Quatre jours après, les roulements du tambour et le froissement des
armes éveillaient de nouveau les échos de la forêt de Blérancourt,
depuis longtemps habitués à un plus long sommeil.
Les gardes-françaises arrivaient.
L'avant-garde, qui les avait précédés d'une heure, avait, à défaut
de logements, choisi, d'après les conseils de Tony, les emplacements
nécessaires au campement des huit mille hommes.
Aussitôt arrivée, chaque compagnie, chaque escouade était informée
du point qu'elle devait occuper et, sous la direction des
sous-officiers--des _bas-officiers_, comme on disait alors, s'empressait
de dresser ses tentes ou d'organiser ses bivouacs.
Quelques vieux officiers de fortune, des moustaches grises qui devaient
leurs épaulettes à vingt ans de campagnes et à autant de blessures,
restèrent pour surveiller le campement. La jeunesse dorée du régiment,
les brillants capitaines qui faisaient l'ornement de Versailles, se
rendirent directement au château, où l'on sait que Tony avait préparé
leurs logements.
Quant au marquis de Langevin, le colonel, il se promena de long en
large, regardant ce qui se passait, observant le bivouac, s'inquiétant
de savoir si tous les hommes étaient bien, au physique comme au moral.
Au bout d'une heure, toute l'installation était terminée, et devant les
feux qui flambaient joyeusement, les cuisiniers d'escouade, les manches
retroussées jusqu'au coude, le tricorne remplacé par un bonnet,
surveillaient les marmites dans lesquelles cuisait le dîner, tandis que
les vivandières mesuraient à l'avance les bouteilles et les chopines
afin d'aller plus vite à la besogne quand le grand moment du souper
arriverait.
--Allons, tout va bien, dit le colonel.
Et, après un dernier coup d'oeil aux gardes du camp, il alla rejoindre
son état-major au château.
En prenant place au rapport, il fit appeler Tony.
Le jeune caporal se rendit immédiatement à l'ordre de son chef, qu'il
trouva au milieu de ses officiers.
Le marquis de Langevin le reçut d'un air sévère, auquel il ne l'avait
pas accoutumé.
Le jeune homme se douta de ce qui était arrivé.
Après sa lutte dans le bois, Maurevailles, fuyant les gens du magnat,
était revenu vers le colonel, auquel il avait raconté à sa façon ce qui
venait de se passer.
Naturellement le récit n'avait pas été à l'avantage de Tony, que
Maurevailles avait dépeint comme un mutin et un indiscipliné.
Gaston de Lavenay et Marc de Lacy s'étaient joints à Maurevailles pour
desservir le jeune garde auprès de son protecteur.
Le colonel connaissait depuis longtemps les trois amis et les estimait
fort pour leur bravoure.
Il ignorait quelle haine féroce les poussait à se défaire de Tony.
Aussi était-il résolu à sévir rigoureusement contre le soldat qui
abusait de la faveur dont on le comblait pour vouloir marcher de pair
avec ses supérieurs, les insulter, tirer l'épée contre eux.
Cela coûtait beaucoup au marquis, car il affectionnait son jeune
secrétaire. Mais il était, avant tout, l'homme de la discipline et de la
justice.
Il commença donc par demander brusquement au jeune homme l'emploi de son
temps, à partir du moment où il avait quitté Paris pour se rendre en
mission.
--Mon colonel, répondit Tony, j'ai, ainsi que j'en ai reçu l'ordre,
suivi la route parcourue par le capitaine de Maurevailles, choisi
ce château pour vous et votre état-major, retenu les provisions
nécessaires...
--Vous savez bien que ce n'est pas de cela qu'il s'agit. Allons, pas de
tergiversation. Parlez.
Tony se tut. Le marquis de Langevin reprit:
--Je vous demande de quel droit vous vous mêlez des affaires
particulières de votre capitaine.
Le jeune homme pâlit.
--Mon colonel, dit-il, je ne puis répondre à cette question que devant
vous et vous seul...
--Il s'agit d'une faute contre la discipline. Ces messieurs doivent être
éclairés comme moi.
--Alors, mon colonel, faites-moi fusiller tout de suite... Il est des
choses que, même devant un conseil de guerre, je ne déclarerais pas!...
--Une nouvelle mutinerie, petit drôle?... s'écria le colonel furieux.
--Pardon, mon colonel, mais vous m'interrogez sur une affaire d'honneur
et de délicatesse, et en ces questions-là vous êtes trop bon juge pour
ne pas me dire tout à l'heure que j'ai raison.
Le vieux marquis tortillait furieusement sa moustache grise, ce qui chez
lui était le signe de l'indécision. Il réfléchit un moment, puis il dit:
--Je crois que tu espères m'attendrir en me flattant, gamin!... mais
cela te coûtera cher si tu me trompes!...
Et, se tournant vers ses officiers qui regardaient curieusement, il
reprit:
--Messieurs, soyez assez aimables pour me laisser seul avec ce blanc-bec
qui a une confession à me faire. Je vais voir tout à l'heure s'il faut
lui donner l'absolution ou lui infliger une dure pénitence. J'ai bien
peur que ce ne soit le second cas qui arrive.
Les officiers se retirèrent. Le marquis demeura seul avec Tony.
--Eh bien, qu'as-tu à me dire, voyons, parle!... lui dit-il.
Tony lui raconta brièvement, mais sans omettre aucun détail, l'histoire
du serment des Hommes Rouges telle qu'il l'avait lue dans le manuscrit
du marquis de Vilers, et les événements qui avaient été la conséquence
de ce pacte.
En apprenant comment et par quelle main son ancien compagnon d'armes
avait été frappé, M. de Langevin eut un soubresaut de surprise, mais il
fit signe à Tony de ne pas s'arrêter.
--Ah ça! morbleu, dit-il, quand celui-ci eut fini de raconter la scène
qui s'était passée entre Maurevailles et lui dans le bois; ah ça! je
comprends bien l'envie qu'ont eue ces messieurs de tuer ce pauvre
Vilers, je comprends bien le désir qu'ils ont de s'emparer de sa
veuve... mais toi, toi, mon petit Tony, que diable fais-tu dans cette
affaire?
--Dame, mon colonel, puisque j'ai juré au marquis de Vilers mourant de
le venger et de protéger sa veuve, il faut bien que j'accomplisse mon
serment.
--Tu te feras massacrer, malheureux enfant!...
--Bah! mon colonel, est-ce qu'un garde-française doit craindre la mort?
--La mort en face, devant l'ennemi, pour son drapeau et pour la France,
non, celle-là, on ne doit pas la craindre... Mais la mort par la main
d'un lâche, d'un assassin, dans l'ombre, il faut la redouter. Et puis,
mon ami, songe à ceux que tu aimes et que tu as laissés à Paris,
attendant ton retour; car si j'ai bon souvenir, tu es allé embrasser
quelqu'un avant ton départ, n'est-ce pas?
--Oui, mon colonel, mame Toinon.
--Et qu'est-ce que mame Toinon? Ta mère?
--Non, mon colonel. Certes, je l'aime autant que si j'étais son
fils; car elle a fait autant pour moi que si elle avait été ma mère
véritable...
--Et où est-elle, ta mère véritable?...
Tony haussa les épaules et répondit tristement:
--Je n'ai jamais connu mes parents...
--Mais où as-tu été élevé?
--Je crois bien que c'est dans un petit village près de Paris.
--Qui te fait croire cela?
--C'est que je me souviens que mes premières années se sont passées à la
campagne, chez des paysans et que la femme qui m'élevait allait à Paris
souvent...
--Mais où était-ce? Parle, tu m'intéresses vivement.
--Ah! mon colonel, je n'en sais pas davantage...
Le marquis de Langevin, qui depuis un instant avait regardé
attentivement Tony, s'était mis à marcher à grands pas et semblait en
proie à une vive émotion.
--Voyons, cherche, tâche de te rappeler!... murmura-t-il sur un ton de
prière. Tu as bien quelques souvenirs d'enfance... Dis-moi tout ce que
tu sais. D'abord, comment étaient-ils, les gens qui t'ont élevé?
--Ils étaient bien bons, mon colonel, voilà tout ce que je sais,
répondit Tony, stupéfait de l'émotion du marquis.
--Mais cherche, cherche donc!... Il faut que tu te souviennes!...
--Mon colonel!...
--Il n'y a pas autre chose, un indice, un mot que tu te rappelles?
Le marquis, en disant cela, avait saisi les mains de Tony.
--Alors ne vous moquez pas de moi, reprit l'enfant. Ne me dites pas que
je vous fais un conte, mais il y a une chose qui s'est gravée dans mon
esprit. Un soir, c'était encore au village... nous avions pris notre
repas et ma mère nourricière me faisait faire ma prière. J'allais donc
me coucher... Tout à coup, la porte s'ouvre brusquement, des hommes
masqués font irruption dans la pièce où nous nous tenions. «Sauve-toi,
ils veulent te tuer!» me crie la brave paysanne, en se mettant entre les
hommes masqués et moi. Épouvanté, je m'enfuis par une porte qui donnait
sur le verger, mais non sans voir celui qui me servait de père renversé
par ses agresseurs, blessé, sanglant... J'avais tout au plus six ans.
Mais, s'interrompit Tony, qu'avez-vous, mon colonel?
--Moi, rien... rien... continue! La route m'a fatigué. A mon âge,
mon ami, cela n'a rien de surprenant. Mais reprends ton récit. Tu
m'intrigues au plus haut point.
--Mon Dieu, mon colonel, il me reste bien peu de choses à dire...
Éperdu, j'ai marché au hasard à travers champs, me dirigeant vers les
lumières que j'apercevais au loin et qui étaient celles des barrières
de Paris... j'arrivai dans la ville...je continuai à aller devant moi,
jusqu'à ce que je tombasse de fatigue et de sommeil... C'est alors que
cette brave et digne femme, mame Toinon, la fripière de la rue des
Jeux-Neufs, prit pitié de moi, me recueillit, m'adopta... Mon colonel,
vous chancelez?...
En effet, le marquis de Langevin tremblait épouvantablement; il était
d'une pâleur mortelle! Il passa la main sur son front, et murmura avec
effort:
--Non, je n'ai rien... rien... tais-toi!...
Le colonel continua à regarder attentivement Tony, en semblant chercher
sur ses traits une ressemblance... A la fin, il se remit et dit
froidement, presque avec sécheresse:
--C'est bien, Tony. Vous resterez mon secrétaire et je me charge de
vous. Je vous défendrai contre toutes les attaques, je confondrai ceux
qui voudraient vous nuire...
Tony remarqua que le marquis de Langevin ne le tutoyait plus.
--Enfin, continua le colonel, je me mettrai aussi du côté de votre
protégée, c'est mon devoir de gentilhomme et de Français, c'est mon
devoir d'homme d'honneur... Si MM. de Lavenay, de Maurevailles et de
Lacy trouvent que trop de distance sépare leurs épées de la vôtre,
j'abrégerai celle qui est entre mon épée et les leurs...
Maintenant, allez, Tony, vous vous êtes pleinement justifié. Mais, avant
de vous retirer, jurez-moi, puisque vous tenez si bien vos serments, que
vous ne répéterez jamais à d'autres ce que vous venez de me dire et que
vous oublierez que je vous ai interrogé.
Et, comme Tony levait la main, le colonel ajouta avec bonté, en le
tutoyant de nouveau:
--Va, mon enfant, va!...
Tony sortit tout ému...