--Vous le voyez, comte, dit-il, tout est prévu.
Les mesures les plus sérieuses sont prises. Vous n'avez donc rien à
redouter pour la marquise. Quant à vos amis qui vous attendent, je ne
veux pas les laisser se morfondre inutilement sur la place Vendôme,
où ils doivent commencer à trouver le temps long. Je vais les envoyer
chercher.
--Pardon, monsieur le lieutenant de police, se permit-il de demander.
Mais comment savez-vous que c'est place Vendôme qu'ils m'attendent?
Pour toute réponse, M. de Marville tendit au comte un papier que M. La
Rivière, en entrant, avait invisiblement placé sur le bureau.
Lavenay lut sur ce papier:
--Deux autres Hommes Rouges se promènent place Vendôme.
--C'est admirable, fit-il en s'inclinant.
--Mais, en attendant, reprit M. de Marville, racontez-moi par suite de
quelles étranges circonstances vous avez pu arriver à tuer votre ami
intime, le marquis de Vilers.
Lavenay commença son récit et expliqua les faits que nous connaissons
déjà pour les avoir lus, avec Tony, dans le manuscrit du mort.
Seulement, le récit de Lavenay s'arrêtait au départ du marquis, de celui
qu'il appelait «le traître.»
--Il avait failli à sa parole, ajouta le comte; nous nous réunîmes en
tribunal pour le juger.
--Et vous l'avez condamné?
--A mort.
Le lieutenant de police avait écouté avec un vif intérêt ce récit
presque fantastique.
--Et la comtesse Haydée? demanda-t-il.
--Il fut décidé que rien ne serait changé à son égard.
--Comment cela?
--Nous avions juré qu'elle serait à celui dont le nom était sur le
bulletin choisi par elle.
--Eh bien?
--De deux choses l'une: ou le marquis avait fait disparaître ce
bulletin, ou le papier était resté entre les mains de la comtesse. Dans
le second cas, la chose allait naturellement; car il est évident que
si son nom avait été sur ce papier, le marquis n'eût pas eu besoin
d'enlever la comtesse pour l'épouser.
--Et si le bulletin était détruit?
--Il l'est. Or, le marquis étant mort, le pacte subsiste entre nous
trois. Nous referons trois billets, et, comme la première fois, nous
consulterons le sort.
--Mais vous savez que la comtesse Haydée ne vous aime pas, puisqu'elle
avait choisi M. de Vilers?
--Parfaitement. Aussi sera-ce là sa punition.
--Sa punition?
--Elle apprendra la mort de celui qu'elle aimait, et qui a trahi son
serment, et appartiendra à l'un de nous, à celui que le sort désignera.
--Et si celui-là est M. de Lacy ou M. de Maurevailles?
--Je mettrai autant de zèle à l'aider que j'ai mis d'acharnement à
poursuivre et à tuer le marquis.
--Mais c'est de la folie!...
--Pour nous trois, liés par notre parole, c'est de l'honneur!
On gratta à la porte.
L'huissier venait avertir le lieutenant de police que les deux
gentilshommes qu'il avait envoyés chercher étaient là. M. de Marville se
leva pour recevoir MM. de Maurevailles et de Lacy.
Ceux-ci étaient déjà depuis longtemps sur la place Vendôme, enveloppés
dans leurs manteaux, et marchant de long en large, à côté de leurs
chevaux tenus en laisse par les palefreniers, quand on était venu les
mander près du lieutenant de police. Ils se doutèrent qu'il était arrivé
quelque incident nouveau. Aussi, après les salutations, parurent-ils
attendre une explication.
--Messieurs, leur dit M. de Marville, je viens d'avoir un long entretien
avec votre ami. Il m'a raconté votre pacte. Il ne m'a pas caché qu'il
l'avait déjà en partie accompli. Il reconnaît que c'est lui qui a tué le
marquis de Vilers.
--En duel! répondirent en même temps les deux gentilshommes.
--Et il m'a affirmé en outre que le combat avait été loyal...
--Nous nous en portons garants pour lui, s'écria Maurevailles.
--Et nous demandons notre part de responsabilité, ajouta Lacy.
M. de Marville réfléchit un instant. Certes, le cas était grave. Il y
avait eu un meurtre commis et la victime était un officier connu de la
cour et de la ville. Cela pouvait engendrer un grand scandale. Mais d'un
autre côté, ce n'était que par induction que le lieutenant de police
était arrivé à savoir le nom du mort. Pour tout le monde, le cadavre qui
reposait là-bas dans les caveaux du Châtelet était celui d'un inconnu.
Au pis-aller, si plus tard on arrivait à savoir que le marquis de Vilers
avait été tué, les trois officiers n'hésiteraient pas à répondre de
cette mort. Ils l'avaient promis. Et le lieutenant de police voyait
qu'ils étaient gens à tenir leur parole. Il était d'ailleurs en pouvoir
de les y contraindre.
En ce temps, malgré les édits, il y avait pour les duels une grande
tolérance. On ne courait donc pas grand risque à fermer les yeux sur
celui-ci. Quant à l'exempt qui avait fait l'enquête, il n'était pas
difficile de lui fermer les yeux et la bouche.
--Messieurs, dit M. de Marville, j'accepte votre parole. Vous êtes
libres. Et maintenant attendons le résultat des mesures prises
relativement au carrosse. Justement voici une estafette qui arrive.
Peut-être allez-vous savoir quelque chose.
En effet le galop d'un cheval venait de retentir sur les pavés inégaux
de la rue des Capucines. On entendit ce cheval s'arrêter devant l'hôtel,
puis un cavalier de la maréchaussée, dont le sabre traînait sur les
marches, monter l'escalier.
Aussi impatient que les trois amis, M. de Marville n'attendit pas qu'on
vînt le prévenir et se précipita dans l'antichambre.
Le cavalier tenait à la main un large pli scellé. M. de Marville
lui arracha la lettre et rentra dans son cabinet en regardant la
suscription.
--Porte Saint-Antoine! dit-il.
Il brisa le cachet et parcourut rapidement la dépêche en murmurant:
--Oh! c'est étrange!
--Que se passe-t-il donc? demandèrent à la fois Lavenay, Maurevailles et
Lacy.
--Voyez vous-mêmes, Messieurs. Selon mes ordres, on a arrêté le carrosse
à la porte Saint-Antoine...
--Eh bien?...
--Il contenait deux personnes: un homme âgé, vêtu d'un surtout de
fourrures, et une jeune femme...
--Le ravisseur et madame de Vilers...
--A l'invitation des gardes, l'homme aux fourrures s'est incliné avec un
sourire...
--Et on l'a arrêté?
--On l'a laissé libre.
--Comment cela?...
--La marquise s'est penchée à la portière et a prié le chef des gardes
de ne pas mettre obstacle à leur voyage.
--C'est impossible!
--Lisez plutôt. Elle a déclaré qu'elle partait librement avec...
--Avec?... interrompirent les Hommes Rouges suspendus aux lèvres du
lieutenant!
--Avec son père!!!
Les trois gentilshommes restèrent anéantis. Marc de Lacy reprit le
premier son sang-froid; il demanda enfin:
--Mais où l'emmène-t-il?
--Il n'appartient à personne de le lui demander.