Ainsi c'était son mari, son mari sauvé miraculeusement, que la marquise
venait de livrer au magnat.
Elle le perdait au moment où il accourait pour la sauver!
Cependant les muets étaient acharnés à la poursuite de Vilers.
Surmontant son émotion, Haydée se jeta aux pieds du magnat pour implorer
sa pitié.
Mais il la repoussa avec un ricanement satanique.
--Ah! dit-il, madame, vous m'avez fait la part trop belle pour que j'y
renonce!
Alors la marquise, folle de douleur, s'élança à son tour dans les
corridors secrets, résolue à mourir avec son mari.
Dans ce couloir, la chasse continuait effrénée, fantastique.
Les serviteurs du comte avaient allumé des torches dont les lueurs
rougeâtres flamboyaient, projetant sur les murs couverts de moisissures
des ombres gigantesques qui semblaient autant de démons faisant leur
partie dans cette poursuite infernale.
Vilers et La Rose fuyaient devant les muets qui les serraient de près.
Le marquis voulait arriver jusqu'à l'issue par laquelle il était entré.
Là, le couloir s'étranglait et devenait un boyau où l'on ne pouvait
passer qu'à deux.
Si La Rose et lui parvenaient à gagner ce passage, ils étaient sauvés.
Ils y tiendraient tête au magnat et à toute sa bande, si nombreuse
qu'elle fût.
Mais, pour y arriver, il ne fallait pas se laisser entourer.
Et les muets gagnaient du terrain.
A un détour du couloir, l'un d'eux faillit saisir le manteau du marquis
qui flottait derrière lui, soulevé par la rapidité de la course.
--Nous n'arriverons pas... dit tout bas le marquis à la Rose sans cesser
de courir.
--Sacredioux, répondit le Gascon, si nous en décousions un ou deux, cela
ralentirait peut-être les autres. Faisons-nous tête?
--Allons!
Les deux hommes se retournèrent brusquement, les épées flamboyèrent à la
lueur des torches; deux des muets tombèrent, la poitrine trouée...
Un troisième étendit vers le marquis sa main armée d'un pistolet... Mais
La Rose le prévint et d'un coup de revers lui fendit le crâne.
--Merci, dit simplement le comte. Maintenant au galop.
Ils firent volte-face et repartirent.
À ce moment des pas rapides retentirent devant eux. Le Normand,
entendant le bruit de la lutte, répercuté par les échos, accourait
secourir le marquis ou mourir avec lui.
--Ah! s'écria Vilers, voici de l'aide, à nous encore, mon brave La Rose!
Pour la seconde fois, La Rose et lui se ruèrent sur les muets et tuèrent
les deux premiers qui se trouvèrent devant eux. Le Normand étendit
également son homme.
Il y avait de nouveau une barrière de trois cadavres entre eux et leurs
ennemis.
Ils se postèrent, prêts à se défendre.
Mais tout à coup, derrière le Normand, résonnèrent de nouveaux pas.
--Qui vient là? demanda La Rose inquiet.
--Tony, certainement.
--Il amènerait donc quelqu'un avec lui?... On dirait les pas de
plusieurs personnes.
--Tant mieux! Du renfort ne sera pas de trop, pour en finir avec cette
canaille... fit le marquis, en plantant son épée dans la gorge d'un des
muets qui tomba.
--A nous! à nous! cria La Rose... en se retournant vers ceux qu'il
supposait être Tony et ses amis.
Mais il poussa un rugissement de fureur.
Ce n'était pas Tony qui arrivait défendre.
C'étaient les Hommes Rouges qui venaient d'entrer par le passage et qui
accouraient attaquer.
Le marquis, la Rose et le Normand se trouvaient pris entre les muets et
les Hommes Rouges.
--Il faut, dit Vilers, en prendre son parti. Mourons, mais au moins
vendons cher notre vie.
Et le marquis fit face aux Hommes Rouges et les deux gardes-francaises
tinrent tête aux muets.
Ces derniers s'élancèrent avec de rauques gloussements de joie.
La Rose enfonça son épée dans le ventre d'un des assaillants, le Normand
broya deux têtes avec le pommeau de son sabre, mais il n'y avait pas
moyen d'arrêter le flot qui débordait.
Ils furent enveloppés.
Dans la bagarre, les torches s'étaient éteintes.
Malgré l'obscurité, la lutte continua plus acharnée, plus horrible
encore.
On ne pouvait plus jouer de l'épée, on se trouvait trop les uns sur les
autres.
Mais on se cherchait dans les ténèbres, on s'étreignait, on
s'étranglait, on s'étouffait...
Tout à coup, un mouvement se fit parmi les assaillants... On entendit un
bruit de chairs trouées, des soupirs et la chute de plusieurs corps...
--En voilà toujours un de moins, deux, trois, quatre... au hasard! dit
une voix fraîche que les gardes-françaises reconnurent bien.
--Tony! s'écria La Rose.
C'était en effet l'ancien commis à mame Toinon qui, du poste où on
l'avait laissé seul, avait vu entrer les Hommes Rouges.
Étonné que ni le Normand, ni La Rose ne les eussent arrêtés, il s'était
précipité dans les couloirs.
Mais connaissant moins bien que Maurevailles les passages secrets, il
avait fait un détour et débouchait derrière la bande du magnat.
--Tony! s'écria La Rose, c'est toi?
--Le Gascon! dit joyeusement Tony. Allons, je n'arrive pas trop tard!
Mais où donc êtes-vous?
--Ici, au milieu, avec le marquis de Vilers!
--Le marquis de Vilers! s'écria Tony stupéfait comme les autres. Le
marquis de Vilers!...
Mais ce n'était pas le moment de s'étonner; il avait bien autre chose à
faire!
Surpris d'abord par la brusque attaque de Tony, les muets n'avaient pas
eu le temps de se défendre contre cet ennemi inattendu.
Mais ils se ravisaient et se retournaient contre lui.
Et Tony n'osait plus frapper au hasard, dans le tas, comme tout à
l'heure. Il craignait de blesser ses amis.
Cependant, cette diversion avait permis à Vilers de reprendre un peu
haleine. Repoussant du poing Lavenay qui s'était avancé jusqu'à le
toucher, il alla s'adosser à la paroi du couloir...
Cette paroi céda sous la pression...
Vilers la sentit tourner doucement: il y avait là une voie nouvelle,
inconnue certainement aux Hommes Rouges.
--La Rose, Normand, dit-il, à demi-voix et en se penchant, venez...
Et il les entraîna dans le passage qu'il venait de découvrir.
Mais à ce moment le magnat arrivait avec de nouveaux hommes portant des
torches...
Les torches firent voir le marquis et les deux gardes-françaises qui
s'échappaient.
Les Hommes Rouges, les muets, le magnat et Tony lui-même,--mais ce
dernier dans un but différent,--s'élancèrent après eux.
Ah! cette fois, les fugitifs avaient de l'avance, et personne ne pouvait
leur barrer le chemin...
--Tue! tue! hurlait le vieux comte en donnant l'exemple lui-même et en
lâchant deux coups de feu sur ses ennemis.
Mais le couloir faisait de nombreux détours; les balles s'aplatirent sur
les parois...
Les fugitifs continuèrent leur route.
Tout à coup Vilers, qui marchait le premier, poussa un grand cri et
disparut....
--Qu'avez-vous, capitaine? Où êtes-vous? demanda La Rose en avançant
vers l'endroit où il croyait que le marquis se trouvait.
Mais lui-même sentit le sol se dérober sous ses pas.
Il disparut à son tour.
La galerie qu'ils avaient prise s'étendait au-dessus de l'immense
réservoir dont l'eau pouvait au besoin combler les fossés du château.
Dans quel but ce réservoir avait-il été creusé? Peut-être pour servir
d'oubliettes et permettre aux seigneurs du château de se débarrasser
ainsi sans danger d'un hôte incommode ou d'un témoin dangereux.
Certes, les malheureux qu'une justice ou une vengeance confiait à ce
gouffre ne devaient jamais revoir la lumière.
Pour les muets eux-mêmes, la disparition du marquis et de La Rose avait
eu quelque chose de si inattendu qu'elle interrompit la poursuite.
Tout le monde, Tony comme les autres, se rangea au bord du puits,
sondant les profondeurs de ce gouffre.
Mais une femme, fendant la foule, vint se placer au premier rang.
Cette femme, c'était la marquise.
La marquise, qui, au comble de l'anxiété, avait suivi les péripéties
de la poursuite et de la lutte et qui, n'entendant plus rien que des
exclamations de surprise, avait voulu voir ce qui se passait.
--Mon mari! s'écria-t-elle éperdue. Qu'avez-vous fait de mon mari?
Le magnat ouvrait la bouche pour lui répondre, mais Maurevailles le
prévint.
--Votre mari, madame, dit-il avec un affreux sourire, nous a épargné
cette fois la peine de le punir. Et désignant du doigt le gouffre, il
ajouta:
--Il est là!...
--Ah! s'écria Haydée désespérée, eh bien, je mourrai avec lui! Et elle
s'élança.
Maurevailles la saisit par le bras. Mais avec une force que le désespoir
décuplait, elle allait l'entraîner avec elle dans l'abîme quand Tony,
bondissant à son tour devant eux, s'écria:
--Attendez, je vais le sauver ou mourir!
Et tandis que Lavenay et Lacy aidaient Maurevailles à contenir la
marquise, il se précipita dans le gouffre béant.
Instinctivement chacun se tut.
En dépit de toute inimitié, le magnat et les Hommes Rouges sentirent une
profonde émotion s'emparer d'eux.
Ils eussent voulu, en ce moment, sauver ceux qu'ils cherchaient à
massacrer tout à l'heure!
Se penchant sur le bord du puits, ils essayèrent de projeter jusqu'au
fond la lumière des torches...
Au-dessous d'eux, l'eau coulait noire et profonde...
Et au milieu des plissements causés par sa chute, Tony nageait, fort et
confiant...