Cependant, la fête terminée, le marquis de Langevin avait pris congé du
comte de Mingréli et s'était retiré avec tous les officiers.
Les uns, que leur service appelait au camp, avaient quitté le château.
Ceux qui étaient libres étaient rentrés dans les appartements que le
magnat avait mis à leur disposition.
Le marquis de Langevin venait de regagner sa chambre et commençait déjà
à se dévêtir, lorsqu'un bruit sourd et continu attira son attention.
Il prêta l'oreille. Peu à peu, pour lui, vieux soldat, blanchi sous le
harnais, ce bruit prit une signification.
C'était celui d'une lutte. Il y avait, à quelques pas de lui, des gens
qui se battaient avec acharnement.
Deux ou trois coups de feu qui, bien que fort assourdis, arrivèrent
jusqu'à lui, ne lui laissèrent bientôt aucun doute.
--Qu'y a-t-il? demanda avec inquiétude le colonel. Cette fête
aurait-elle caché une trahison et massacrerait-on ici mes officiers?
Il se rhabilla à la hâte et appela l'homme qui était de garde dans le
corridor.
Celui-ci, comme le colonel, entendait bien le bruit de la bataille et
cherchait depuis un instant à deviner d'où venait ce bruit; mais il
n'avait pu y parvenir.
Le marquis l'envoya à la découverte. Au bout d'un instant, le soldat
rentra tout déconcerté. Il n'avait absolument rien vu.
--Je ne rêve pourtant pas, dit le marquis.
--Mon colonel, je vais vous sembler fou; mais on dirait que c'est dans
le mur...
M. de Langevin prêta l'oreille. En effet, le bruit semblait provenir de
la muraille...
Le marquis, de plus en plus intrigué, boucla son ceinturon et se rendit
chez le magnat pour lui demander l'explication de cet événement étrange.
Le comte hongrois était dans la pièce où nous l'avons vu naguère
commencer avec la marquise ce repas qui s'était terminé par l'enlèvement
d'Haydée.
Malgré l'opposition des muets qui gardaient la porte, M. de Langevin
arriva jusqu'à lui.
Il ne lui fallut qu'un regard pour voir combien son arrivée embarrassait
le comte.
C'est qu'en effet la visite du marquis contrariait singulièrement les
projets du vieux Hongrois.
Le magnat avait espéré que le bruit de la lutte n'arriverait pas
jusqu'au colonel, et son attente avait été trompée.
En reconnaissant la voix du marquis, il avait, à la hâte, refermé le
tableau qui masquait l'entrée des couloirs, et il se demandait quelle
réponse il allait faire.
Cependant son parti fut vite pris, il se décida à déclarer nettement la
situation.
--Colonel, dit-il, il m'est pénible d'avoir à vous le dire; il y a parmi
vos officiers des traîtres!...
--Des traîtres, s'écria M. de Langevin stupéfait de ce début.
--Des traîtres, répéta le magnat, qui, abusant de l'hospitalité que je
leur ai généreusement donnée, ont voulu en profiter pour me ravir ma
fille...
Le colonel tressaillit.
--Ils ont appris, je ne sais comment ni par qui, les secrets de cette
demeure. Ils ont su que des couloirs, creusés dans les murs, donnaient
accès dans cette pièce, et ils y ont pénétré nuitamment, comme des
voleurs, comme des bandits, pour enlever l'aînée de mes filles...
--Ils ont enlevé la marquise! s'écria M. de Langevin, qui,
involontairement, songea aux Hommes Rouges et aux craintes de Tony.
--Heureusement je veillais, continua le magnat. Mes gens étaient sur
leurs gardes, et c'est dans le chemin même par où ils ont voulu me ravir
mon bien le plus précieux que mes serviteurs poursuivent ces félons et
leur font expier leur audace. C'est un acte de justice auquel, j'en ai
l'espoir, votre loyauté bien connue vous empêchera de vous opposer!...
Le marquis à son tour se trouva plongé dans un grave embarras.
Quel que fût leur motif, ceux qui avaient ainsi profité de l'hospitalité
du comte pour mettre leurs projets d'enlèvement à exécution, avaient
commis un acte misérable, auquel il lui répugnait de s'associer, même
par un simple mot d'excuse.
Mais, d'un autre côté, ces hommes étaient ses officiers, ses meilleurs
peut-être: il en devait compte à la France. Et à la veille d'une guerre,
il ne pouvait les laisser ainsi massacrer.
Au moins il voulut les connaître.
--Et quels sont, monsieur le comte, ceux qui, selon vous, se sont rendus
coupables de cette infamie? demanda-t-il avec une froideur apparente.
--Je ne les connais pas.
--Alors, il faut que je les voie. Je veux moi-même faire justice d'eux.
--Épargnez-vous cette peine, colonel; mes gens s'en chargeront.
--Mais peut-être vous trompez-vous?...
--J'ai vu l'uniforme de votre régiment. Si ceux qui le portent l'ont
volé, laissez-moi faire. Ils ne sortiront pas de ces souterrains. Si,
comme je le crois, ils sont vraiment vos compagnons d'armes, vous
saurez assez tôt les noms de ceux dont les mains ont souillé votre main
loyale...
Mais le marquis de Langevin n'était pas homme à se rendre ainsi.
Le bruit redoublait. Les cris des combattants arrivaient maintenant plus
distincts jusqu'à lui. La fièvre de l'impatience le saisit.
--Il y a un secret, s'écria-t-il, éclatant soudain. Ce secret, je veux
le connaître; entendez-vous, je le veux!
Le magnat ne répondit pas.
Le marquis était devenu blême. L'impassibilité de cet homme à quelques
pas d'un massacre l'irritait au plus haut point.
--Pour la seconde fois, monsieur, dit-il en frappant du pied, je vous
somme de me livrer le secret de ce passage.
Le magnat haussa les épaules.
--S'il en est ainsi, reprit le colonel, en s'élançant vers le mur, je
saurai bien le trouver moi-même.
Il se mit à tâter la tapisserie...
Le magnat le regardait faire avec un sourire ironique.
--Ah! s'écria tout à coup le marquis... ce tableau!
Sous sa main qui tâtait la toile, il avait senti comme des vibrations...
Derrière le tableau, le mur manquait...
Le magnat fit un mouvement pour lui barrer le passage. Mais il était
trop tard. Le colonel, tirant son épée, avait fendu le tableau, du haut
en bas.
Une ouverture béante s'était montrée à ses yeux.
Il s'y engagea sans hésitation et, guidé par le bruit et la
réverbération d'une vague lumière, se mit à parcourir à grands pas les
couloirs.
Le chemin, du reste, était facile à suivre. Les mares de sang le lui
indiquaient assez, et de distance en distance, funèbres jalons, des
mourants se tordaient dans les convulsions de l'agonie.
Si vite qu'il allât, le colonel remarqua, non sans un sombre plaisir,
qu'aucun des morts ou des mourants ne portait l'uniforme blanc des
gardes-françaises.
Il arriva ainsi au bord du gouffre au-dessus duquel était penchée la
marquise de Vilers.
--Qù'est-il donc arrivé? demanda-t-il avec angoisse.
Haydée lui montra du doigt le fond de l'abîme où l'eau s'agitait
encore...
--Il y a trois hommes là, répondit une voix derrière lui.
Le colonel se retourna. Il reconnut le Normand, dont l'uniforme,
tailladé de coups d'épée, disparaissait sous les taches de sang.
--Trois hommes! Qui?
--D'abord, le marquis de Vilers...
--Le marquis, mais il est mort?...
--Peut-être maintenant, mon colonel, mais je vous jure que tout à
l'heure...
--Et qui, après?
--La Rose...
--Mon pauvre Gascon, si bon soldat, si brave?... Ah! le magnat aura
un terrible compte à me rendre! dit le colonel, qui sentit une larme
mouiller sa paupière, mais le troisième?
--Mon colonel...
--Eh bien?...
--C'est le caporal Tony...
--Tony!!!
--Lui-même qui, pour essayer de sauver les deux autres...
Le marquis n'écoutait plus.
Pâle comme un mort, il chancela comme s'il allait perdre connaissance.
Mais, par un prodigieux effort, il se maîtrisa.
--Tony!!! répéta-t-il d'une voix déchirante; Tony perdu!... Ah! vite,
des cordes, des échelles!... qu'on descende dans ce lac!... qu'on le
fouille!... Dix mille louis à qui me ramène Tony...
Dominés par cette voix, les assistants s'agitèrent; en un clin d'oeil,
les muets étaient de retour rapportant les échelles, les cordes
demandées par le marquis.
Mais, au moment de descendre dans le gouffre, ils hésitèrent.
--Hâtez-vous donc, suppliait le colonel en se tordant les bras de
désespoir. Songez que chaque minute perdue ajoute à son danger.
Sauvez-le, sauvez-le, vous dis-je, je veux que vous le sauviez!...
Ils se regardaient, étonnés de cette douleur si grande et si inattendue.
--Ah! lâches! râla le marquis, lâches!... Si pas un de vous n'a le coeur
d'y descendre, j'irai, moi, dans ce gouffre, moi, vieillard sans forces
et paralysé par l'âge... j'irai et je le sauverai.
Joignant l'action à la parole; il saisit une corde et voulut s'élancer.
Une main vigoureuse le retint. C'était celle du Normand.
--Laissez, mon colonel, dit le brave garçon... c'est moi qui vais y
aller. Aussi bien j'étais avec eux au commencement, je dois les suivre
jusqu'au bout. Vous péririez avec eux, vous; moi, je vais tâcher de vous
les ramener.
Il se passa la corde autour du corps et descendit.
L'exemple était donné; six muets le suivirent. Les échelles attachées
furent jetées dans le puits. Les muets, sans danger, se confièrent à ces
échelles et, munis de torches, explorèrent la surface du lac souterrain.
Mais aussi loin que la vue pût s'étendre, on ne vit rien... rien que
l'eau qui coulait paisiblement.
Le lac s'était refermé sur ses victimes.