Seuls, La Rose et le Normand n'avaient pas quitté leur bloc de bois.
Les éclats de voix de la vivandière avaient attiré leur attention. Ils
s'étaient demandé:
--Qu'a donc maman Nicolo, ce soir?
Puis, remarquant la présence de Tony, La Rose avait dit:
--C'est le petit caporal... Il doit y avoir du nouveau...
--Oui, du nouveau.
C'était le Normand qui continuait son rôle d'écho.
Et quand maman Nicolo, Bavette et Tony passèrent se dirigeant vers le
château, La Rose se leva et toucha du doigt l'épaule du caporal.
Tony se retourna.
--Si tu as besoin de quelque chose, camarade, dit La Rose, tu sais qu'il
y a ici un homme sur lequel tu peux compter...
--Deux hommes, fit le Normand.
--Et si tu désirais...
--Nous désirons que vous tourniez les talons et que vous ravaliez un peu
votre langue! interrompit vivement maman Nicolo avec colère.
--Laissez, dit Tony; à un moment donné, deux braves coeurs et deux
bonnes épées ne sont pas de trop. Mais, pour l'heure présente, mes
amis, je vous remercie. Quand j'aurai besoin de vous, je saurai où vous
trouver.
Il serra la main aux deux gardes-françaises et partit avec maman Nicolo
et Bavette.
Haydée était seule, absorbée par sa douleur.
Au dîner, le magnat lui avait annoncé que, à à l'occasion du passage
des gardes-françaises, il donnait une grande fête et lui avait intimé
l'ordre formel d'y assister avec sa soeur Réjane, qui depuis son
arrivée, d'ailleurs, ne la quittait jamais.
Assister à une fête, quelques jours après qu'elle avait appris la mort
de son époux, pour lequel elle s'était sacrifiée!
Et s'y retrouver en face de ces Hommes Rouges, de ces officiers dont
l'amour lui avait été si fatal, qui n'avaient pas renoncé à l'espoir de
s'emparer d'elle, et dont l'un était le meurtrier de son mari!
Être exposée peut-être à tomber entre leurs mains!
Et de nouveau Haydée songea à abandonner une vie dont l'avenir lui
apparaissait si sombre et si terrible.
Ce fut à ce moment que Tony entra, suivi des deux femmes qu'il amenait
auprès d'elle.
Dès le premier regard, une sympathie profonde s'établit entre Bavette et
la marquise de Vilers...
Nous avons dit que Bavette était tout le portrait du marquis.
Sans songer à se contenir, la pauvre veuve attira sur son sein la fille
de maman Nicolo et la couvrit de baisers.
--Elle sait tout! pensa la cantinière qui, en sa qualité de femme,
ne pouvait s'y tromper et n'en prodigua que davantage à Haydée les
témoignages d'amitié et les consolations.
La marquise lui raconta alors le nouveau coup qui la frappait, l'ordre
que lui avait donné le magnat d'assister à la fête qui allait avoir lieu
dans quelques heures...
Une fête au moment où elle pleurait son mari!...
Mais tout à coup, emportée comme malgré elle, maman Nicolo s'écria:
--Et qui vous dit qu'il soit mort?...
L'effet de ces paroles fut magique.
Un flot de sang monta du coeur aux joues de la marquise qui abandonna
Bavette pour saisir les deux mains de la vivandière:
--Que dites-vous? Oh! répétez, répétez ce que vous venez de dire!...
Maman Nicolo se mordait les lèvres.
--Je veux dire, balbutia-t-elle, que tant qu'on n'a pas vu par soi-même,
on ne doit pas se désespérer...
--Vous savez quelque chose?..
--Mon Dieu... je ne voudrais pas vous donner un faux espoir pourtant...
--Oh! Madame, je vous en supplie...
--Eh! jour de Dieu, tant pis! s'écria la cantinière, il ne sera pas dit
que maman Nicolo sera restée le coeur sec en présence d'une petite femme
comme vous! Avez-vous un endroit où on puisse causer sans crainte d'être
entendu?
La marquise entraîna les deux femmes dans un petit boudoir capitonné, en
ferma soigneusement l'unique porte et dit:
--Maintenant, parlez.