu des
gardes-françaises.
La lune éclairant en plein la route, il sembla au colonel qu'il
reconnaissait ces deux hommes.
La Rose et Tony!...
Dans la douleur, on se raccroche au moindre espoir. Le marquis se
précipita hors de sa chambre.
La route que suivaient les deux soldats pour arriver au campement
faisait autour des fossés de longs détours et passait presque sous les
fenêtres du colonel. Il n'eut donc pas de peine à les rejoindre.
C'étaient bien le jeune caporal et son brave ami, le Gascon, tous deux
ruisselant d'eau et grelottant. Comme le Normand, ils couraient vers le
camp pour se sécher et changer d'habits.
En voyant Tony, le marquis ne put contenir sa joie.
Il s'élança vers lui, le prit dans ses bras et l'entraîna vers sa propre
chambre.
--Sauvé, sauvé!... pauvre et cher enfant! murmurait-il.
Tony, qui se serait plutôt attendu à une verte semonce de la part du
bon, mais rigide colonel, ne comprenait rien à ces témoignages de
tendresse.
--Ah! monsieur le marquis, protestait-il, c'est vraiment trop
d'honneur... en vérité...
Le marquis arrachait les vêtements mouillés du jeune homme et
l'enveloppait dans ses habits à lui.
--Je vous en prie, mon colonel, disait le pauvre Tony tout confus...
comment ai-je mérité tant de bontés?...
--Va, tu le sauras plus tard... Mais, d'abord, raconte-moi comment tu as
pu échapper à ce gouffre maudit?
--Quoi, vous savez?...
--Je sais tout, mais parle, parle vite!...
--Eh bien, mon colonel, lorsque j'ai sauté dans le lac, où venait de
tomber M. de Vilers, que je croyais mort et qui était si miraculeusement
reparu pour disparaître presque aussitôt, lorsque je sautai, dis-je, le
premier choc me fit plonger jusqu'au fond. Mais, enfant de Paris, je
nage naturellement. Je revins vite à la surface. Des deux hommes que
j'avais vus tomber, je n'en aperçus plus qu'un...
--Plus qu'un?
--Cet homme, continua Tony, ne savait presque pas nager; il se débattait
dans l'eau glacée et allait peut-être succomber. Je m'approchai de lui:
«Mettez vos mains sur mes épaules, lui dis-je, je vous soutiendrai!»
Il ne m'entendit pas et instinctivement essaya de se cramponner à mes
jambes...
--Ah! s'écria le marquis, frissonnant à l'idée du danger qu'avait couru
Tony.
--Ne craignez rien, mon colonel, je m'y attendais. Tous ceux qui se
noient font de même... D'un coup de pied, je le forçai de lâcher prise.
Il enfonça, mais je le rattrapai par les cheveux, et nageant d'une main,
le soutenant de l'autre, j'essayai de gagner une anfractuosité que
j'apercevais à quelques pas.
--Et tu y parvins?...
--J'allais y arriver quand, subitement, un courant épouvantable,
irrésistible, se fit sentir dans cette eau qui dormait tout à l'heure.
Nous étions entraînés avec une vitesse vertigineuse, nous passions à
travers des souterrains dont les parois se resserraient de plus en
plus... A tout instant, je m'attendais à avoir le crâne brisé contre des
pointes de roc...
Le marquis, tombé sur un fauteuil, écoutait haletant, suspendu aux
lèvres du jeune homme.
--En plongeant à propos, continua Tony, je réussis à éviter ce danger;
mais j'en avais à redouter un autre plus terrible. Les parois du
conduit, qui se resserraient toujours, n'allaient-elles pas devenir
trop étroites pour livrer passage à nos deux corps? Et l'eau, qui nous
emportait avec une force invincible, ne nous étoufferait-elle pas, ne
nous broierait-elle pas entre ces parois?...
--Mais comment as-tu pu échapper!...
--L'eau courait de plus en plus vite... Tout à coup un choc violent me
fit lâcher mon compagnon, puis tous deux nous passâmes par-dessus le
rebord d'un mur... enfin je fis une nouvelle chute, et j'aperçus le ciel
au-dessus de ma tête... j'étais dans les fossés du château.
--Dans les fossés?
--Juste du côté opposé au camp... Le mur sur lequel je venais de me
heurter n'était autre que le barrage d'une écluse dont la vanne,
subitement levée, avait causé ce courant qui nous entraînait.
--Et ton compagnon de danger?
--Après avoir respiré un peu, je songeai à lui. Dans le trajet rapide,
il avait perdu connaissance; mais en lui frottant un peu les tempes, je
le fis revenir à lui. Nous étions toujours dans l'obscurité produite
par l'ombre du bastion, je voyais mal son visage. Je le traînai sur le
glacis, et là je le reconnus...
--Vilers? interrompit vivement le marquis.
--Non, La Rose, que tout à l'heure vous avez vu avec moi, se sauvant
vers le camp où sans doute l'attendent les arrêts...
Le colonel haussa les épaules comme pour rassurer Tony.
--Et le marquis de Vilers? demanda-t-il.
--Pas de traces... Tenez, mon colonel, je ne suis pas superstitieux,
mais positivement, j'ai remarqué une chose tellement étrange...
--Quoi donc?
--Comme je venais de faire revenir La Rose à lui et que je regardais
autour de moi pour chercher du secours et voir où pouvait être le
marquis de Vilers, un ricanement satanique retentit au-dessus de ma
tête. Je levai les yeux; un être fantastique gambadait sur le rempart...
C'était exactement un de ces bonshommes de bois que les Allemands font
à Nuremberg, tête monstrueuse, jambes immenses se rattachant à un torse
exigu, duquel pendaient deux bras démesurés... On eût dit un faucheux
gigantesque...
--Et qu'était-ce que cela?
--Le sais-je? En me voyant lever les yeux vers lui, l'être étrange sauta
du rempart à terre et disparut... Ma parole, j'ai cru une minute que
c'était le diable qui, pour nous entraîner dans le gouffre, avait pris
la figure du marquis de Vilers, et qui, voyant que nous étions sauvés,
s'enfonçait maintenant dans son royaume infernal.
--C'est étrange en effet, dit le marquis intrigué, car enfin tu es bien
certain d'avoir vu Vilers?
--Vu et touché, mon colonel, et il en a touché d'autres; les muets du
vieux comte en savent quelque chose...
--Mais comment cette écluse s'est-elle trouvée ouverte si à propos?
--Voilà encore ce que j'ignore... Ce qui est plus clair,
malheureusement, c'est que La Rose, le Normand et moi, nous avons tiré
l'épée contre nos officiers et qu'ils vont probablement nous en faire
supporter les conséquences...
L'oeil du marquis eut un éclair.
--Qu'ils ne s'y hasardent pas! s'écria le brave colonel. J'aurais un
compte terrible, moi aussi, à demander à MM. de Lavenay, de Lacy et de
Maurevailles!... Et d'abord, il leur faudrait me dire ce qu'ils allaient
faire dans ces souterrains où vous les avez rencontrés!... Va, mon
enfant; toi et tes amis, vous n'avez rien à craindre...
--Merci, mon colonel, s'écria Tony avec reconnaissance. Mais, puisque
votre bonté est si grande, daignerez-vous me dire enfin la cause
véritable de l'intérêt que vous me portez.
--Oui, tu as le droit de me la demander... Mais sans cela, va, je ne te
la dirais pas... C'est un horrible secret que je vais te révéler, un
secret que j'aurais voulu garder jusqu'au tombeau...
--Et ce secret me concerne? demanda Tony tout ému.
--Oui. Écoute.