L'arrivée du régiment des gardes-françaises à Blérancourt contrariait
singulièrement le comte de Mingréli.
En amenant Haydée au château, il avait espéré l'y soustraire à tous les
regards.
Le château de Blérancourt était isolé, depuis longtemps inhahité; il y
avait donc peu de chances pour qu'on vînt y chercher la jeune femme, se
disait le comte.
L'arrivée de Maurevailles et l'enlèvement de la marquise avaient été la
première preuve de son erreur.
L'installation de Tony au château avait été la seconde.
De même que les Hommes Rouges, le magnat, en effet, n'avait point tardé
à ressentir les effets du rôle pris par Tony dans ce drame enchevêtré.
Ce maudit gamin voyait tout, se mêlait de tout, était partout.
C'était évidemment d'après ses conseils que la marquise, devenue à bon
droit méfiante depuis la terrible scène du soporifique, évitait de se
trouver seule avec le misérable qui se faisait passer pour son père.
De plus, la présence de Tony l'avait singulièrement enhardie.
Le comte avait jugé convenable d'inviter le secrétaire du marquis de
Langevin à s'asseoir à sa table pour le premier repas pris par lui à
Blérancourt.
Mais ne voilà-t-il pas qu'au dessert la marquise dit à Tony:
--Vous nous honorerez, Monsieur, en partageant désormais tous nos repas.
--Mais non, avait bien essayé de dire le magnat, monsieur préférera
certainement manger dans sa chambre.
--Du tout, avait répliqué la marquise, il est trop bon gentilhomme pour
nous priver du plaisir de sa compagnie...
Et le magnat avait remarqué qu'elle ne mangeait, qu'elle ne buvait que
lorsqu'il avait lui-même touché aux plats ou aux boissons. Il n'y avait
donc plus de surprise possible.
La marquise, d'ailleurs, toute à sa douleur, n'avait guère la forcé de
manger. De même, elle ne parlait que lorsque, par un mot, elle trouvait
le moyen de se défendre contre le magnat.
Le pauvre comte allait avoir à lutter contre bien d'autres ennemis.
Maintenant ce n'était plus un seul des Hommes Rouges, c'étaient tous les
trois qui connaissaient la retraite de la femme qu'ils aimaient.
Et tous trois venaient d'arriver à Blérancourt, suivis de leurs
soldats... Que faire?
Un instant, le comte se demanda s'il ne devait pas donner l'ordre
d'atteler une chaise de poste et s'enfuir pendant la nuit avec Haydée
pour gagner son château des bords du Danube.
Mais il réfléchit que la guerre était déclarée, et que, en route, il
aurait à craindre d'être arrêté, retardé, rejoint par ses ennemis.
En demeurant tranquille, au contraire, il ne risquait rien. Tout ce
qu'il avait à faire, c'était de veiller sur son trésor jusqu'au départ
du régiment.
Le jour où les trois Hommes Rouges partiraient pour la bataille, il
en serait peut-être débarrassé à jamais... Le mieux était encore
d'attendre.
Cela admis, fallait-il cacher Haydée?...
--Bah! se dit le magnat, une femme n'est jamais mieux gardée que
lorsqu'elle ne semble pas l'être!...
Et loin de dérober la marquise à tous les regards, il résolut de donner
le soir même une fête aux officiers français et d'y montrer Haydée
éblouissante de toilette et de beauté.
Les gardes-françaises, avec cette insouciance qui caractérise nos
troupiers, s'attendaient donc à passer la soirée la plus agréable du
monde.
Les uns, étendus sur l'herbe un peu humide, fumaient leurs courtes pipes
en causant de leurs campagnes passées et des nouveaux lauriers qu'ils
allaient cueillir. D'autres, accroupis en cercle, jouaient sur un
tambour leur partie de cartes ou de dés. Quelques joyeux conteurs ou
des chanteurs à succès, comme chaque régiment en contient quelques-uns,
charmaient un auditoire bénévole. De distance en distance, un vieux
grognard nettoyait son mousquet terni par la pluie, astiquait ses
buffleteries ou rajustait prudemment les courroies de son sac et les
boucles de ses guêtres, petits détails importants quand on part pour une
longue campagne.
Mais le plus grand nombre s'étaient rendus aux cantines, vidant gaiement
des bouteilles à la santé de la France. La tente de maman Nicolo surtout
était assiégée et, malgré l'aide de deux soldats, garçons improvisés,
elle et sa fille, la charmante Bavette, ne pouvaient suffire aux
pratiques.
Car, aussitôt après avoir promis à la marquise de lui faire embrasser
Bavette, la fille naturelle du marquis de Vilers, Tony avait envoyé par
un messager une lettre à La Rose.
--Cher camarade, lui disait-il en substance dans cette lettre,
rendez-moi le service de demander immédiatement un congé de vingt-quatre
heures. Retournez sur l'heure à Paris. Bon gré mal gré, obtenez de maman
Nicolo qu'elle reprenne sa cantine. Et surtout amenez-nous Bavette.
La chose était encore bien plus facile que Tony ne pouvait l'imaginer.
Car le soir même du jour où elle avait vu partir les gardes-françaises,
maman Nicolo, s'ennuyant déjà d'eux, qui constituaient d'ailleurs sa
seule clientèle, avait fermé son cabaret, était partie pour Chantilly
en compagnie de Bavette et avait supplié le marquis de Langevin de la
laisser suivre le régiment.
Le marquis, si bon pour tous, n'avait point manqué de l'être pour elle;
il lui avait répondu:
--Il y a bien de l'occupation pour une cantinière de plus.
Et voilà dans quelles conditions maman Nicolo était rentrée aux
gardes-françaises quelques heures après que Tony était parti vers
Blérancourt.
Inutile d'ajouter que, le soir où nous sommes, sous la tente de maman
Nicolo se trouvaient le gascon La Rose et le Normand, son fidèle ami,
qui, assis devant un bloc de chêne, transformé en table, devisaient des
choses de l'ancien temps.
Tout à coup un jeune caporal fendit la foule des buveurs, non sans
provoquer maintes récriminations, dont, du reste, il parut médiocrement
se soucier. Il arriva jusqu'à l'endroit où trônait maman Nicolo et lui
dit rapidement:
--Venez, j'ai à vous parler... Il s'agit du marquis de Vilers.
La cantinière devint écarlate. Ce nom avait produit sur elle un effet
prodigieux.
--Et qu'as-tu à me dire, petit? demanda-t-elle en se rapprochant de lui.
--Vous étiez son amie, n'est-ce pas?
--Oui, et une amie dévouée, je puis m'en vanter.
--Vous saviez qu'il était marié?
--Il me l'a dit lui-même, le jour où il est venu apporter au colonel sa
démission. Le capitaine savait que maman Nicolo était une brave femme...
ajouta-t-elle d'une voix sombre.
--Et vous n'avez pas de haine contre sa femme? interrogea Tony, en
regardant fixement la cantinière.
Maman Nicolo devint pourpre, mais elle soutint le regard.
--Petit, dit-elle, tu m'as l'air d'en savoir bien long pour ton âge. Si
tu veux me faire causer, tu perds ton temps. Il faut avoir plus de barbe
au menton que tu n'en possèdes pour me tirer les vers du nez.
--Je ne vous demande pas vos secrets, maman Nicolo, dit Tony en
souriant. Mais je voudrais savoir si, au besoin, vous voudriez rendre un
service à la marquise?
--Ah! la pauvre chère âme! s'écria la vivandière, si elle a besoin de
moi, qu'elle le dise. Vertuchoux, mon petit, il y a quelque chose de bon
là, vois-tu!
Et la brave femme tout émue appliqua un vigoureux coup de poing sur son
corsage rebondi.
--Eh bien, maman Nicolo, dit Tony, madame de Vilers est ici...
--Ici!!!
--Et elle court un grand danger...
--Ah! vertuchoux! et tu ne disais pas cela tout de suite! Par saint
Nicolas, mon patron, maman Nicolo vaut un homme au besoin... les mauvais
gars du régiment en savent quelque chose. Parle, mon camarade, parle
vite. Que faut-il faire?
Et Tony répondit à la brave cantinière:
--Ce qu'il faut faire? Bien, que venir avec votre fille auprès de la
marquise, pour la consoler et la garder, pendant que je n'y serai pas.
--Antoine! Baptiste! cria d'une voix de tonnerre maman Nicolo à ses deux
garçons, houp! mes enfants, fermons la cambuse. Et vous, mes agneaux,
reprit-elle en s'adressant aux buveurs abasourdis, nous ne sommes pas
ici en garnison. Si le colonel savait qu'on s'amuse à boire, il ferait
un beau tapage. Allons, au galop, le dernier coup et videz la place! N,
I, ni, c'est fini!
Et, disant cela, la vivandière poussa vigoureusement ses pratiques et
les éloigna de son comptoir improvisé. En un clin d'oeil, les abords de
la tente furent libres.