LE REFRAIN DE PIVOINE

A Paris, le tambour battait aux champs. Le peuple était en rumeur.

Louis, quinzième du nom, après une trêve assez longue, était décidé à

recommencer la guerre dans les Flandres.

Le régiment des gardes-françaises, ce beau régiment composé de huit

mille hommes et dont le roi avait coutume de dire, sans trop grande

flatterie d'ailleurs: «C'est le plus pur de mon sang,» partait, le matin

même, pour entrer en campagne.

Aussi les rues de Paris étaient-elles encombrées comme en un jour de

fête.

Les maisons se pavoisaient de drapeaux,--de drapeaux tricolores, ma

foi! car l'étendard des gardes-françaises était alors composé de trois

couleurs;--les croisées se garnissaient de têtes curieuses sur le

parcours que devait suivre le régiment. Ça et là, sur les portes des

maisons, on voyait des cartels, des écussons, des emblèmes...

--Vive la France! vivent les gardes-françaises! criait-on de chaque

fenêtre.

--Vivent les gardes-françaises! répétait la foule enthousiaste qui

adorait ce blanc uniforme aux parements bleus, resté le plus populaire

de tous les uniformes disparus.

Neuf heures sonnaient à toutes les horloges qui allaient bien.

Louis XV avait quitté Versailles pour venir à Paris. Il avait couché aux

Tuileries; il avait consenti à passer une journée tout entière sur les

bords de la Seine, à seule fin de voir partir et de saluer le beau, le

magnifique régiment.

Le départ était pour dix heures; il n'en était que neuf et déjà la

circulation devenait impossible à travers Paris. Le marquis de Langevin,

ce vieux soldat perclus de goutte et de rhumatismes, avait retrouvé,

pour ce jour-là, son humeur de vingt ans et sa vigueur de trente.

A le voir monter avec élégance un cheval de race et caracoler dans

la cour de la caserne, sur le front de ses troupes déjà rangées en

bataille, on eût dit un jeune homme, on eût juré qu'il n'avait pas

atteint la quarantième année.

Tout à coup, un adolescent qui portait sur la manche gauche les galons

de caporal sortit des rangs, fit le salut militaire et s'approcha du

colonel-général, c'est-à-dire du marquis de Langevin.

--Colonel, dit-il, voulez-vous m'accorder une permission de trois quarts

d'heure?

Le marquis regarda le jeune homme:

--Comment! dit-il, c'est toi, Tony!

--C'est moi, mon colonel.

--Et pourquoi veux-tu une permission?

--Pour aller embrasser la femme qui m'a recueilli le jour où je mourais

de froid et de faim, qui m'a élevé en me servant de mère et que mon

départ désole.

--Va, dit simplement le marquis.

Et comme Tony faisait un pas, le chef ajouta;

--Mais, prends garde, on part dans une heure.

--Je rejoindrai le régiment à la porte Montmartre.

--C'est bien, dit le colonel, qui, depuis huit jours que le jeune homme

lui servait de secrétaire, était déjà sûr de pouvoir compter sur lui.

Tony sortit de la caserne et s'en alla.

Il marcha par les rues, d'un pas rapide, jusqu'à la rue des Jeux-Neufs.

Là, il éprouva un moment de violente émotion et s'arrêta.

Comme les autres rues, la rue des Jeux-Neufs était pavoisée. Il vit

force gens aux fenêtres, force gens au seuil des portes.

Une seule maison était fermée,--celle de la pauvre mame Toinon.

Du plus loin qu'on aperçut Tony, ce fut un hourra d'admiration.

Il y avait si peu de temps que le jeune soldat était encore commis et

voyait arriver, dans la boutique de sa patronne, le malheureux marquis

de Vilers...

Et déjà, quel changement!

Tony n'était plus l'enfant timide qu'un regard de sa patronne

déconcertait, que les gens du quartier appelaient _une jolie fille_.

Tony était devenu un fier jeune homme; il avait la tête haute, le geste

cavalier; il était charmant en son uniforme de garde-française.

--Voilà Tony, voilà Tony! murmura-t-on en le voyant apparaître.

--Bonjour, Tony, dirent les vieillards.

--Bonjour, monsieur Tony, firent les jeunes filles en rougissant.

Il rendit tous les saluts; mais il s'en alla droit à la porte fermée de

mame Toinon et frappa.

La porte s'ouvrit.

Mame Toinon, tout en larmes, aperçut Tony, jeta un cri de joie et lui

passa les deux bras autour du cou.

--Ah! tu es bon, mon enfant, dit-elle, tu es bon et généreux de n'être

point parti sans venir me voir...

Et la pauvre femme, dont le coeur débordait à cette heure, se prit à

couvrir son fils adoptif de tendres caresses.

--Ah! patronne, ah! ma mère, murmurait Tony, qui sentait son coeur se

briser, je ne suis point un ingrat, allez! je ne vous oublierai pas...

et puis je reviendrai un beau jour avec un grade... Je serai officier...

Et alors je dirai avec orgueil que vous m'avez servi de mère...

Chacune des paroles de Tony entrait au coeur de mame Toinon comme un

coup de poignard.

Tony se méprenait encore sur l'affection de sa mère adoptive comme elle

s'était longtemps méprise elle-même.

La pauvre femme ouvrit un bahut, en retira une médaille d'or et la passa

au cou du jeune homme:

--Ceci, dit-elle, te portera bonheur; c'est une médaille bénite.

Puis elle prit un sac de cuir qui était serré dans un des coins du

bahut.

Ce sac renfermait trente pistoles, fruit des épargnes de la costumière.

--Tiens, mon enfant, ajouta-t-elle, prends encore cela...

Il voulut refuser, mais elle lui ferma la bouche d'un mot:

--N'es-tu pas mon fils? dit-elle. Et maintenant, enfant, pars! car

j'entends, hélas! retentir les fanfares du régiment... Pars, et

reviens-moi bel officier...

La pauvre femme craignait que son émotion ne la trahît!...

Dix minutes après, Tony avait rejoint son régiment, qui sortait de

Paris, tambour et fanfare en tête, passant entre une double haie de

peuple enthousiaste.

Une femme fendit la foule, elle arriva jusqu'au premier rang, agitant

son mouchoir et attachant un oeil avide sur chaque peloton qui défilait.

Puis enfin, lorsque sur le flanc de l'un de ces pelotons elle eut aperçu

le beau caporal Tony, elle lui fit un dernier adieu de la main, étouffa

un cri de douleur suprême et murmura:

--O mon Dieu, si vous saviez comme je l'aimais!

Tony était déjà loin, et les gardes-françaises, le fusil sur l'épaule

gauche, s'en allaient en chantant, au bruit des tambours, ce refrain du

sergent recruteur Pivoine:

On fait l'amour

Tout le jour,

Dans les gardes-françaises.

On fait l'amour, sur ma foi,

Dans les gardes du roi!

Sur l'un des fourgons qui suivaient le régiment il y avait, jurant et

pestant, étendu tout de son long, un homme qui, lui aussi, essayait de

faire sa partie dans le joyeux choeur des soldats.

Cet homme était l'auteur même de la chanson des gardes-françaises.

C'était le sergent Pivoine, qui se portait de mieux en mieux, ainsi que

le chirurgien l'avait fait prévoir, mais qui avait perdu sa voix, comme

celui-ci l'avait également prédit.

Bien qu'étant assez malade pour garder la caserne, Pivoine avait tenu

si ardemment à accompagner ses camarades, il avait tant de fois répété

qu'il ne se laisserait plus soigner si le régiment allait au feu sans

lui, que le chirurgien était parvenu à le faire placer sur un fourgon.

Et, de temps en temps, le malheureux, guettant la reprise du refrain,

lançait dans le choeur qui scandait la marche:

On fait l'a...

Inutile effort! la note s'arrêtait dans son gosier qui n'avait plus que

le son d'une clarinette dont on aurait retiré l'anche.

--Maudit moutard! murmura-t-il en pensant à Tony. N'importe! il a du

chien, ce petit-là. Il n'a pas eu peur de moi. Il faut qu'il soit

joliment brave!

Au fond, le commis à mame Toinon avait gagné un ami de plus. L'épée a du

bon.

Et ce fut encore en chantant que le gai régiment fit son entrée à

Chantilly.

Dès son arrivée, le marquis de Langevin se félicita d'avoir envoyé en

avant Maurevailles.

Aux premiers les bons morceaux, comme dit le proverbe.

Les premiers régiments avaient donc trouvé de tout à profusion. On les

avait fêtés, complimentés. Les habitants s'étaient fait un honneur de

nourrir, et de désaltérer surtout les héros qui allaient se battre pour

la France. Mais les seconds? mais les derniers? Sans Maurevailles, on

n'eût pas mangé.

C'est qu'à cette époque les étapes n'étaient pas réglées comme elles le

sont aujourd'hui et pour traverser un pays, même français, il fallait

prendre ses précautions.

Car peu à peu l'enthousiasme diminuait, ou tout au moins les ressources.

Et on finissait par ne plus même trouver les fournitures strictement

réglementaires.

Et les régiments qui fermaient la marche de l'armée ne rencontraient

plus rien.

Or, de tous les officiers de Louis XV, le marquis de Langevin était

précisément celui qui prenait le plus grand soin de ses soldats. Afin

d'éviter désormais les inconvénients, les ennuis, les tourments de tout

genre qui avaient attendu ses prédécesseurs, il chargea le capitaine

Maurevailles d'aller étudier les pays à traverser, se rendre compte des

ressources que l'on pouvait espérer et y tout régler pour que ses

huit mille hommes pussent y passer sans difficultés et sans trop de

souffrances.

Naturellement le caporal-secrétaire Tony fut le premier informé du

départ de Maurevailles.

Tout d'abord il n'y prit pas garde. Le capitaine était chargé d'une

mission: rien de plus ordinaire.

Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il vit, en se mettant à

la fenêtre de la maison où s'était établi le marquis de Langevin,

Maurevailles appeler les deux autres Hommes Rouges, les entraîner dans

un coin de la cour, causer mystérieusement avec eux, et enfin ces

derniers lui donner leurs bourses!

--Qu'est-ce que cela veut dire? se demandat-il.

Puis, en réfléchissant, il arriva à cette conclusion:

Maurevailles, rendu à lui-même, avait une chance pour retrouver la

marquise de Vilers. Lavenay et Lacy, retenus au régiment, garnissaient

sa poche d'argent afin qu'il pût, dans le cas où il parviendrait à

s'emparer d'elle, prendre toutes les mesures possibles pour qu'elle ne

leur échappât point de nouveau.

--Comment lutter contre des ennemis si prévoyants! se dit-il. Ah bah!

S'ils ont pour eux les circonstances et l'argent, moi, c'est Dieu qui

m'aidera.

Pendant ce temps-là, grâce à la prudence du colonel-général, le Gascon

et le Normand ne manquaient ni de dîner ni de boire. Et, le soir même,

à moitié ivres, ils avaient déjà oublié maman Nicolo et lutinaient la

cantinière en lui chantant à tue-tête:

On fait l'amour

Tout le jour

Dans les gardes-françaises.

On fait l'amour, sur ma foi,

Dans les gardes du roi!

Hélas! couché à dix pas d'eux, le sergent Pivoine, l'enroué sergent, les

entendait en maugréant. Pauvre Pivoine!...

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 55 / 180 题