Dix minutes après, Tony, La Rose et le Normand étaient échelonnés non
loin de l'endroit désigné par Maurevailles.
Chacun des humbles défenseurs de la marquise s'était posté de son mieux
pour se dissimuler dans l'ombre et voir sans être vu.
Ramassés sur eux-mêmes, prêts à bondir,--l'épée nue cachée le long de la
cuisse,--ils guettaient, le cou tendu, les yeux sondant les ténèbres,
retenant leur haleine pour mieux entendre.
L'ordre donné était bien simple: surprendre un à un ou ensemble les
trois alliés, les terrasser sans leur donner le temps de se reconnaître,
bâillonner Lavenay et Lacy avec des mouchoirs préparés dans ce but et
obtenir de Maurevailles le secret de l'entrée du souterrain.
Dans le cas où on ne pourrait se rendre maître d'eux sans bruit,--tuer!
Donc, ils étaient là depuis quelques minutes, lorsqu'un pas rapide se
fit entendre du côté du Normand.
Un homme s'avançait.
Quand il arriva en face du soldat, celui-ci s'élança sur lui...
L'homme fit un bond en arrière et tira vivement son épée dont la lueur
brilla dans les ténèbres.
--Manqué! grommela le Normand avec regret. Ma foi, tant pis pour lui. Il
faut le tuer!...
Et, l'épée haute, il attaqua.
L'inconnu para vivement en s'écriant:
--J'en tiens un!...
--Nous allons bien voir, dit le Normand en portant un vigoureux coup de
seconde qui, malgré la parade, alla trouer le manteau rouge, que l'homme
avait rejeté sur son épaule gauche.
--Oh! cette voix! s'écria l'inconnu. Le Normand, c'est toi?
--Vous savez qui je suis? Tant pis. Raison de de plus pour que je vous
tue.
--Mais tu ne me reconnais donc pas, toi?
--Si, parbleu, vous êtes officier. Mais qu'importe? Ici, il n'y a plus
ni officiers, ni soldats. Nous sommes deux hommes, dont l'un va tuer
l'autre... Et l'autre, ce sera vous, car il faut que je venge la mort de
mon brave capitaine.
Le Gascon n'était plus là, le Normand se rattrapait en parlant pour son
propre compte.
Mais cela ne semblait point lui réussir, car il se tut brusquement.
Son épée, liée par celle de l'inconnu, venait de voler à dix pas.
Cependant l'homme, au lieu de frapper, le saisit par le bras et murmura
un mot à son oreille.
--Vous! vous!! vous!!! s'écria par trois fois le garde-française
abasourdi, vous, monsieur le...
--Chut, dit l'inconnu en l'embrassant. Il est des noms qu'il ne faut
pas prononcer trop haut. Et, maintenant, mon brave, dis-moi, que
faisais-tu-là?
--J'attendais trois hommes qui doivent passer par ici pour enlever de
force la marquise de Vilers. En voyant le manteau qui vous enveloppe, je
vous avais pris pour l'un d'eux.
--Eux, toujours eux! L'enlever! Je ne m'étais donc pas trompé! fit
l'inconnu agité. Mais tu n'es pas seul?
--Non, parbleu? La Rose est là-bas. Vous savez bien, le Gascon, langue
bavarde, mais fine lame. Ce n'est pas lui que vous auriez, malgré votre
habileté, désarmé par un liement comme vous avez fait pour moi. Là-bas
encore, plus loin au coude, il y a le petit Tony... un vrai lapin,
celui-là, qui donnerait du fil à retordre à son adversaire. On dirait
qu'il est né avec une épée emmanchée au bout du bras...
Cependant La Rose avait vu de sa place le duel. Tant qu'il avait entendu
le bruit des lames, il n'avait pas bougé; mais quand le fer du Normand
décrivit dans l'ombre un cercle lumineux, il ne put retenir un énergique
sacredioux! et fit un pas en dehors de sa retraite.
Que l'on juge de sa stupéfaction, lorsqu'il vit les deux adversaires se
jeter dans les bras l'un de l'autre!
--Par tous les diables, dit-il, cet imbécile de Normand est fou. Sa
grosse tête a perdu le peu de bon sens qui lui restait.
Et il s'avança vivement vers le groupe.
En le voyant arriver, l'inconnu souleva avec intention le chapeau à
larges bords rabattu sur son visage. La demi-clarté de la lune d'hiver
l'éclaira...
--Ah! s'écria le Gascon. Vous ici, vous! Et en chair et en os!
--Moi, mon bon La Rose; moi qui viens dans le même but que vos Hommes
Rouges, dont j'ai pris le costume. Me combattras-tu comme eux? dit
l'inconnu en souriant.
Le Gascon, croyant rêver, se frottait les yeux. L'homme au manteau
reprit:
--Assez de temps perdu. Ce secret que vous vouliez arracher à vos
ennemis, je le possède...
--Vous connaissez l'entrée des souterrains?...
--Voilà une heure que je tiens ce secret d'une espèce de nain difforme
qui, trompé comme vous par mon costume, a cru reconnaître M. de
Maurevailles, et m'a, de lui-même, ouvert l'entrée.
--Mais ce nain pourrait vous trahir?
--Il est solidement attaché à l'arbre que tu vois là-bas. Mais agissons
vite! Puisqu'ils veulent enlever la marquise, il faut les devancer.
La Rose, va chercher ton camarade, et, maintenant, du silence et de
l'action. Et l'inconnu se dirigea vers une petite ouverture noire et
béante.
--Quoi, c'est là qu'il faut entrer? dit le Normand hésitant.
--C'est là.
--Avez-vous de la lumière, au moins?
--Non.
--Ça ne fait rien. Voilà La Rose.
Le Gascon arrivait, suivi de Tony.
--La Rose, fit le Normand, allume ton rat-de-cave. Le Gascon battit le
briquet et obéit à son camarade.
--Maintenant, partageons-nous les rôles, reprit l'inconnu. Toi, Normand,
garde cette entrée avec ton jeune ami. Les Hommes Rouges ne vous
soupçonnant pas là, il vous sera facile de les repousser dès qu'ils se
présenteront. Toi, La Rose, viens avec moi.
--Comment donc! Et devant!
Et, d'un bond, le Gascon s'élança dans le couloir. L'inconnu eut même de
la peine à le suivre.
La fête étant terminée, la marquise était rentrée avec Réjane dans la
chambre où nous savons que maman Nicolo et Bavette l'attendaient.
Quand elles lui eurent raconté ce que Tony était venu leur annoncer, son
effroi fut immense.
Vingt fois, durant cette soirée, Haydée avait été sur le point
d'échapper au magnat et d'aller se jeter aux pieds du marquis de
Langevin pour le supplier de l'arracher à son tyran.
Mais Bavette avait trouvé le moyen de lui parler des formidables
préparatifs de défense du vieux Hongrois, et la peur d'une lutte l'avait
arrêtée.
Si, dans cette lutte, un des Hommes Rouges avait profité du tumulte pour
l'emporter!...
Elle avait peur d'eux, encore plus que du comte.
Puis, peu à peu, les officiers s'étaient retirés, et le comte l'avait
ramenée chez elle.
Et voilà que maintenant Bavette et sa mère lui apprenaient qu'une
tentative allait être faite contre elle et qu'une nouvelle bataille
allait s'engager entre Tony et ses persécuteurs!
Si cette fois Tony allait succomber!...
Telle était la situation perplexe de la marquise, quand tout à coup des
pas précipités retentirent dans le couloir que masquait le tableau.
La marquise frémit.
--Avant de trembler, s'écria courageusement Réjane, sachons ce qu'il en
est.
Et la jeune fille, au grand étonnement de la marquise, ouvrit
d'elle-même ce tableau que nous lui avons vu refermer derrière
Maurevailles.
La marquise aperçut la bonne figure de La Rose, poussa un cri de joie et
s'élança vers le brave soldat comme vers un libérateur...
Mais à dix pas derrière le Gascon, dans la nuit du couloir, marchait un
second personnage, et l'insuffisante lumière que le soldat tenait à la
main ne laissait voir de ce personnage qu'une chose, le manteau rouge
qu'il portait sur ses épaules, l'odieux signe de ralliement qu'elle
avait appris à tant redouter.
Elle crut comprendre la terrible vérité. Tony et ses amis avaient été
tués. Les Hommes Rouges venaient recueillir le prix de leur victoire.
Elle s'élança vers la porte et l'ouvrit violemment.
--Au secours! cria-t-elle, à moi, comte, à moi! Maurevailles veut...
Elle n'acheva pas. Comme un ouragan, les muets, l'arme au poing, avaient
déjà fait irruption dans la pièce. Le magnat renversa La Rose qui
barrait le passage du couloir et s'élança, suivi de ses sbires, à la
poursuite de l'inconnu au manteau rouge, qui ne pouvait lutter seul
contre une telle avalanche.
--Ah! s'écria La Rose en se relevant tout meurtri, qu'avez-vous fait,
madame?... Vous venez de condamner à mort mon capitaine... votre mari...
le marquis de Vilers!...
La marquise poussa un cri déchirant et tomba évanouie.
Dans le passage secret, la poursuite continuait!