La fête donnée par le comte de Mingréli aux officiers des
gardes-françaises était splendide. Le magnat avait voulu montrer que,
même en pays perdu et malgré les difficultés de l'improvisation, il lui
était possible de lutter avec les splendeurs longuement préparées et
chèrement payées des fêtes de Versailles.
Comme pour lui venir en aide, le temps avait changé. Un froid sec avait
remplacé la pluie, et du campement les soldats pouvaient à loisir
jouir du coup d'oeil féerique que présentaient le parc et les jardins
magnifiquement illuminés.
Les officiers étaient réunis autour du colonel de Langevin dans la
grande salle de réception dont les boiseries un peu délabrées étaient
habilement masquées par de riches tentures. En face d'eux, le comte
ayant à ses côtés _ses deux filles_, Haydée et Réjane, semblait rajeuni
de dix ans.
En sa qualité de secrétaire ou plutôt de favori du marquis de Langevin,
Tony avait obtenu la faveur marquante d'assister à la réception. Mais sa
situation de simple caporal ne lui permettant pas de se mêler au groupe
brillant des gentilshommes, il se tenait immobile près de la porte, son
tricorne sous le bras droit et la main gauche sur la garde de son épée.
Il était charmant ainsi, plein d'une coquette crânerie, et bien des
officiers brodés d'argent eussent envié la galante façon dont il portait
son simple uniforme de drap blanc à revers bleus.
Mais tout en se tenant modestement à part, Tony observait ce qui se
passait et surveillait surtout Maurevailles, Lacy et Lavenay qui
venaient d'aller saluer le magnat et la marquise.
A la vue de Maurevailles, le magnat n'avait pu réprimer un froncement
de sourcils involontaire, Haydée avait pâli, Réjane était devenue toute
rose.
Tony seul remarqua cela.
--Hé! hé! se dit-il, aurais-je encore de la besogne cette nuit?
Et il se promit de surveiller, plus attentivement que jamais, les faits
et gestes des Hommes Rouges.
Cependant, après les présentations d'usage, les officiers s'étaient
dispersés à droite et à gauche, et formaient des groupes de causeurs.
Il n'y avait pas là, malheureusement, comme à Fraülen, ces essaims de
jeunes femmes qui donnaient aux fêtes tant d'attrait, mais le magnat
allait de groupe en groupe, suivi de la marquise et de Réjane qui,
faisant contre fortune bon coeur, distribuaient aux invités leurs plus
gracieux sourires.
Tony remarqua même avec un certain étonnement que les yeux de Haydée
brillaient d'une joie trop vive pour être factice. La veuve du marquis
de Vilers était-elle déjà consolée?
Et Tony se sentit froid au coeur à cette pensée.
Les serviteurs muets du comte, revêtus de leurs costumes hongrois qui
tranchaient nettement sur les uniformes français et donnaient à la fête
un caractère particulier, faisaient circuler des rafraîchissements. Le
jeune secrétaire du marquis de Langevin profita du moment où personne ne
le regardait pour s'esquiver et se diriger du côté de la serre, où il
avait vu Maurevailles, Lavenay et Lacy se rendre l'un après l'autre.
Cette serre, où le magnat avait réuni des fleurs d'hiver pour Haydée,
était éclairée par une simple guirlande de bougies; mais dans la
demi-obscurité qui y régnait, Tony reconnut parfaitement ses trois
ennemis. Il observa, en se glissant derrière les bouquets d'arbustes,
que, à ce jardin d'hiver, était contiguë une autre serre, qui n'était
séparée de la première que par un treillage et qui n'était pas du tout
éclairée.
Pénétrant dans ce «retiro» ombreux, il vint s'appuyer contre le
treillage, l'oreille tendue.
Les Hommes Rouges étaient à trois pas de lui...
--Maurevailles a raison, il faut en finir, disait Marc de Lacy.
--En finir, je le veux bien, mais comment? Nous ne pouvons pourtant pas
l'emmener avec nous d'étape en étape jusqu'en Flandre! répondit une voix
que Tony reconnut être celle de Gaston de Lavenay.
--Mon cher, la laisser ici, c'est la perdre!
--Eh! non; c'est la garder. Voyez comme le magnat la suit des yeux. Il
veille sur elle pour nous, comme au temps jadis.
--Mais s'il en abuse!... s'écria Lacy. Tu sais bien ce qu'a vu
Maurevailles... Qui te dit que demain, cette nuit, peut-être, au sortir
de la fête...
--C'est vrai, fit Lavenay en baissant la tête. Cet homme n'est plus le
père, le tuteur auquel autrefois nous pouvions laisser sa pupille, en
attendant le moment de l'enlever. C'est un rival, un rival dangereux que
je redoute et que je hais. Car, vous l'avouerai-je, messieurs, depuis
que j'ai revu la comtesse, je l'aime encore mille fois plus.
--Moi aussi, s'écria Lacy.
--Et moi, dit Maurevailles d'une voix sourde, il y a des instants où je
serais presque tenté de pardonner à ce pauvre Vilers...
--Vilers était un traître, dit gravement Lavenay. Il a été justement
puni. Mais il ne s'agit pas de revenir sur le passé; il faut préparer
l'avenir, le temps presse.
--Quel est ton projet? demanda Maurevailles.
--Je ne sais. Toi d'abord, que penses-tu faire?
--Avant tout, nous devons cette fois parvenir à enlever la marquise.
Quand nous l'aurons, il sera temps de décider.
--Non pas. Il faut tout régler aujourd'hui, dit Lacy, et si vous voulez
m'en croire...
--Que feras-tu?
--Le marquis de Langevin, notre colonel, ne me refusera pas un congé de
quelques jours...
--Un congé? Au moment où l'on est en marche pour la guerre! Tu rêves...
--Je ne rêve pas. Ma famille habite à quelques heures de Nancy, sur la
route même que nous aurons à suivre. Il faut six à huit jours à nos
hommes pour s'y rendre à pied. Mon cheval m'y conduirait en moitié moins
de temps. Je puis donc demander de précéder le régiment et d'aller
embrasser ma mère en attendant votre arrivée.
--C'est vrai; comme cela, ce serait possible.
--Au lieu d'aller voir ma mère, je conduis la marquise en lieu sûr, et
pourvu qu'en arrivant à Nancy le colonel me voie arriver à sa rencontre,
ni lui ni d'autres ne se douteront de rien.
--Morbleu! tu as raison, s'écria Lavenay. Mais, au moins, au nom du
serment qui nous lie, tu n'abuseras pas de la confiance que nous mettons
en toi?
--_Tous pour un, un pour tous_, dit Lacy. Que j'aie le sort de Vilers
si, comme lui, je manque à mon serment.
--Eh! par le diable! dit Lavenay, je consentirais à être tué comme lui,
au bout de quatre ans, au prix du bonheur qu'il a goûté pendant ces
quatre années. Ta parole de gentilhomme, Lacy?
--Sur mon honneur, je jure de vous la rendre telle que vous me l'aurez
confiée. Et maintenant, à tout prix, quoi qu'il en coûte, dussions-nous
verser des flots de sang, il faut qu'elle soit à nous cette nuit.
--Nous n'aurons pas besoin de verser le sang, dit Maurevailles, je vous
ai dit que j'ai des intelligences dans la place.
Donnez-moi seulement un quart d'heure. Toi, Lavenay, vois si le magnat
continue à surveiller la marquise; toi, Lacy, va demander ton congé au
colonel de Langevin; moi, je vais décider mon homme, celui qui, dans
quelques instants, à la fin de la fête, nous conduira sans difficultés
et sans danger, à la chambre de la belle Haydée.
--Mais où nous retrouverons-nous?
--Dans les fossés du château, à l'endroit où le tonnerre a jeté un tronc
d'arbre, dans une heure.
--Soit, où tu dis, dans une heure!
Les trois officiers sortirent. Tony resta seul atterré.
--Que faire, se demandait-il, pour sauver la marquise?
Prévenir le magnat? C'était l'inviter à redoubler la surveillance dont
Haydée était l'objet; c'était s'enlever à lui-même les moyens de lui
venir plus tard en aide.
Aller avertir le marquis de Langevin? N'était-ce pas un peu tôt
l'initier à ses affaires intimes et s'exposer à compromettre un appui
qui pourrait devenir précieux?
Ah! combien Tony regrettait de ne pas avoir accepté l'offre que le
gascon La Rose et le Normand lui avaient faite devenir avec lui...
--Eh! mais, pensa-t-il tout à coup, j'ai devant moi une heure. En une
heure on entreprend bien des choses. Que ne vais-je les prévenir?
Et il courut à toutes jambes chercher ses deux amis.
En le voyant arriver tout essoufflé, les braves gens ne demandèrent pas
d'explications; ils bouclèrent leur ceinturon et le suivirent.
Tony les conduisit sans mot dire jusque dans la cour du château, où, à
la faveur de la fête, ils purent pénétrer sans être remarqués.
--Attendez-moi là un instant, leur dit-il.
Il courut vivement à l'appartement de la marquise où étaient restées
Bavette et maman Nicolo.
En quelques mots, il les mit au courant de la situation.
Les deux femmes jurèrent qu'on n'arriverait à la marquise qu'en passant
sur leurs cadavres.
--Du reste, ajouta Tony, je connais le lieu de réunion des Hommes
Rouges, et j'y serai avant eux. Ils ont un secret que j'ignore pour
pénétrer dans les souterrains par où M. de Maurevailles a déjà une
première fois enlevé madame de Vilers. Ce secret, grâce à eux, je vais
le connaître, et qui sait? peut-être profiterons-nous de la trame qu'ils
ont ourdie.
--Prenez garde, monsieur Tony, s'écria Bavette tout émue à l'idée du
danger qu'allait courir le jeune caporal. Le vieux seigneur a dû prendre
des précautions terribles... Si vous alliez tomber dans un piège...
--Que voulez-vous dire?
--Il doit avoir, comme vous, remarqué que les Hommes Rouges avaient
quitté la fête; car tout à l'heure il a fait demander son intendant, et
pourtant il lui avait d'abord donné l'ordre de ne pas perdre de vue les
appartements où nous sommes. Ma foi, je n'ai pas eu peur de m'attirer
une mauvaise aventure; j'ai été sur la pointe du pied jusqu'au bout du
couloir...
--Eh bien?...
--Eh bien, J'ai vu un grand nombre de muets se poster, le pistolet au
poing, dans le grand corridor qui est au bout, prêts à obéir au premier
signal. Tous ceux qui servent dans la salle de réception ont une arme à
la ceinture. Il paraît qu'il est très féroce, ce vieux seigneur-là. Si
la moindre alerte allait amener un massacre général!...
--Bah! il n'y aura pas d'alerte. Tout, pour le moment, doit se passer
entre nous et les Hommes Rouges; ils sont trois, nous serons trois. La
Justice est de notre côté. Dans une heure, la comtesse n'aura plus rien
à craindre d'eux.
--Et si le cliquetis des armes attire l'attention des serviteurs du
comte?...
--Qu'importe? La partie est engagée, il est trop tard pour reculer.
Maman Nicolo, Bavette, une dernière poignée de main.
--Ah! jour de Dieu, mieux que cela, mon garçon, s'écria la cantinière.
Laisse-moi t'embrasser, c'est de bon coeur, et embrasse aussi Bavette.
Moi, sa mère, je t'y autorise...
Bavette tendit la joue, rouge comme une cerise.
En y appuyant ses lèvres, Tony éprouva une sensation étrange, qu'il ne
connaissait pas encore. C'était son jeune sang qui affluait à son coeur.
Mais il secoua brusquement la tête, et courant de nouveau, rejoignit ses
deux amis, La Rose et le Normand, qui l'attendaient dans la cour.
--Camarades, dit-il, il va falloir en découdre cette nuit. Ceux qui
ont tué le capitaine de Vilers s'attaquent à sa veuve. Elle, nous la
sauverons. Lui, il faut le venger.
--Il faut le venger! répéta le Normand.
--Et, sacredioux, tu peux compter sur nous pour cela, s'écria le Gascon.
Mais où sont-ils, nos adversaires?
--Nous allons les attendre à leur lieu de rendez-vous... Venez.