LES PREMIÈRES AMOURS DU MARQUIS DE VILERS

Pendant quelques secondes, le Gascon La Rose contempla Tony, dont la

physionomie exprimait la plus vive surprise.

--Ah ça, voyons, dit-il enfin, qu'est-ce qu'il y a d'étrange à ce que le

marquis de Vilers, que Dieu conserve!...

Tony fit un mouvement.

--Quel drôle d'effet vous produit ce nom! exclama La Rose.

--Continuez, dit Tony.

--Je disais donc: Que trouvez-vous d'étrange à ce que M. le marquis de

Vilers ait été cornette aux gardes-françaises? A ce qu'il soit le père

de Bavette?

--Rien encore.

--Alors, expliquez-vous.

--Quand vous aurez fini.

--C'est drôle tout de même! dit La Rose. Est-ce parce que je vous ai vu

l'épée à la main? Je fais ce que vous voulez.

Et le Gascon reprit:

--En reconnaissant M. de Vilers: «Hé, hé! mon officier, lui dis-je, il

paraît que vous savez payer les soins qu'on a pour vous.» Il rougit

jusqu'au blanc des yeux, ni plus ni moins qu'une jeune fille.

--Es-tu discret? me demanda-t-il.

--Dame! si vous y tenez.

--Énormément, me dit-il. Mon oncle le chevalier, qui est capitaine de

ma compagnie, ne me pardonnerait jamais s'il savait que j'aime une

cantinière.

--Eh bien, mon officier, lui dis-je, foi de La Rose, vous n'avez rien à

craindre.

--Et vous avez tenu votre parole? demanda Tony.

--Naturellement. Un beau matin, il y eut grande rumeur au quartier.

Maman Nicolo avait perdu sa taille fine.

--Ah! diable...

--Afin d'être plus sûr de mon silence, continua La Rose, M. de Vilers

m'avait pris à son service. Je brossais ses habits. Je pansais son

cheval. Un matin il me dit: «La cantinière va devenir mère. Il faut que

tu sois le père adoptif de l'enfant. Tu veilleras à son éducation et

je donnerai secrètement l'argent nécessaire.» Le rôle me convenait,

je l'acceptai. Bientôt, dans le régiment, comme j'allais souvent à la

cantine, on prétendit que c'était moi, et non le marquis de Vilers, que

maman Nicolo avait favorisé. Elle accoucha. Je manoeuvrai si bien que

tout le monde me félicita.

Tony se prit à rire.

--Le nouveau-né était une petite fille qui ouvrit un oeil dès la

première heure, et les deux à la fin de la journée. Une fois que le camp

tout entier fut bien convaincu que j'étais le père, je fis le modeste,

je niai. Je prétendis que le meilleur moyen de me justifier était de

tenir l'enfant sur les fonts baptismaux. Il n'y eut pas un fifre, ni un

tambour qui en crût un mot; on m'appela _père et parrain_, mais, ajouta

La Rose en riant, il fallait bien faire quelque chose pour la réputation

de maman Nicolo.

--Et vous fûtes parrain?

--Naturellement. L'aumônier, avant d'ondoyer l'enfant, me demanda

comment il fallait l'appeler.

--Bavette, répondis-je.

--Comment, _Bavette_? dit l'aumônier, ce n'est pas un nom du calendrier.

--Non, mais c'est un bon nom tout de même, répondis-je.

--Pourquoi?

--Je suis de la Gascogne et, dans mon pays, on n'estime que deux choses,

le bras et la langue. Le bras tient l'épée, la langue sert utilement

et vaut souvent mieux que le bras. Or, voyez-vous, poursuivis-je, une

femme, même quand elle est cantinière comme l'accouchée, ne se sert pas

d'une épée, mais elle peut faire faire un rude service à sa langue.

L'aumônier me regardait et ne savait pas où je voulais en venir.

--En Gascogne, continuai-je, quand un homme jase bien et avec esprit, on

dit de lui: _Il sait tailler une bavette_. C'est une manière de parler.

Donc, si j'appelle la petite Bavette, en vertu du proverbe qui dit

que nom oblige, la petite aura une bonne langue dont elle se servira

gentiment. Ça lui portera bonheur.

--Mais tout cela est absurde! s'écria l'aumônier.

--C'est possible, mais je donne ma démission de parrain si...

--Entêté! murmura le brave homme.

Et il imposa les mains sur l'enfant et dit, en s'efforçant de garder son

sérieux: Je te baptise, Bavette...

--_Et coetera_, dit Tony. Est-ce là toute votre histoire?

Cette simple question rendit le soldat tout pensif.

--Oui, dit-il, mais depuis longtemps je n'ai vu mon pauvre

capitaine,--car le cornette était devenu capitaine,--et voici quatre ans

qu'il a quitté le régiment.

--Je sais cela, dit Tony.

--Vous savez cela? C'est vrai, alors? Vous le connaissez? fit le soldat

ému.. Vous pourriez me donner de ses nouvelles?

Le Gascon avait dans la voix une angoisse indicible.

--Oui, je l'ai connu, balbutia Tony non moins ému. Mais, dites-moi, vous

aimiez donc beaucoup votre capitaine?

--Je me ferais hacher pour lui.

--Et si... il lui arrivait... malheur?

--Oh! fit La Rose, qui porta la main à la garde de son épée, on

compterait avec moi!

Alors Tony, l'enfant de seize ans, le bambin que Pivoine avait appelé

_mademoiselle_, ce courtaud de boutique de la veille, devenu soldat en

quelques heures, Tony se redressa, hautain et grave; Tony eut la dignité

d'un homme.

--Camarade, dit-il, le marquis de Vilers est mort.

--Mort! exclama La Rose. qui recula frappé de stupeur.

--Mort, il n'y a pas quatre jours, acheva Tony, et tout à l'heure encore

je ne lui connaissais qu'un vengeur, c'était moi. Maintenant...

--Oh! maintenant! exclama La Rose, pâle comme la mort, maintenant il en

a deux!...

--Il en a trois, dit le Normand, qui depuis une heure gardait un silence

respectueux.

--Mais, reprit La Rose, dont les yeux s'étaient remplis de larmes,

comment est-il mort?

--Il a été tué.

--Par qui?

--Chut! dit Tony, il y a des noms qu'il ne faut pas prononcer en plein

air. On vous dira peut-être un jour qu'il a été tué en duel. Ce n'est

pas vrai. Il est mort frappé par une association composée de trois

hommes qui devaient le provoquer tour à tour jusqu'à sa mort. Vous voyez

bien que c'était vraiment un assassinat.

--On les tuera! dit La Rose à qui revint sa suffisance gasconne.

En ce moment, Tony et ses deux compagnons qui, tout en causant, avaient

continué à marcher, se trouvaient à la porte du cabaret de maman Nicolo.

--Ah! moi, dit La Rose, je n'ai plus soif!

--Ni moi, dit le Normand.

--Ni moi! ajouta Tony. Mais entrons cependant.

--Pourquoi?

--Je veux voir sa fille, et puis... on cause mieux à l'écart. Nous

prendrons un salon.

Ils entrèrent.

--C'est bizarre, dit La Rose, je ne vois ni maman Nicolo ni Bavette.

Le cabaret était désert.

Un garçon cabaretier qui trônait au comptoir reconnut le soldat La Rose,

et, accourant, son bonnet à la main, témoigna, par son attitude, du

respect qu'on avait dans l'établissement pour le parrain de Bavette.

--La patronne et mam'zelle sont dans Paris, dit-il, mais elles ne

peuvent pas tarder à rentrer. Elles sont sorties depuis le matin.

Qu'est-ce qu'il faut vous servir, monsieur La Rose?

--Rien, dit le soldat d'un ton bourru.

Et il alla s'asseoir dans un petit cabinet attenant à la première salle.

Tony et le Normand le suivirent. Alors le jeune garde-française se

penchant vers les deux vieux soldats:

--Est-ce que les lois militaires ne punissent pas de mort le soldat qui

tue son officier? demanda-t-il.

--Oui, certes.

--Vous voyez, murmura l'enfant; ce que vous comptiez faire est

impossible.

--Pourquoi?

--Parce que les meurtriers du marquis de Vilers...

--Eh bien?

--Sont des officiers de notre régiment, camarades.

Les deux soldats frissonnèrent. Tony continua:

--Ils se nomment Gaston de Lavenay, Albert de Maurevailles et Marc de

Lacy!

--Diable! fit La Rose, ce sont nos chefs...

--Nos chefs, répéta le Normand.

--Les miens aussi, depuis ce matin, reprit le jeune garde-française.

Mais est-ce en qualité de chefs qu'ils ont tué votre brave capitaine,

le père de votre petite Bavette, et qu'ils sont ou veulent être les

bourreaux de sa veuve? Lorsque, sous les armes, ils nous commanderont,

obéissons en soldats. Seulement il y a des heures où chefs et soldats

ne sont plus, les uns vis-à-vis des autres, que des hommes. Alors

souvenons-nous. Ils sont trois; combien serons-nous?

--Je l'ai dit, nous serons trois, s'écria La Rose en saisissant à la

fois la main de Tony et celle du Normand.

--Oui, nous serons trois, répéta celui-ci.

Et longtemps encore, les futurs vengeurs du marquis de Vilers parlèrent

du malheureux capitaine déposé si jeune dans le caveau de sa famille par

son seul domestique et un jeune homme qu'il ne connaissait pas une heure

avant de mourir. Ils s'entretinrent aussi et de la pauvre marquise

aujourd'hui disparue et de Bavette l'orpheline.

--Cette mâtine-là ne rentrera donc pas! murmurait à fréquentes reprises

La Rose.

--Elle ne rentrera pas! répétait le Normand.

A la fin pourtant la porte s'ouvrit devant maman Nicolo. La cantinière

avait dû être fort belle et conservait des restes très présentables;

mais il y avait à ses côtés une jeune fille qui attira sur-le-champ les

regards de Tony. C'était Bavette.

Bavette était si belle, que l'ancien commis de mame Toinon fut soudain

ravi d'admiration autant que de surprise.

--Comme elle ressemble à son père! murmura-t-il à l'oreille de La Rose.

--Et comme je l'aimerai! se dit-il à lui-même.

Cependant La Rose et le Normand fronçaient les sourcils. Maman Nicolo et

Bavette ne leur semblaient pas avoir leur figure de tous les jours.

--Ah! qu'est-ce qu'il y a donc? demanda le Gascon.

--Mon brave, ça nous regarde, fit d'un ton bourru maman Nicolo.

--Maman Nicolo, je ne sais pas d'où vient votre nom, mais je saurai d'où

vous venez.

--Jamais!

--Un mystère?

--Et un solide!

V

Le serment des hommes rouges: Aventures d'un enfant de Paris · 第 52 / 180 题